‹ Un été dans la SaharaChapitre 10 sur 13 · IMV ÉTÉ DAiVS LE S.MÎAUA · texte numérisé non relu

IMV ÉTÉ DAiVS LE S.MÎAUA

que le jour où le Dar-Sfahles a réunis sous l'autorité d'un pouvoir ceniral.

Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.

La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles, est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la mythologie d'El-Aghouat.

Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff, jusqu'en 1 828, époque où le parti à' Achmet-Ben-Salem, le dernier kalifat, massacra un /y«A:^«r, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de la ville. — Dix ans plus tard , en 1838, la lutte recommença. A celle époque, de grands événements se passaient dans le sud; Abdel-Kader canonnait depuis neuf mois Aïn-Madhy, que défendait Tedjini, le marabout, le héros des K'sours de l'ouest. Les lien-Salem ayant pris parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait appuyer, par ses lieutenants, les Ouled- Serrin dépossédés. — Enfin , les Nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des L'Aghouati, lesL'Arba, fournissent des contingents,

L\ LTE DAAS LE SAilAHA. lia

tantôt à l'un , tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.

Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Saleni , tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un massacre et par des fuites à bride abattue vers le sud. D'abord, c'est Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzal) , laissant El-Aghouat aux mains d'un marabout, Kl- Arbi ; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup, dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa cause, déjà compromise devant Aïn-Madhy, coûte la vie à El-Arbi , et assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.

Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.

Jus(|ue-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous. Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui nous est fait ; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du nord , par ce petit passage que tu connais

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maintenant, l'avant-garde d'une colonne française.

Vers le commencement du siècle dernier, peutêtre avant, car je ne réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de Si-el-Hadj- Aïca, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque, leur avait dit :

« Or, écoutez : je vous condamne à vous entredéi'orer comme des lions forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour oii les chrétiens (je crois même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous prendre tous ensemble et vous museler. »

En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit son marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa tombe.

Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salcm mourut, un de ses fils prit sa place ; nous eûmes un agent près de lui , par le fait une sorte de régent. In jour, on apprit que Ben- Salem , l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans chemise à Djelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais précisément une colonne partie de

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Medeah était en train de construire àDjelfa la maison de commandement dont 'je t'ai parlé. On ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, celle-ci par un défilé du nord-ouest ; presque aussitôt le siège commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novemhre , arait eu lieu le combat de cavalerie , dont j'ai vu les traces et le magnifique emplacement.

Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège' une enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur des jardins ; enfin la tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée par rien.

La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment successivement les trois autres.

Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint

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homme devint, sans qu'il l'eût prévu , le théâtre d'un combat terrible, et comment, en annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la douleur d'y contribuer.

D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le mamelon , sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants, couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr. Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même ; par moments se battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni avec un succès plus long. Ce ne l'ut qu'à la troisième tentative qu'on put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant sur tout le revers du nord et faire évacuer celte formidable redoute.

Une fois maître du terrain, on creva le marabout; on y poussa une pièce d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce petit monument qui n'a pas quaire mètres carrés, ouvrit son feu contre la tour de l'est. Un petit mur relevé à la hâte servait d'épaulement.

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La ville alors se garnit de l'usils, couvrit à son tour de balles ce petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce fut le moment le plus meurtrier pour nous.

L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance dans les jardins ; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce, et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque.

Il était à peu près huit heures quand , après avoir longé le Dar-Sfah , tourné par le sud les anciens murs des Serrin , nous arrivâmes au sommet de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi l'écoutant.

Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est effleuré

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par Je bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais à quelque chose , tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a reçu trois boulets lancés de la ville : l'un a écorné un des angles; un autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba; le troisième l'a frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une saillie dentelée à chaque angle.

L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé de légendes arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du 3 décembre j m'a paru curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte mortuaire, on lit : 4 décembre; puis, plus bas , et comme pour indiquer qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros caractères : Général Bouskareiv.

— Tenez, médit le lieutenant en se plaçant en

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face du trou qui servit d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce, c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit cela? A travers ce trou, juste une balle au front ! C'est une chance ! Pour tous les autres , ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous?

Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions absolument à découvert et formant cible.

— Ici , continua-t-il , c'est le commandant Morand ; ici, ce brave Franlz, un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate : Capitaine Bessières, 1" zouaves, telle co))ij}agnie, tel bataillon, 3 décembre. Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres , c'est le général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et se relouinait pour crier : « En avant ! ■>■>

Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.

Xous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le bastion démantelé, puis rasé , dep Oulcd-Serrin . commence à s'élever une

citadelle française. On entent);. il piocher, tailler, scier des pierres, ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la brèche.

Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes après, un second avertissement se lit entendre, et, presque aussitôt, fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse artillerie ; en même temps , un nombre égal de décharges moins retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant de se faire entendre , par une légère secousse imprimée au sol. De longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent éruption dans le ciel bleu ; puis, arrivée à sa limite d'impulsion , la fumée se roula sur elle-même , et la masse confuse des projectiles redescendit comme une pluie de mitraille , tandis que quelques éclats plus lourds continuaient de monter à perle de vue, pour aller, par une immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le vent, qui s'empara de la fumée , la poussa vers le sud-ouest ; bientôt il n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imper-

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ceptihles rousseurs, et le silence reloniba lui-même de tout son poids sur cette solitude un moment troublée.

La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer \yàv Dab-el-Gharbi{\)OT[e de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le petit cimetière où sont déposés côte à côte les olBciers tués pendant le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.

— A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant dans la rue qui fait suite à Bah-cl-Gharbi. Autant vaut en avoir Iccreurnet tout de suite.

Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite jusque là-bas.

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— Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant; Dieu merci , vous ne connaîtrez jamais chose pareille!

Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le sang; il y avait là des cadavres par centaines ; les cadavres empêchaient de passer.

Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes , à cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste assez hautes pour donner passage à un chameau. « Sous la seconde voûte, me disait le lieutenant, Tencombrement était plus grand que partout ailleurs; ce fut l'endroitqu'on déblaya d'abord. Toute la couche des morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement criblé de balles, qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu sur la brèche un des derniers ; il avait battu en retraite pied à pied et ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses enfants sur les talons pour lui dire de tenir bon. A la lin, n'en pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de sortir par Bah'cl- Chergui, quand il donna dans une compagnie tout entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée (|ue l'hoininr, était tombée sous lui

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(Ct barrait la voûte. Ce fat un commencement de barricade. Une demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout. ^

Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des morts ; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits. Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps la ville sentit la mort ; et je ne suis pas bien sûr que l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence a fait ce pays-ci très-sain ; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel, c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour ct rendra bientôt tout à fait imaginaire.

— Tenez, me dit le lieutenant en s'arrétant devant une maison de la plus pauvre apparence, habitée par une famille juive , voilà une méchante masure que je voudrais bien voir par terre.

Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en (jiielques mots brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.

Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres, habitaient deux Nay-

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liettes fort jolies. Pendant le séjour qu'une colonne expéditionnaire fît sous les murs d'El-Aghouat , quelques mois avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il avait avec lui un sergent de sa compagnie ; un L'Aghouati, qui leur servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma , l'autre M'riem. Le lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se disant : Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite. Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les JVaylieltes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il Gt son devoir, dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire, c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues; on se battait jusqu'au cœur de la ville. Ils arrivèrent pourtant, mais trop tard.

Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil ; la baïonnette était rouge

jiisqii'à la garde; le sang s'égouttait dans le canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs képis un mouchoir et des bijoux de femmes. — « Le mal est fait, mon lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.

Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la tête en bas. Fatma était morte; iM'riem expirait. L'une et l'autre n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds, ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs iianches mises à nu.

— Les malheuieuses! dit le lieutenant.

— Les s... voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les bijoux manquaient.

Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tète et les bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homuK; qui venait d'être atteint au moment de fuir, et dont la résistance avait, sans doute, provoquéce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier.

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— Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.

Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus d'un sens à ce souvenir.

Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le sud. Le schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaiegla. Femmes, enfants, tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes , épouvantés, privés de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile el difficile à contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses pour écarter ces hôtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes, ilais toute cette niousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons

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des palmiers, — il y en avait des milliers , — finirent aussi par s'exiler; de sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle.

