‹ Un été au bord de la Baltique et de la Mer du NordChapitre 21 sur 28 · UN ÉTÉ AU BORÎ) DE LA BALTIQUE · texte numérisé non relu

UN ÉTÉ AU BORÎ) DE LA BALTIQUE

allaient les armes à la main chercher des moissons plus faciles sous un meilleur climat. Par hasard, ils débarquèrent sur la côte de Rûgcn. A la vue de ces hommes d'un aspect étrange, d*une physionomie farouche, les timides habitants de Tile n'essayèrent pas même de défendre leurs cabanes : ils s*enftdrent jusqu'aux derniers confins de la Poméranie, et y bâtirent la ville de Rtigenwald. Les Norvégiens prirent possession du sol qui leur était abandonné. Comme ils avaient été dans le cours de leur expédition fort peu occupés de leur toilette, qu'une barbe toufitae descendait de leur visage sur leur poitrine, on les appella les Langbarte. De k , le mot italien de Imgobardi, dont nous avons fait notre mot de Lombard^ qui, comme la plupart de» mots dont nous altérons l'origine première, n*a plus dans notre langue aucune • signification*

Jusqu'à quelle époque les Lombards restèrent-As dans l'île de Rûgenî c'est ce que nulle histoire ne peut dire d'une façon précise. On sait seulement que de ià ils se répandirent sur les plages voisines, puis qu'ils partirent encore pour contifattéi* leur route vers les contrées lointaines. Au vr siècle, ils faisaient peut-être partie des bandes sauvages d'Al* boin, qui conquéraient le nord de l'Italie; au vr siècle, les Wendes s'emparaient des côtes méridionales de la Baltique. Ce que nous avons dit des

mœurs de celte race slave qui se fixa dans la Pomé-' ranie 8*applique à la tribu qui envahit File de Rûgen. Même langue et même culte, mêmes habi* tudes de polygamie, même régime démocratique dans la communauté et absolu dans le gouvernement de la famille. Mais peu à peu, par la différence de leur condition matérielle, il se fit une notable dissidence dans le csu'actère des deux peuplades. Les Poméraniens, qui avaient autour d'eux de grandes terres et de vastes pâturages, tendaient à se livrer de plus en plus à la paisible satisfaction du travail agricole. Les Rugéniens, cernés, serrés de tous côtés par la mer, éprouvaient à Vaspect des vagues ces désirs d*aventures, ces rêves de l'espace, ces im* pétueux entraînements que le poète suédois Geiier a si bien décrits dans son chant du Yiking. Ils avaient commencé par se faire bateliers: ils devins i*ent pirates.

Comme les joyeux compagnons du Coi^îrt de Ëyron, ils pouvaient s'écrier, dans leur chant de triomphe, que leur empire était sur l'Océan, letirs demeures dans l'écume des vagues.

0*er the glad waters of the blue sea Our thoughts as boundless, and our soûls as free Far as tbe breeze can bear the billows foam, Survey our empire, aud behold our home.

Conune les intrépides pirates des plages scandi-

naves, qui se nommaient orgueilleusement les Siœkonungar^ les rois de la mer, ils bravaient avec une froide indifférence les armes de leurs adversaires et la fureur des ouragans. Parmi eux, il y en eut plus d'un qui , dans un dé ces hasardeux combats auxquels il s'exposait gaiement, mérita cette énergique oraison funèbre d'un des héros des sagas islandaises : «Il tomba, sourit, mourut. » Il y en eut plus d'un aussi qui s'embarqua avec les hordes des Normands sur ces drakar qui épouvantaient les rives de la Seine et faisaient pleurer Charlemagne. Les villes de commerce des rives du Rhin , du Danube, de l'Elbe, de la mer du Nord et de la Baltique, n'avaient point encore formé leur mémorable ligue hanséatique pour se soutenir mutuellement contre d'injustes agressions et protéger leurs navires contre la rapacité des flottilles de pirates. Les ducs de Mecklembourg, les princes de Poméranie, les rois de Danemark, poursuivaient sur les flots et essayaient de dompter dans son repaire la couvée de vautours enfantée par l'île de Riigen. Quelquefois même ces trois puissances se réunissaient pour mieux dompter la horde turbulente, et rile était envahie, dévastée, et ses habitants condanmés à payer un humiliant tribut. Mais bientôt ils reprenaient les armes, brisaient les liens de leur servitude, et se vengeaient par

de cmelles représailles des affronts qu'ils avaient subis.

Les doux prédicateurs du christianisme essayèrent d'assouplir par un autre moyen cette peuplade que la force matérielle ne pouvait vaincre. Du couvent de Corbie, fondé sur le Weser par Louis le Débonnaire , des religieux s'avancèrent sur les bords de la Baltique , et , vers l'année 878, ils entraient, au péril de leur vie , dans l'île de Riigen. Par l'onction de leur parole , par la vertu de leur mansuétude et de leur humilité, ils attendrirent ces honunes farouches qui , jusque-là , n'avaient prêté l'oreille qu'aux cris de guerre et aux sombres oracles prononcés par leurs prêtres dans le sang des holocaustes. Un grand nombre d'entre eux plongèrent leurs têtes dans les eaux du baptême. Une église chrétienne fut construite sur leur sol et consacrée à saint Vit, cet héroïque martyr des fureurs de Dioclétien , dont le monastère de Corbie possédait les reliques, et dont il avait fait son patron.

Les missionnaires, ayant si heureusement accompli cette tâche dangereuse , se retirèrent pour s'en aller ailleurs semer encore la bonne semence. Mais ils avaient trop tôt compté sur la durée de leurs enseignements au sein d'une population dont le caractère et les habitudes étaient si opposés à la loi de justice et de fraternité du dogme évangélique.

Peu de temp§ après le départ des religieux , les ha* bitants de Rtigen retournaient à leurs temples païens, démolissaient les églises chrétiennes et chassaient les chapelains. Cependant , ce que les missionnaires leur avaient raconté du courage et des miracles de saint Vit leur plaisait ; ils godèrent le culte de ce saint, c'est-à-dire qu'ils en firent ime de leurs monstrueuses idoles, à laquelle ils donnèrent, par une légère altération d'orthographe, le nom de Swantevit*.

Ils possédaient déjà cependant une assez jolie collection de dieux. Dans la bourgade de Carenza (aujourd'hui Garz), il n'y avait pas moins de trois temples dans lesquels on adorait trois énormes images. L'une était celle de Borevit, maître des tents et des forêts. Il ne portait point d'arme , mais en revanche il avait cinq grosses têtes ; probablement quatre de ,ces têtes figuraient les quatre points cardinaux , et la cinquième la région des bois. Une autre statue représentait Porenut, le dieu du tonnerre, avec cinq faces, dont une ciselée sur sa poitrine. Une troisième, taillée dans un chêne gigantesque , représentait le dieu Rugivit, le patron de nie: il n'avait pas moins de sept têtes; à sa Peinture étaient suspendues i^ept épées; de plus, il

1 . On pense aussi que le nom de la presqu'île de Wltkow > Vnû des districts les plus féconds de Rûgen , vient de saint Vitt.