La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent, les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre. Quant à cet immense butin : tapis, armes, bijoux, le tout, il faut l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche : on dirait une ville entièrement déménagée.

— Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient sur noire passage et nous disaient presque arfectiieusement bonjour. On les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous vu les rues

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hier soir? En France, on les appellerait des coupegorge. Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie ; la différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux, ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En attendant : — Dieu l'avait écrit, Si-el- Hadj-Aïca l'avait annoncé.

Juin 1853.

Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondoucks entourés d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de circulation que deux rues directes : l'une au nord, l'autre au sud.

La première, la seule dont j'aie à parler, prend à Bah-el-Chergui et aboutit à Bnb-el-Gharhi; traversant ainsi la ville dans sa longueur, de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à séparer la haute ville de la basse, en réunis-

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sant les deux quartiers. Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabespoury lancer un cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure , pour peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont jamais vu de villes. Ils regardent avec élonnement les hautes murailles de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble. Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non-seulement la rue est barrée, mais elle est bouchée, et l'on a devant soi une sorte d'obstacle confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. Imagine ce que cela doit être, à l'entrée dos voûtes, ou lorsque deux convois so rencontrent.

Cette rue n'en est pas moins la rue maixhande ^ et presque la seule où l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des échoppes de mer-

cerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres, où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons, avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau, sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes , mais, je l'avoue, ne rappellent que de très-loin la Rachel de la Bible. Ce soufflet, en manière de forge, celte enclume large de deux doigts, un peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme produit, toute la bijouterie d'El-Agliouat.

Comme les juifs , les M'zabites font le commerce dans un pays où le commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des traits qui les font reconnaître : le teint des Maures, de beaux yeux , l'ovale arrondi , un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic

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que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis , sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le commerce est honoré, on les dit très-honnêtes; et tous les gouvernements ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Xous n'avons fait en cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à raison , par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les Arabes les appellent les juifs du désert.

Toutes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins, délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la bouc liquide, en guiso de mortier.

Tarmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a qUe le Dar-Sjah qui soit blanc et l'ancien bain de IJen-Salem qui soit j)eint. Le rcst(^ est gris, d'un giis qui, le malin, devient rose; à midi, violet; et, le soir, oningé. Quelques portes ont un encadrement blanchi au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans chaque losange.

Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat; chaque {|uar(ier avait le sien à cùlé de sa porte. Ce sont de vastes terrains»

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OÙ l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui, dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme point central entre l'est et l'ouest, entre le Tell et le désert, El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendezvous d'échange et qu'un entrepôt. IVon-seulement c'était sa prospérité; géographiquement, c'était sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marclié des Serr in. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe, où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés pour la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les mamelles, et une paire de poulets, coq et poule : tu sauras qu'il n'y a point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait l'abattoir, et qui devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien changé.

Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec le quartier des cafés et une ruelle où , depuis le Rhaniadan, je passe la soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit animé, et cela grâce au

L'\ ÉTÉ OAXS LE SAHAUA. li.)

ruisseau. Ce ruisseau , sans lequel l'oasis mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins (ju'encourageant pour la soif.

On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande chaleur est un peu tombée; et successivementj'y vois descendre presque toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres.

Alon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de poussière , a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements bariolés du sud de Constantine, des voiles grisou blancs, des turbans noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des fameux haïks rouges, liaïk-ahmeur, sur lesquels étincelait une confuse orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me rappelais ma rue aux femmes de Tolgn, et celte double rangée de figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je revoyais l'elfe t de ces costumes ardents on

plein soleil, sur le sable lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers ; et même, je ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter sa tente sous les palmiers de Sidi-Okha , et qui n'avait qu'un tort, celui d'arriver du Dra-el-Guemel (montagne des poux) de Tuggurt. — Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément. Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en quelques mots. Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre, d'une mante ou meJdafa. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière, enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long que le

haïk el fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban , il est de cotonnade un peu plus l)lanche et seulement rayé sur le bord, quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout sur l'oreille, très-bas par devant, touchant au sourcil; il devient d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La niante ou voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne vont pa» pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué (.\o soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de Femmes.