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en tenait encore une huitième à la main. Avec ce formidable appareil , il était d'xme nature si débon* naire qu'il laissait tranquillement les hirondelles ni* cher sur ses tètes colossales , et répandre leurs excréments sur ses joues sans qu'il en parût çffensé.

Mais pour le nouveau dieu Swantevit/on construisit un temple plus imposant à la pointe sep« tentrionale de Rtigen, au milieu d'Arcona, la principale cité et la forteresse de l'île. Ce temple avait deux enceintes réunies sous le même toit. La pre* mière était ornée d'une quantité de ciselures et peinte en rouge. On arrivait par là & la seconde, portée sur quatre piliers et revêtue de tapis de dif.. férentes couletms. A l'intérieur s'élevait, derrière un vaste rideau, la statue colossale du dieu que les habitants du pays invoquaient à la fois comme le dieu des batailles et le dieu des moissons. Il avait quatre visages chargés d'un amas de flocons de barbe ; son corps était revêtu d'une longue robe qui descendait jusqu'à ses pieds. C'était peut-être une réminiscence de la barbe et de la soutane des reli* gieux qui avaient prêché le culte de saint Vit. Son bras gauche était arrondi comme un arc. A sa main droite, il tenait une corne en métal, qui servait d'instrument aux prêtres pour eux et leurs pério*diques prophéties.

Près de l'idole étaient suspendus les attributs

guerriers de cette puissante divinité , qui, dans les grandes occasions , conduisait elle-même son fidèle peuple au combat. Là était sa formidable épée, et la selle et la bride de son cheval. Sur les murs revêtus d'étoffes de pourpre , on voyait encore une quantité de vases*, d'ornements en or et en argent et de cornes d'animaux, offerts à Swantevit par ses humbles adorateurs dans un jour d'angoisse ou dans une heure de gratitude.

C'est ainsi que les anciens chroniqueurs de la Poméranie, Kantzow, Micraelius, Cramer, nous décrivent les merveilles du temple d'Arcona, d'après la tradition, et d'après les récits de Saxo le grammairien , qui lui-même l'avait vu. Une partie des ornements dont cet édifice était paré provenait sans doute de la piraterie. Quant aux piliers du temple et aux statues, les Wendes de Rtigen étaient en état de les façonner eux-mêmes. Il paraît démontré que, dès les anciens temps, les Slaves possédaient l'une des facultés qui distinguent encoreaujourd'bui le paysan russe , une aptitude particulière à manier la hache , à tailler, à ciseler le bois. Ils savaient aussi tisser et teindre des étoffes , et tout ce qu'ils avaient de conception artistique, d'habileté industrielle, devait être employé à parer le sanctuaire de leur dieu Swantevit.

Ce dieu était si vénéré , que ses prêtres devaient

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retenir leur haleine en s'approchant de sa statue; chaque fois^qu'ils avaient besoin de respirer, il fallait qu'ils se retirassent vers la porte du temple , pour ne pas souiller la divine image par un souffle humain.

Chaque année, après la moisson, le peuple se rassemblait devant le temple. Le prêtre commençait par regarder la corne placée dans la main droite de Swantevit. Cette corne annonçait aux habitants de nie, comme le nilomètre aux Égyptiens, et plus tôt que le nilomètre , la récolte de la saison prochaine. Si le grain dont elle avait été remplie Tannée pré* cédente montait encore à sa surface, c'était un heureux augure; si, au contraire, il s'était abaissé, c'était un signe inquiétant. Quelle que fût la sentence du prêtre, on n'en immolait pas moins un grand nombre de victimes, des bœufs , des coqs , quelquefois des prisonniers de guerre , et la foule ne s'en livrait pas moins pendant plusieurs jours à de bruyants banquets.

Chaque homme et chaque femme devaient, dans cette fête solennelle, payer un tribut aux prêtres de Swantevit. On leur remettait en outre le tiers du butin conquis dans une expédition guerrière. Il en coûtait un peu cher pour subvenir au vœu de cette divinité suprême. Il n'y avait pas moins de trois cents chevaux de choix réservés pour son service ; de

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plus, un cheval blanc auquel nul autre que le grand prêtre ne pouvait toucher. Quelquefois, le matin , ce cheval apparaissait haletant et couvert de sueur. Alors on pensait que le vigilant dieu l'avait monté pendant la nuit pour s'élancer lui seul au-devant des ennemis de Rttgen, et les disperser et les massacrer. Souvent aussi, par les mouvements de ce cheval, on avait un présage de l'avenir. Lorsqu'il était question d'entreprendre une belliqueuse campagne, on rangeait devant lui, sur le sol, des pieux et des lances : s'il partait du pied droit pour franchir ces faisceaux d'armes, c'était un signe de victoire; sinon, un sinistre avertissement.

Il n'y a rien eu de plus naïf et de plus perfide sans les pratiques des aruspices de Rome ou dans les nocturnes consultations des chefs indiens avec leur Manitou.

Mais le peuple de Rûgen croyait à tous ces pronostics, et sans cesse ily avait recours, car sans cesse son inquiète et turbulente nature l'emportait dans de nouvelles hostilités et de nouveaux combats.

Knud (Canut) le Grand fut le premier qui dompta leiu* audace et mit un terme à leurs habitudes de déprédation. C'était ce guerrier victorieux qui gouverna à la fois le Danemark et l'Angleterre , conquit la Norvège et une partie de la Poméranie; c'était ce puissant souverain de qui les scaldes flatteurs dl-

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salent î « ûanut règne sur la terre comme Dieu dans le ciel, » et qui se raillait philosophiquement de ses adulateurs en s'asseyant sur la grève à l'heure de la marée et en leur montrant que les flots étaient parfaitement rebelles à ses ordres; c'était ce prince religieux qui interrompait ses hàn tailles pour faire un pèlerinage à Rome, pour se prosterner humblement aux pieds du saint-père et fonder dans la capitale du monde chrétien un hos« pice pour les voyageurs du Nord.

Malgré sa piété et son zèle de prosélytisme, il ne put implanter le christianisme à Rûgen; malgré sa force, il ne put imposer à cette île un joug durable. Lui vivant, déjà elle se révoltait; à peine était-il mort, qu'elle abjurait toutes ses promesses et se relevait, en face du Danemark, dans sa fervente indépendance. Non contente de repousser loin d'elle toute tentative de prédication évangélique, elle déclarait la guerre aux provinces de la Baltique, qui se laissaient émouvoir par la voix des mission* naires.

A la fin du xi* siècle, à cette époque où l'Europe entière se plongeait, avec sa fervente piété, dans la vivifiante essence du christianisme ; où , d'une contrée à Fautre , des plaines de la Saxe Jusqu'au delà des Pyrénées , des rives de la Tamise jusqu'à celles du Danube , le souffle ardent des croisades

212 UN ÉTÉ AU BORD DE LA BALTIQUE, agitait les consciences, enflammait les imaginations; à cette époque où l'impétueuse parole de Pierre l'Ermite ébranlait le château et la chaumière, où un Godefroi de Bouillon, un Tancrède, s'élançaient à la conquête du saint sépulcre , il se faisait, dans une obscure région du Nord, une croisade contre les traditions et les enseignements qui enthousiasmaient tant de rois et de seigneurs , tant de chevaliers et de gens du peuple. Il y avait, dans la petite île de Rûgen, un prince nommé Crito, dont une tribu en révolte contre son souverain; une tribu slave d'Obotrites, invoqua l'appui. Avec cette peuplade païenne , avec son clan de soldats et de pirates, Crito entra dans le Mecklembourg , chassa les fils du duc Gottschalk, que les Obotrites avaient déjà égorgé, massacra l'évêque, démolit les chapelles chrétiennes , pénétra dans la Poméranie , puis dans le Holstein , asservit à son pouvoir ces deux provinces, et partout rétablit les idoles à la place de la croix. Le Danemark et la Saxe n'avaient pu l'arrêter dans ses dévastations, et deux des fils de Gottschalk étaient morts en combattant contre lui. Il en restait un troisième , nommé Henri, qui devait continuer la guerre. Crito fut assassiné au milieu de ses sanglants triomphes. Le peuple de Riigen choisit pour le remplacer un de ses neveux nommé Ratze, et pour lui renonça à

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l'un des droits qu'il avait constamment pris à tâche de garder : la dignité de prince , jusque-là élective , devint héréditaire.

Ratze n'avait pas moins de courage et d'ardeur que son oncle, mais il ne devait pas avoir le même succès. Battu dans la plaine de Liibeck, où il avait été attaquer ses adversaires, il se retire dans son île pour y faire de nouveaux préparatifs de guerre ; mais Henri le poursuit avec son armée victorieuse. C'était en hiver : les golfes de la côte, les baies intérieures étaient gelés. Henri les traverse. Les gens de Rtigen, épouvantés de cette invasion, demandèrent la paix. Henri la leur accorda en leur faisant prêter serment de ne plus prendre les armes contre lui, et en leur imposant une contribution de 4400 marcs d'argent. Pour remplir le bassin de la balance' où devait être pesée cette somme, il fallut que les femmes sacrifiassent leurs bijoux et que les prêtres enlevassent au temple de Swantevit ses plus riches ornements. L'hiver suivant, sous prétexte que Rtigen avait manqué à ses engagements , Henri entreprit une nouvelle campagne avec un prince de Saxe; mais cette fois, Swantevit, animé d'une juste colère contre ceux qui, l'année précédente, avaient dépouillé son temple, monta la nuit sur son cheval blanc, terrifia ses ennemis, et le lendemain Ratze les mettait en déroute.

Ilfc UN ÉTÉ AU BORD DE U BALTIQUE.

Kn même temps que rUe belliqueuse continuait cette lutte contre un habile et vigoureux adversaire, ses flottilles de pirates ne manquaient pas une occasion de saisir quelques navires danois, et parfois même poursuivaient leur proie jusque sur les côtes de Danemark, comme pour recouvrer perpétuellement, par leurs déprédations, le tribut que Rûgen avait eu la bonté de payer à ce royaume pendant quelques années.

Après la mort de Canut, le Danemark, livré à plusieurs règnes orageux, entraîné dans des guerres désastreuses , affaibli par ses propres dissensions , avait patiemment souffert les injures réitérées de ses anciens vassaux. Un jour arriva enfin où il remit sa griffe de lion sur ces antres de corsaires, qui par leur insolence offensaient son pouvoir , qui par leur rapacité effrayaient ses négociants, et par leur idolâtrie outrageaient sa croyance catholique.

En 1135 , Éric Esmund arma une flotte de 110 navires (ce qu'on appelait alors des navires), et débarqua avec une troupe de 25000 hommes près de la forteresse d'Arcona. Dès son arrivée , il réussit à couper les conduits qui amenaient l'eau fraîche dans la ville , et obligea les assiégés à capituler. La soumission de cette forteresse entraîna celle de l'Ile entière. Les Rugéniens s'engagèrent à payer conune

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autrefois un tribut au Danemark. De plus , ils promirent d*abjurer leur paganisme et d'écouter docilement les prédicateurs chrétiens qu'on leur enverrait. Quelques-uns même, pour donner une preuve manifeste de leur bon vouloir , eurent la complaisance de recevoir Teau du baptême. Ils la recevj^nt sans la moindre idée religieuse , à peu près comme ce barbare teuton dont une chronique du temps de Louis le Débonnaire raconte l'étrange fiireur. Il avait fait du baptême une joyeuse spéculation, et, un jour qu'il s'y soumettait de nouveau, il s*écria à la vue du linge qu'on lui présentait pour s'essuyer t « Voils moquez-vous de moi avec ces oripeaux? Je me suis déjà laissé laver plus de vingt fois comme aujom*d*hui, et toujoiU's on m*a donné les linges les plus neufs et les plus beaux* »

Eric se laissa tromper par les protestations des rusés habitjints de Rûgen. Il construisit une chapelle près d'Arcona, y installa un prSlre et se retira, convaincu que la semence du christianisme allait eniSn se propager sur la vieille terre païenne. Ses isujets lui avaient donné le surnom d'Éloquent; les Rugéniens pouvaient Tappeler le Crédule. A peine était-il parti qu'ils détruisirent son église, chassèrent son prêtre et se remirent, comme par le passé, à banqueter autour de leurs temples.

Eric étant mort peu de temps après, et son pays

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étant agité par de nouvelles discordes, Tîle sauvage qu'il croyait avoir subjuguée et convertie poursuivit gaiement le cours de ses pirateries.

Mais, en 1168, voici venir Valdemar, l'énergique , l'intelligent roi de Danemark , Valdemar , qu'on a surnommé le Grand. Éclairé pai' l'exemple de ses prédécesseurs , il était résolu à faire sentir à Rûgen la pesanteur de son glaive et à ne pas se laisser abuser par dévalues promesses. Il partit avec une flotte considérable, avec un prince de Mecklembourg qui fortifiait son expédition, avec deux prélats qui en consacraient la pensée religieuse, l'évéque de Schwerin et l'évêque Absalon de Roeskilde, le ministre, l'ami de Valdemar, un des honunes les plus éclairés du moyen âge, un de ces esprits d'élite qui laissent dans l'histoire d'une nation une trace lumineuse et un nom impérissable.