Ileprésenle-toi maintenant sous cctie couverture abondante en plis, mais légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de noir, le regard un peu louche, des cheveux nattés, qui se perdent dans le voile en flots obscurs, en encadrant un visage mièvre, flétri, de couleur neutre et (}iii semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage ; des bras nus jusqu'à l'épaule avec des brace-

lets jusqu'au coude, cercles d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le liaïk , qui s'entrouvre, laisse ii nu tout un coté du corps : la poitrine, qu'elles portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des attitudes de statues.

Au demeuiant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles , on en rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, qui abusent de loin, vues de jirès sont des guenilles. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils seraient nus comme elles.

Entre la femme et l'enfant, il n'y a point d'âge intermédiaire; et la jeune fille ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à douze; à seize ans, la femme a pu ètie trois fois mère. Toutes les saisons de la vie sont en quelque sorte confondues.

En flehors de ce plein été, qui fane aussi vile qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre : l'enfance et la vieillesse. Les petites filles sont vêtues coiume leurs mères, mais un peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une forêt de cbevcux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit, la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus gais.

Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec îa seule obligation de me regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe. — Fatma est toujours tête nue; ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet

de sa maison à la fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis : rentrer chez elle, gagner la place à toutes jambes , ou bien venir prendre dans ma main l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut apprivoiser. Le plus souvent , l'avidité l'emporte ; mais après quels efforts ! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tète haute, son grand œil hardiment levé sur moi , étincelant d'ardeur, efifaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le paroxysme de l'effroi. — Quand au contraire nous nous trouvons à la fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place;

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car il est évident que ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants. D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur. — J'en connais une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front bombé, un œil taciturne, qui me rappelle la Mélancolie d'Albert Durer.

Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le soleil, leurs hazks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit, s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de fraîcheur ; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à petits pas la liautc ville : la femme pliée en deux et portant l'outre , pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuellc d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tète rasée et nue , car tous n'ont pas le luxe de la chéchia , et répandant l'oau de toutes parts, circulent les plus petits. Leur che-

I5i lîN ETE DANS LE SAHARA,

mise, trop courle ou trop longue, est toujours prête h descendre sur leurs talons; et un gros ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux ; et, me permetîras-ÏM ce détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des yeux , des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins précoces que leurs sœurs, des enfants beaucoup moins aimables. On s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous voyons.

Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres, stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures écarlates de quelques petits garçons, qui continuent de briller exactement comme des coquelicots.

Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.

Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la droite

LN ETE DAi\S LE SAHARA. 153

OU sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé. Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal de son quartier , et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras de ce petit fleuve appelé YOuled-Lehier. Le barrage est gardé par un agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A uiidi seulement , il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue alors, quand je passe, d'un salut amical. C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre de fois qu'il a retourné son iiorloge. Je le retrouve tous les jours, à la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant sous ses doigis déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamné à additionner, nœud par nœud, tous les quarts d'heure (ju'il a vécu. Quand il est au bout de sa

ficelle, c'est que les jardins du canton ont assez bu et que le moment est venu de changer le cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprend son calcul mélancolique.

Juin 1853.

— La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari, la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui lui estfaite par le mariage ; elle est à la fois la mère, la nourrice, l'ouvrière, l'artisan, le palfrenier, la servante , et à peu près la béte de somme de la maison.

Quant à l'homme, qui dans ce partage exorl)itant s'est attribué le rôle facile d'époux et de maître, sa vie se passe , a dit je ne sais quel géographe en belle humeur : « à fumer pipette et à ne rien faire. » La définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce pays; car je t'ai dit, je crois, que les Arabes du sud ne font point usage de tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer le tekrouri dans de petits fourneaux de terre

UM ETE DAiMS LE SAHARA. 155

rouge; et j'aimerais mieux dire , pour l'exactitude ; «à chercher l'ombre et à ne rien faire. »

Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a créé de l'ombre : la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, résument tout l'Orient.

Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres, sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.