Les Rugéniens se préparèrent bravement au danger qui les menaçait : leur prince assembla une partie de ses troupes dans les remparts de Garz, et donna le reste à l'un de ses meilleurs officiers, en lui confiant la défense d'Arcona. De même que son prédécesseur Éric, ce fut au pied de ce cap septentrional que Valdemar débarqua. La ville était entourée d'une forte palissade, et défendue , du côté de la terre, par une tour construite avec d'énormes

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madriers. Les Danois , après avoir en vain tenté de démolir cette tour avec des béliers et de Fescalader, parvinrent à y mettre le feu. Les assiégés, ne pouvant éteindre ce bdcher flamboyant qui s'étendait à leurs remparts et devait bieiltôt dévorer leurs habitations, capitulèrent. La nouvelle du désastre d'Arcona décida le prince , qui commandait la citadelle de Garz , à déposer les armes. L'île entière se soumit aux conditions que Valdemar lui imposa. Tous les édifices païens furent détruits ; les -dieux de la guerre et du tonnerre furent brisés en pièces , traînés dans la boue ; les tapis et les trésors du temple d'Arcona furent enlevés; la statue colossale du puissant dieu Swantevit fut arrachée à son piédestal : l'évoque Absalon lui fit couper la tôte pour l'envoyer à Rome au pape Alexandre , et des soldats danois prirent ses membres en bon bois de chêne pour faire cuire leur souper.

Ainsi s'écroula, en 1 ^8,. le dernier boulevard du /^ paganisme dans le Nord. Il y avait trois siècles que les religieux missionnaires de Corbie étaient venus y prêcher l'Évangile, et l'îJe rebelle n'avait gardé la mémoire de leur enseignement que pour faire de leur saint vénéré une nouvelle idole.

Un an après la victorieuse expédition de Valdemar, les Poméraniens, qui avaient été si souvent harcelés et dilapidés par' ces terribles voisins, enta

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vahissent à leur tour le territoire de Rûgen , le dévastent et en rasent les derniers remparts.

A partir de cette époque, la petite île, si vivace encore naguère, si agitée et si redoutée, n'a plus qu'une pâle et insignifiante histoire, qui de plus en plus s'efface dans celle du Danemark et de la Poméranie. Sa peuplade môme, son ardente peuplade, décimée par tant de batailles successives, appauvrie par les entraves qui arrêtaient sa piraterie, disparut peu à.peu et fit place à une colonie allemande qui repeupla les anciens villages et en construisit de nouveaux. On dit que , dès la fin du xiv« siècle , il n'existait plus dans File entière qu'une femme qui conservât encore quelques coutumes des Wendes et parlât leur dialecte. Cette dernière représentante d'une race éteinte mourut en 1404.

Ainsi ont disparu tant d'autres races qui tour à tour ont eu leur jour de victoire, leur ère de prospérité , et qui croyaient à leur durée infinie* Ainsi, d'âge en âge, se vérifie la sentence prophétique de la Bible : Et terra renovabitur. C'est la loi de Dieu dans l'orgueil de notre humanité. Les arbres vivent plus longtemps que l'homme qui les a plantés. Le chêne abrite sous ses rameaux plusieurs générations. A Soma, dans la Lombardie, il y^ un cyprès qui, dit-on, fut planté au temps de Jules César. Au Mexique, à Chapullepec, il existe un autre

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cyprès d'une circonférence incroyable, qui, selon l'opinion de M. de Candolle, Téminent naturaliste, date de plusieurs milliers d'années. A Jérusalem, près de la grotte de l'Agonie, nous avons vu les huit oliviers sacrés qui, selon la tradition chrétienne, remontent jusqu'au jolir de la passion. Combien y a-t-il de nations qui se perpétuent aussi longtemps?

Maintenant la belliqueuse île de Rûgen, qui jadis effrayait les populations des rives de la Baltique, qui inquiétait Canut le Grand dans sa vaste monarchie et Valdemar dans tout l'éclat de son pouvoir, est un petit district d'une des provinces de Prusse, humblement soumis à l'autorité administrative de Stralsund*

La vieille cité païenne de Garenza, qui possédait tant d'idoles superbes et attirait à ses fêtes tant de joyeux convives, est une modeste bourgade de deux cents maisons, dont les habitants se cotisent pour construire une école et achever une chaussée.

A Stubbenkammer, près du lac mystérieux, du lac noir de la déesse Hertha, les voyageurs ont l'a^ grément d'être hébergés dans un chalet suisse.

A la pointe du cap d'Arconâ, d'où les forbans de i'îlè épiaient le passage des navires de commerce potir S'élancer sùt^ leur proie comme des vatitourSj s'élève aujourd'hui un phare dont Schinkel , l'il-

lustre architecte de Berlin, â lui-même fait le plan.

Le gardien de cet édifice a joint à ses fonctions officielles le métier d'aubergiste. Pour un demithaler, on peut avoir, au rez-de-chaussée de son habitation aérienne, la jouissance d'un de ces monstrueux lits de l'Allemagne, dont les draps sont comme des serviettes, et les couvertures comme des matelas. Pour quelques groschen , on peut retrouver là le bifteck aux oignons et la carbonade aux pommes de terre, ces deux terribles éléments de la cuisine teutonique, qui s'étalent fièrement aux regards de l'étranger dès son arrivée sur les bords du Rhin, et le poursuivent de lem- odeur nauséabonde , sans trôve et sans merci, de ville en ville, d'hôtel en hôtel, jusqu'aux derniers confins de la vieille Germanie. Ces affreuses préparations culinaires, devant lesquelles un Brillât-Savarin aurait éprouvé les frissons de l'agonie, et devant lesquelles un Vatel aurait pris deux épées pour se tuer deux fois, il y a vingt ans que j'en observe le débordement. Elles accompagnent toutes les nouvelles lignes de chemins de fer, elles inondent de leur vapeur tous les nouveaux Lustgarten. A voir le noble orgueil avec lequel l'industrieux Allemand les pose sur ses assiettes de faïence, dès qu'il fonde un nouveau cabaret décoré du nom de restauration, il me parait évident qu'il

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les considère comme les signes suprêmes de la civilisation ; et cette civilisation est parvenue jusqu'à la dernière limite de la teire des Wendes, jusqu'au promontoire d'Arcona.

Il y a tant de signes éclatants de civilisation, au bienheureux temps où nous vivons ! les romans à quatre sous et les nouveaux instruments de guerre, les petits salaires des pauvres condamnés à un juste mépris , et les grands jeux de la Bourse honorés d'une respectueuse considération ; l'art d'apprendre à parler une langue étrangère en quinze jours, et l'art de se parjurer dans sa propre langue en moins de temps; les consciences qui, pour mieux dormir, s'abritent dans des billets de banque , et les esprits qui, n'ayant plus assez de place dans le cerveau de l'homme, émigrent dans les tables tournantes.

Les habitants de Riigen ne se sont point encore élevés à ces hautes manifestations de notre intelligence. Ils n'ont encore, les malheureux , ni banque ni théâtre ; pas un télégraphe qui leur annonce instantanément la cote des actions du crédit mobilier, et pas un pauvre journal qui, à défaut de mieux, leur décrive au moins les jeux de l'hippopotame, et leur dise ce que fait l'empereur de la Chine. Ils sont encore tellement arriérés, que je doute s'ils concevraient comment une marchande de modes en renom achète des palais, et comment les labo-

rieuses ouvrières qui l'aident à faire sa fortune s'usent les yeux aux broderies qu'elle leur commande, et meurent à Thôpital.

La science leur est arrivée par l'Allemagne. Ils n'en ont pas compris les plus grandes merveilles, et n'en ont admis que les leçons les plus vulgaires et les plus substantielles : le livre de la Cuisinière bourgeoise, le Manuel du tisserand, et le Manuel de Vagronome.

C'est la chronique de Saxo le grammairien qui, en Danemark, il y a longtemps, m'inspira le désir de voir la terre de Rtigen, et je dois dire qu'en cette circonstance, comme en une foule d'autres, ma perfide et menteuse imagination s'amusait à me faire un tableau fantastique, dans lequel il n'entrait pas le moindre trait de vérité. En lisant, dans les naïves pages du secrétaire de l'évêque Absalon, le récit de l'expédition de Valdemar et du siège d'Arcona, je m'étais figuré une île d'un aspect sinistre, sauvage, une de ces contrées que l'on contemple avec un doux saisissement d'effroi, et dont on se réjouit de décrire, un soir, au coin du feu, d'un air modeste, les magnifiques horreurs, à des amis qui n'ont point quitté la ligne des boulevards et qui admirent votre courage.

En partant de Stralsund, avec une collection de livres qui devaient me donner des idées plus justes,

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je tenais encore à mon erreur : nous tenons tant à nos erreurs ! Le bateau qui fait le service de la poste et qui, en dix minutes, franchit le détroit de StrelaSme débarqua sur une plage couverte de berlines, de calèches et de briskas. C'était le jour où, d'après un ancien usage, les propriétaires de Rûgen donnent rendez-vous à leurs fermiers, dans les hôtels de Stralsund, pour régler leur compte annuel et percevoir le prix de leur fermage. Ces propriétaires arrivent avec leurs équipages jusqu'au bord du détroit. Les fermiers s'arrêtent à la même place avec leurs lourdes voitures chargées de sacs de grains et de balles de laine, pour adoucir l'amertume du fatal quart d'heure de Rabelais par un petit négoce de circonstance. Au retour de cette double caravane, on remarque un singulier changement : ceux qui entraient à Stralsund les mains vides s'en retournent avec d'énormes sacoches d'argent, et ceux qui y charriaient de lourdes denrées en sortent parfaitement allégés de leur fardeau. A la rigueur, pour justifier l'idée que je m*étais faite des mœurs de Riigen, j'aurais pu me dire, en regardant ces heureux patriciens, si vite comblés de biens, et ces

1 , Ici, comme dans tout le cours de mon voyage , j*ai eu le plaisir de constater Texactitude et la précision des Itinéraires de M. Ad. Joanne, les meilleurs Itinéraires que je connaisse, sans en excepter ceux de Murray et de Bsedeker.

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paysans si vite dévalisés : «J'assiste à une expédition de piraterie. Voilà les forbans, et voilà les victimes. » Mon amour pour les scènes du passé ne pouvait aller cependant jusqu'à outrager ainsi les vénérables lois de la propriété, jusqu'à me ranger parmi les disciples de Proudhon.

Je poursuis mon excursion dans une bonne diligence, sur une belle route ferme commele macadam, unie, sablée comme l'allée d'un parc, et, de quelque côté que je regarde, je n'aperçois pas la moindre horreur. « Patience ! me dis-je ; si ces champs que je traverse me montrent si effrontément leurs verts sillons, si ces maisons, avec leurs portes vernies, leurs murs en briques et leurs toits en tuiles, ont l'air de se moquer de moi par leur odieuse apparence de prospérité, il y a pourtant en plusieurs endroits de l'île des rocs escarpés, des grottes ténébreuses, des abîmes effroyables. Les descriptions que j'ai entre les mains en font foi. » Et j'ai été débonnairement avec ces descriptions en tous les lieux qu'elles me signalaient, et enfin, pour ne pas accuser la bonne foi de ceux qui me dépeignaient en style pompeux tant de scènes surprenantes, j'ai dû penser qu'ils ne connaissaient que les marches sablonneuses du Brandebourg, les plaines de la Poméranie, et s'arrêtaient émerveillés, comme le rat de La Fontaine, à l'aspect d'un monticule : car je n'ai

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VU, dans les districts de Rûgen les plus vantés, que des masses de craie minées à leur base , déchiquetées dans leurs contours, ou entr'ouvertes par les flots, pas un rocher qui me rappelât Tun des prodigieux rochers des Ferœ, pas un promontoire qui ressemble à l'un des étages du cap Nord, pas même un de ces formidables récifs comme il en existe tant sur nos côtes de France.

Qu'on s'imagine la surprise d'un peintre qui prépare ses palettes pour représenter un site effrayant et qui tombe dans une plate-bande , d'un poète qui a cru saisir une scène de drame et qui ne trouve qu'une bucolique : telle était ma déception.

Mais je dois me hâter de dire que cette déception n'était point de celles sur lesquelles on gémit en longs alexandrins. Après avoir cherché la fabuleuse Rûgen que j'avais rêvée , j'en suis venu bien vite à contempler avec plaisir la véritable, la riante Rûgen, avec ses fraîches ondulations de terrain , ses massifs de grands chênes disséminés dans ses prairies , ses rustiques maisons cachées comme des nids d'oiseaux sous le feuillage des arbres fruitiers , et les singulières découpures de ses Ilots , de ses presqu'îles, et cette mer qui, de tous les côtés, attire les regards et la pensée, par son miroir limpide dans les baies mystérieuses, par les flots d'écume dont elle argenté les herbes vertes qui frémissent sur ses rives , par son

indolent balancement et ses doux murmures sur les bancs de sable , par sa grandeur suprême dans le libre espace.

Il est des paysages qui sont comme une figure des différents âges de la vie : les uns, hardis, bruyants, tourmentés, pleins de sève et de rayons du soleil, et de contrastes étranges comme la fougueuse jeunesse; les autres, pâles, froids, silencieux, comme les dernières années du vieillard. Ceux de Rûgen sont comme Tâge mûr, ferme et fécond encore, mais déjà terne et recueilli, cherchant le calme dansTombre et la solitude, et s'inclinant graduellement du milieu de sa carrière, comme le sol de cette île du milieu de ses collines vers son océan , vers son éternité.