La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis, on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure encore la tète; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération du sol et des murs est épouvantable ; les chiens poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées : l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait pour la respiration de la

terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois sortir des porches entrehàillés de grandes figures pâles , mornes, vêtues de hlanc, avec l'air plutôt exténué que pensif ; elles arrivent les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une après l'autre , elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir. — A deux heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.

Une remarque de peintre , que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.

Cette ombre des pays de lumière , tu la connais. Elle est inexprimable ; c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle parait noire , et, quand l'œil y plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle

rX ÉTÉ DAAS LE SAHARA. 15'

Monde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de tekrouri et l'enveloppe de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se reposent.

Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu'au seuil , tout prêts à se cacher dès qu'un étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoi qu'on dise de la durée des jours dans le Sahara, lesNestors n'y sont respectés que parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation que pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore imberbe , mais déjà coiffé du ghact viril et chaussé des tmags, à peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent.

Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge ù faire la guerre. Et cependant , à considérer dans leurs moments d'apathie la rareté de

leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du oui arabe , par une inclination de tète, ou par un faible abaissement des paupières ; à les écouter parler, quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts, visages camards , — des médaillons de la colonne Trajane , — tout brûlés, et ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de mais; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se promenant au soleil parmi les échalas; botes et gens avaient l'air de venir de loin et témoignaient d'un climat indigent , rnde et enflammé. Ces voyageurs du sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu

ce jour-là vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je le vois, de près el de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans son cadre.

Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en arrière. Il échange une accolade , un salut de la main. S'il passe, on entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse :

— Comment es-tu ?

— Bien.

— Et comment, toi?

— Très-bien.

Puis, c'est fini ; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos, dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur eux-mêmes et le menton sur leurs genoux ; d'autres, la nuque appuyée contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui ressemble à de l'apoplexie ; d'autres , la tète entièrement voilée comme César mourant , qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit s'allonger sur le pavé blanc

les jambes brunes et les talons gris; d'autres , penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent , appuyés l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce , et sans cesser de se tenir par le petit doigt.

Tous ces visages somnolents ont de grands traits : même hébétés, ils conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille tlessine les os maxillaires ; il est impossible de voir une barbe mieux plantée : la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand le sang est pur, s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang nègre ; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le cadre de l'œil, tout en eux est robuste, construit largement, et semble sortir d'un moule au-dessus de nature. — Quant aux yeux, c'est là que la vie se retrouve : ils sont grands, obscurs; on y voit passer des lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se dilate et les remplit 5 à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme, à certains moments

qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de flammes.

Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire. Peu importe les noms de gandoura, haïkj burnouss, ghaët, etc. ; rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes superposées : une chemise de dessous qu'on ne voit pas ; un voile qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en écliarpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre abriter la tète. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde en laine grise ; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie. C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.

A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de fantasia, comme disent les Arabes, c'est-à-dire de faux luxe qui sent un peu le théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapislazzuli ; au bout, un petit peigne en os ou une amu-

lette. Ce chapelet pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à cheval, ils prennent la double botte , le grand chapeau de paille attaché par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle, espagnol ou targui, passé sous la selle ou pendant le long d'une épaule. Malgré ce peu de dififérence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert. Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite ; et c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas. — Le cavalier, au contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché sur le cou de sa bète, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil, voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le cavalier de Syrie. Il a moins de

style que le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre : l'un est l'histoire , l'autre le genre ; et la Noce juive a bien son prix, même après les Sept Sacrements. Que suis-je venu chercher ici, d'ailleurs? qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? est-ce l'homme? L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers Bab-el-Gharbi , une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin; on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de marchands du sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au rendezvous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer dessous, puis reparaître tout droits , non plus en selle , mais debout sur l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs éperons ; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en servir. Cette

chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-Li particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval.

Juin 1853.

— Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade, et, je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui, lieutenant, de préférence à sidi; il n'est pas jusqu'aux factionnaires indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie qualité, ne me rendent les honneurs militaires.

Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces gens-là par cœur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes, le protecteur des plus pauvres; à ce titre, et quoique très-redouté pour sa vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour moi, car il m'en fait obligeamment profiter.