Il y a là une population d'environ 40 000 âmes, disséminée dans des maisons éparses ou dans de petits hameaux de cent à cent cinquante habitants. Les manufactures n'étalent pas encore, au sein de cette honnête colonie, leur luxe et leur misère. L'industrie, avec sa main de fer, n'enlève point à la mâle et joyeuse satisfaction du travail agricole une légion de pauvres enfants, pour les asservir au mécanisme de ses rouages dans un air méphitique. La fermière tisse elle-même, avec ses filles, le linge et les vêtements de la famille. Le paysan et le pêcheur façonnent eux-mêmes leurs ustensiles. Les dons du sol et

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de la mer suffisent à leurs besoins. S'ils ne connaissent point les splendeurs des grandes villes, ils en ignorent aussi les profondes souffrances , et, si pauvres qu'ils soient , ils ont toujours un morceau de pain , une jatte de lait à partager avec celui qui vient leur demander une place à leur foyer : car, en remplaçant ici la race des Wendes, ils ont hérité, avec ses domaines, de ses vertus hospitalières.

Les mêmes situations enfantent quelquefois des caractères tout différents. La mer qui, de chaque côté , entaille cette île , excitait la convoitise des Wendes et les portait à s'en aller au loin sur ses vagues prendre, les armes à la main, la cargaison du marchand et piller les côtes étrangères. La même mer enferme aujourd'hui les paisibles habitants de Rtlgen dans les limites de leurs domaines. Un grand nombre d'entre eux n'ont jamais été au delà de Stralsund. D'autres ne connaissent pas une cité plus considérable que leur capitale de Bergen , une capitale de 3500 habitants, et il en est qui, de l'isthme où ils sont nés, n'ont pas même posé le pied sur l'isthme voisin. Ils ont cependant du blé, de l'orge à vendre ; mais ils n'ont pas besoin de quitter leur demeure pour opérer cette vente : des négociants vont de hameau en hameau recueillir le produit des récoltes et en chargent des navires. Plus d'une ville d'Angleterre et d'Ecosse est en partie alimentée par

les céréales de la petite île de Rttgen. Le produit de la pêche est aussi quelquefois exporté dans des coiitrées très-éloignées.

Un matin je cheminais sur le revers desséché de la presqu'île de Wittow. A mes pieds , les vagues soulevées par une fraîche brise du nord roulaient l'une sur l'autre avec un long mugissement. Autour de moi je ne voyais qu'une dune aride, où çà et là s'élevaient seulement quelques touffes d'herbes sauvages et quelques arbustes dont la* pâle verdure s'éteignait sous un tourbillon de sable emporté par le vent, comme une neige fine. Pas une apparence de culture, pas une habitation humaine. A quelque distance pourtant , cette presqu'île est très-riante et très-féconde; mais ici, c'était comme le désert du sol à côté du grand désert de l'Océan.

Tout à coup , dans un étroit ravin, fermé par des monticules de sable, j'aperçus une douzaine de petites cabanes abritées dans cette gorge comme des nids d'hirondelles dans les fissures d'une muraille, serrées l'une contre l'autre comme une troupe de mouettes effarouchées, et tournées de çà de là sans aucune idée d'ordre et de symétrie, comme des barques que la mer aurait, dans un de ses orages, jetées péle-mèle sur la grève. C'était un village de pécheurs comme il en existe plusieurs sur cette jdage. Les migrations du hareng sont, pour ces

pauvres gens, comme pour plusieurs districts de la Hollande, une fortune providentielle. Quand ces flots flottants de poissons commencent à apparaître, tous les filets sont préparés, toutes les embarcations sont à l'eau. Tant que dure cette moisson aquatique, les pêcheurs ne peuvent l'abandonner pour se rendre à leur paroisse d'Altenkirchen. Alors le prêtre vient lui-même au lieu où ils sont rassemblés célébrer, une fois par semaine, l'office divin, en plein air, si le temps le permet, ou dans une humble chapelle bâtie au bord de la grève. Quelle douce et imposante coutume ! Quel noble et touchant spectacle, que celui de cette laborieuse communauté réunie pour chanter l'hymne religieux dans le bruissement des flots, dans le sifflement des vents, et pour entendre la voix affectueuse qui leur parle de Dieu, dans les merveilleuses œuvres de Dieu, au bord de la mer, sous la voûte du ciel !

J'ai eu le malheur d'assister un jour à l'effroyable prédication et aux scènes de vertige d'un campmeeting américain ; j'espère ne plus jamais voir une telle profanation de l'enseignement biblique, et je regrette de ne pas m'être trouvé parmi les pêcheurs de Wittow, dans la saison où le prêtre leur fait ces sermons que Kosegarten appelle les sermons du rivage, Kosegarten, le prédicateur vénéré et le poëte de Rûgen.

230 m ÉTÉ AU BORD DE LA BALTIQUE.

A travers les prairies, les sillons, les landes arides et les champs féconds de cette île, de toutes parts on découvre les vestiges de la vieille race slave et de la vieille race germanique, des restes de remparts dont l'étude aurait ravi le bon M. Oldbuck, l'antiquaire de Walter Scott, des places de sacrifices sur lesquelles un archéologue pourrait faire des observations curieuses, et des tombeaux de différentes classes en quantité. On n'en compte pas moms de 1800.

Les primitifs habitants de Rûgen construisaient les demeures des morts plus solidement que celles des vivants. Us n'occupaient que des cabanes en bois, et leurs fortifications de Garz, d'Arcona, n'étaient même que des espèces de camps retranchés, des talus en terre, soutenus par des palissades ; mais, pour conserver les cendres de leurs pères, ils creusaient de grandes fosses qu'ils revêtaient à l'intérieur de larges pierres et recouvraient d'énormes dalles. Les Turcs plantent dans leurs cimetières des cyprès qui étendent leurs rameaux sur plusieurs générations d'hommes. Les Égyptiens cherchaient à conserver leurs morts en les emmaillotant dans des bandelettes. Les Wendes leur élevaient des monuments qui subsistent encore après toutes les révolutions que l'humanité a subies dans l'espace de dix siècles. On trouve là des glaives et des pointes en

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silex, des ornements en bronze, des urnes cinéraires plus anciennes que les plus anciens châteaux des rois de l'Europe. Une partie de ces monuments arrondis en dômes, couverts de gazon, ressemblent aux mogilas des steppes de la Russie, aux tumulus des plaines de Suède ; quelques-uns s'élèvent aussi haut que les trois collines qu'on voit près d'Upsal et dans lesquelles reposent, dit-on, les trois grands dieux Scandinaves. Dans ces antiques sépultures, on ensevelissait probablement les gens du peuple. Il en est d'autres dans lesquelles on découvre des squelettes qui n'ont point été livrés aux flammes du bûcher. On pense que c'étaient les cimetières des esclaves, des prisonniers de guerre condamnés à être immolés devant les temples des idoles de Garz , ou de l'idole suprême d'Arcona. Il en est d'autres encore qui, vraisemblablement, étaient les sépulcres des chefs de la tribu ou de riches familles. Us n'ont qu'une vingtaine de pieds d'étendue ; mais ils sont htrdés de pierres si énormes et surmontés de blocs de granit si prodigieux, que le peuple en attribue la construction à des géants. En effet, quand on mesure du regard ces tombes colossales, ces rochers bruts, pareils aux dolmen et aux menhir de la Bretagne, on a peine à croire qu'ils aient été ainsi rangés par la main de l'homme, ou il faut supposer que les Wendes , lorsqu'ils construisirent ces tombeaux ,

232 UN ÉTÉ AU BORD DE LA BALTIQUE. avaient, comme les Égyptiens lorsqu'ils érigeaient leurs obélisques, des procédés de mécanique dont nous avons perdu la tradition.

Ce bon peuple de Rûgen ! il fait assez voir chaque jour combien, dans sa simplicité, il est indifférent aux attraits du métal que les autres peuples de l'Europe ont, comme les Israélites, divinisé ; car il promène tranquillement sa charrue et fait paître ses bestiaux autour de ces monuments. Et ses légendes lui disent pourtant qu'il y a là des trésors plus précieux que les placers de la Californie. Les géants ont enfoui sous ces masses de granit des lingots d'or, des diamants^ pour les soustraire à la méchante petite race humaine, qu'ils abhorraient. Ily a là aussi des nains qui demeurent dans l'intérieur des collines, sous des voûtes étincelantes de rubis et de saphirs. Il y a eu dans la ville de Garz un vieux chef de Wendes qui avait amassé dans une cave des tonnes d'or et d'argent, et qui, à l'arrivée des chrétiens, s'ensevelit lui-môme au milieu de ses richesses, pour les dérober aux odieux persécuteurs de sa religion païenne. Enfin il y a eu des corsaires qui ont caché dans des grottes profondes ce qu'ils avaient amassé de plus précieux dans leur piraterie.

Deux de ces corsaires, Claus Stortebeck et Michel Gadeke, se sont fait dans la contrée un renom terrible. Ils appartenaient à cette bande de flibustiers

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qu'on appelait les Vitalienbruder (les frères de la victuaille) , parce qu'ils ne vivaient que du produit de leur rapine, ou les Liekendeeler^ parce qu'ils divisaient entre eux leur butin par égales parts. Longtemps ils firent flotter leur formidable pavillon à travers la Baltique, dévalisant les bâtiments de commerce, et quelquefois s' élançant sur les côtes, pillant et incendiant les villages. Poursuivis par des escadres de Liibeck, de Hambourg, ils engageaient audacieusement le combat, s'emparaient des navires armés contre eux; et, s'ils se voyaient attaqués par des forces trop considérables, s'ils étaient forcés d'abandonner le champ de bataille, comme les pirates de Bornéo exposés au canon de la frégate anglaise, ils se retiraient dans des baies étroites dont eux seuls connaissaient les détours et où l'on ne pouvait les atteindre.

Une naïve légende populaire rapporte que ces abominables forbans étaient protégés par les reliques d'un saint qu'ils avaient enlevées dans un cloître, et qu'ils emportaient dans toutes leurs expéditions. Ce saint débonnaire, les voyant si fidèles à son culte au milieu de leurs débordements, espérait peut-être les convertir ; mais à la fin il se lassa de donner son appui à de tels mécréants. Dans un effroyable combat, où trois villes hanséatiques avaient réuni leurs forces, Gadeke et Stortebeck

furent pris avec huit cents de leurs compagnons, conduits à Hambourg et décapités.

Mais Stortebeck avait caché ses trésors dans une des cavernes du Stubbenkammer, et il laissait là une belle jeune fille qu'il avait enlevée dans une de ses cruelles excursions à Riga. La pauvre fille, enfermée dans sa sombre retraite, ne trouvant aucune issue pour en sortir, appelant en vain à son secours son ravisseur, qui, en ce moment, était engagé dans sa dernière lutte, et les habitants de l'isthme, qui ne pouvaient l'entendre, la pauvre fille succomba dans son abandon aux tortures de la faim. Mais il semble qu'elle a pris part à un meurtre qui l'empêche de trouver le repos dans la mort. Depuis près de cinq siècles, elle est là comme une image du remords que le trépas même ne peut éteindre, comme un de ces symboles du dogme d'expiation enseigné par tant de légendes populaires, dans l'Europe entière, au moyen âge. Depuis près de cinq siècles, elle sollicite une voix charitable qui apaise les reproches de sa conscience, une main compatissante qui l'aide à effacer les traces de son crime et lui donne , avec une pieuse prière , une sépulture chrétienne.

Chaque année elle se montre dans la nuit du 24 au 25 juin, dans cette nuit merveilleuse de la Saint- Jean, où le soleil s'arrête si longtemps sur notre

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hémisphère qu'on dirait qu'il ne peut s'en détacher, où la terre est pleine de miracles, où les petites fleurs des champs annoncent aux jeunes filles quel sera leur fiancé, où les bois et les eaux ont aussi des murmures prophétiques, où les rayons de l'éternelle lumière pénètrent dans les entrailles du sol et réveillent les morts qui s'avancent à la croisière des chemins pour reprocher à une femme infidèle l'oubli de ses serments, ou pour donner à un être aimé un salutaire conseil.

Elle se montre, la malheureuse victime des pirates, au bord de la mer, à l'entrée d'une des grottes du Stubbenkammer, tenant en main un mouchoir taché de sang qu'elle trempe dans l'eau, qu'elle frotte d'une main convulsive, et qu'elle regarde ensuite avec une profonde douleur ; la tache qu'elle s'efforce d'essuyer est toujours aussi rouge et aussi vivace. Celui qui, en ce moment, s'avancerait vers elle avec une pieuse sympathie, la délivrerait du sinistre souvenir qui l'obsède. Elle tomberait avec calme sur le sol où elle reste ainsi éveillée, et, avant de clore les yeux en paix, elle lui révélerait l'endroit où Storlebeck a enfoui ses trésors.

Je me suis trouvé par hasard, dans la nuit du 25 juin, au Stubbenkammer. J'ai entendu raconter cette histoire, qui, sous son voile étrange, renferme une grave et religieuse pensée, et j'aurais volontiers

tendu la main à cette malheureuse Madeleine de Rûgen, condamnée depuis si longtemps à une si rude pénitence. Mais je dois dire que je ne l'ai point aperçue, et j*ai encore manqué cette fois l'occasion de faire une bonne œuvre. Je ne parle pas de l'occasion que j'aurais eue par là de faire ma fortune : il y a longtemps que j'y ai renoncé.

Avec sa rustique et modeste physionomie, avec ses humbles habitations de laboureurs, entre lesquelles apparaissent de loin en loin quelques maisons de maîtres, construites avec plus de faste que de bon goût, avec ses chroniques et ses monuments d'un temps ancien, avec ses points de vue les plus pittoresques, l'île de Rûgen n'a longtemps attiré sur ses plages silencieuses qu'un petit nombre d'étrangers. Quelques archéologues allemands y abordaient pour observer les vestiges d'un de ses vieux remparts, pour déterrer quelques urnes de ses sarcophages, afin d'écrire sur les constructions des Wendes une dissertation académique. Quelques poètes y allaient en une saison de loisirs promener leur indolente rêverie. Mais un honune est venu qui, par rintellîgence et la persistance de ses travaux, a donné à ce petit coin de terre un éclat tout nouveau et en a fait un des lieux de bains les plus renommés de l'Allemagne. C'est le descendant d'une des plus anciennes familles du Nord, c'est le prince de Put-

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bus , le propriétaire de ce vaste et magnifique domaine qui, d'une hauteur couverte de taillis superbes, descend graduellement, par des champs de blé, jusqu'au bord de la mer, en face de la petite île de Wilm.

Il n'y avaitlà autrefois qu'une immense forêt sauvage, et, au milieu de cette forêt, un grossier bâtiment qui datait du commencement du xiu* siècle. En 1683, un des comtes de Pulbus y ajouta une chapelle ; en 1725 , un autre commença sur un vaste plan la construction du château actuel. Une des branches apanagées de cette famille résidait alors à quelques lieues de là, dans le village de Vilmnitz, où l'on voit encore ses tombeaux. Il existe en outre, dans l'intérieur de l'Ile, un imposant château, construit par le comte Gustave Wrangel. C'était là que l'illustre général de la guerre de Trente ans était venu se reposer de ses longues campagnes ; c'était là qu'il avait achevé sa virile carrière. A sa mort, il léguait cette propriété à la famille Brahe, cette noble famille dont le nom est inscrit pendant des siècles aux plus belles pages de l'histoire de Suède. Lorsque Riigen fut, avec la Poméranie, réuni à la Prusse, le comte Brahe vendit au prince de Putbus le château de Spyke, les bois, les quarante domaines qui en dépendaient.

Cette magnifique propriété n'offrait à celui qui venait de Vaequérir que de doux loisirs, et il était d'une nature trop active pour s'assoupir nonchalamment dans les jouissances de la fortune. Il voulait fonder une nouvelle œuvre ; il l'entreprit en 1810, et il la continua pendant quarante-quatre ans jusqu'à son dernier jour.

En 1810, il achevait le château de Putbus, commencé par un de ses aïeux , et , des vastes et épais taillis qui l'entopraient, il faisait un parc anglais d'un goût exquis, d'une solennelle beauté.

De loin, on aperçoit ce château superbe, avec sa haute façade, ses larges balcons, ses blanches colonnes, et rien n'y manque de ce qui constitue une royale résidence, ni les ornements de luxe, ni les statues de bronze et de marbre, ni les serres où fleurissent dans leur éblouissant éclat les plantes des tropiques, ni les vastes bassins où se jouent les cygnes, ni la faisanderie. Ses^ jardins sont cultivés par une légion d'ouvriers, ses allées ombragées par des tilleuls séculaires ; d'un côté, ses fenêtres s'ouvt*ent sur une immense forêt, de l'autre sur la mer; Partout les grandes scènes de la nature, et partout les traces d'une main laborieuse, d'un intelligent esprit.

En même temps que le prince poursiiivait ce travail, il traçait le plan de la bourgade qu'il voulait

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édifier autour de sa demeure. Cette partie de l'île était à peu près déserte : il y appela des ouvriers , des marchands. Il leur donnait, moyennant une petite redevance annuelle de 20 à 30 francs, un terrain assez étendu pour se faire un jardin, pour se bâtir une jolie maison, à la condition seulement que cette habitation s'élevât dans d'élégantes proportions et dans un alignement régulier. Peu à peu la colonie, attirée par la puissante maison seigneuriale, soutenue au besoin par sa générosité, prit plus de consistance. A mesure qu'elle grandissait, le prince, pour faciliter ses moyens de transport, perça des routes de côté et d'autre.

Tout le travail qui s'opère par une compagnie de settlers dans les régions vierges de l'Amérique, défrichements, maisons de fermes et maisons d'ouvriers, ponts et chaussées, il'le dirigeait et le continuait d'année en année avec une énergique et habile pen§ée.

Un beau chemin réunit à présent le domaine de Putbus à la capitale de l'île et à l'embarcadère dô Stralsund ; un autre descend au bord de la plage. Sur cette plage le prince construisit un splendide édifice pour les baigneurs. Puis, lorsque les baigneurs commencèrent à venir sur cette côte, où ils trouvaient des établissements disposés avec tant de soin, le prince fit bâtir pour éiix, à côté de son

parc, un théâtre, et, dans l'enceinte de son paie, une salle de bals et de concerts, un café, des boutiques.

Avec ses propres revenus il suffisait à toutes ces dépenses. Il vivait d'une vie frugale, et il était riche, si riche, que les gens de la campagne ont déjà fait une légende sur sa fortune : « Voyez, monsieur, me disait un jour un de ses paysans , notre prince ne possédait pas moins de quatre-vingt-dix-neuf domaines ; il voulait en avoir cent, et quand il en a eu cent, il est mort. C'est un grand malheur qu'il ait eu un tel désir; car il était charitable, il faisait beaucoup de bien dans le pays, et nous croyons tous que les méchants esprits avaient jeté un sort sur ce centième domaine. >

philosophie du peuple, naïve sagesse des cœms simples ! si son penchaût aux merveilles l'eutratne à d'étranges conceptions, n'y a-t-il pas souvent, jusque dans ses erreurs, une saine expression de bon sens , un emeignement d'humilité et de modération ?

La vérité est que le prince ne songeait point à acquérir de nouvelles propriétés , mais à féconder de plus en plus dans tous les sens sa création de Putbus. Les travaux matériels ne l'occupaient pas exclusivement. Il aimait les lettres et les arts. Il para son château d'une bibliothèque de 10000 vo-

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lûmes, d'un musée ethnographique et d'une collection de tableaux que Ton dit très-remarquable. Pendanti^n séjour à Putbus, la princesse douairière était malade, sa demeure fermée. Je n'ai pu, à mon grand regret, visiter ces galeries, qui renferment plusieurs œuvres notables de l'école italienne, des statues de Thorwaldsen et quelques livres précieux, entre autres un que j'avais un grand désir de voir, le livre de prières de Philippe II, imprimé en lettres gothiques sur quarante feuillets de parchemin et orné de miniatures. Mon ami Amédée Pichot aurait été heureux si j'avais pu lui rapporter une exacte description de ce volume, pour l'adjoindre à la troisième édition de son histoire de Charles-Quint.

Il y a vingt ans, File de Rûgen, avec ses 36 000 habitants, n'avait encore que des écoles élémentaires. Le prince de Putbus l'a dotée d'un gymnase. Il a lui-môme fait bâtir au milieu de sa nouvelle cité ime maison pour les élèves , une maison pour le recteur, et doté généreusement cette institution.

J'ai vu à Philadelphie le palais construit dans une intention de même genre avec le legs de l'orgueilleux Girard. Je suis bien convaincu que ce fastueux établissement n'est qu'une vaniteuse erreur, tandis que celui de Putbus subsistera comme une sérieuse et utile institution.

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