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Parmi ses i; faux amis », comme il les appelle, avec la connaissance exacte des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui , sa femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs, c'est un caractère enjoué, qui me parait plein de bonne humeur, de philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi.

On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans cils, dont les ophthalmies ont enflammé les paupières; mais avec un regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de longues années chez les Chauiba , creusant, dit-il, des puits artésiens, et chassant; il parle en outre de VOued-Gkir et du Djch cl- Amour, comme s'il avait successivement habité tout le désert , depuis la frontière de

Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir.

Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse , dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai cru des plus pauvres, avant de m'ètre assuré qu'il ressemblait à tous les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le degré de misère est peu sensible. Le spectacle , au reste, est trop curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible que repoussant.

Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La porte est basse , et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des aniuîaux de toute sorte.

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Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours d'étables , d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à un peigne ; enfin, j)eu à peu , l'œil s'accoutumant aux ténèbres du lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands yeux stupéfiés fixés sur vous.

La fabrication des étoffes n'est ici , surtout depuis la prise, qu'une industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas prix, et quelques djerbi , ou couvertures, tout unis.

Qiiebjuefois, plusieurs femmes rangées cùle à côte sont occupées à la même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis-à-vis la porte, les i\pu\ bouts dans l'obscu-

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lilô ; les femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux, La plus âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se pelotonne autour du fuseau ; d'autres le dévident. Il y a de tout petits enfants couchés dans les coins , nus, avec un lambeau de laine sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais , excepté ceux-ci que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.

Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'outre à moitié pleine contenant du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par terre, des plais de bois, des gamelles, quelques poteries grossières, des kimheaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongés, des pelures de légumes,

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tous les débris accumulés des repas. Là-dessus, répands des millions de mouches ; mais en si grand nombre que le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'œil ; fais-y descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un cliien jaune à queue de renard , à museau pointu , à oreilles droites, qui aboie contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent; imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil écluiulFant tant d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu prés constante en ce moment de 40 ou 42", et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont je te fais grâce , les étranges domiciles où le lieutenant X... et moi nous allons visiter nos amis.

La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence ; le mari absent, les femmes au travail, les plus petits sommeillant , le chien veillant. ]*as de cliaiils, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnenicnl (h>s mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.

Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris ent:e les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pavé, fait lever la téie au chien de garde, cl lui arrache un rau(|ue aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort, prend un débris,

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donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant de grands cercles; arrivé très-haut, il se fixe. On le distingue encore, comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.

Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que certains jours d'Europe.

— Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de petites fumées roussàtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exluilàt de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.

Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passiou , a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les sloiujui; notre homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit ruffùt.

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Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le dromadaire ; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers; d'ailleurs, quand il parle de son équipage de cbasse, et dans la pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon œil.

En bomme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer dans tout le sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun , non pas se fixer, mais y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines A'El-Assafia; à l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de Recherj; mais c'est par hasard, irrégulièrement ; il faut les guetter et revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on recueille sur les terrains qu'elles

fréquentent. Ces petites boulettes brunes et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au tabac, on les brûle en guise de pastilles : l'odeur en est acre, mais rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre ami Djeridi^ pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre, que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici, séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un emprisonnement.

Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait f/f///« (l'autruche mâle), on comprenait, à sonaccent, qu'il estimait, alors seulement, citer une aventure digne de lui.

Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de faire un admirable voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes chaudes, les arcg, où

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l'oiseau dépose ses œufs; çii el là des traces aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point imperceptible d'un petit bomme blotti dans ce grand espace et guettant; par-dessus tout enfin, cette lutte héroïque entre une passion de sauvage et le désert tout entier qui conspire à la décourager.

Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa manière, et, quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on admet qu'il puisse aller loin, car cette singugulière iiiliirnité a l'air de le rendre infatigable. Il avait son baïk lordu derrière l'oreille, et, de son œil unique (|ui le force à se retourner plus fréquemment d'un (ùté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il sem-

blajt interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et pendant un moment il ne bougea plus.

N'oublie pas le lieu de la scène : c'était à deux pas du cercle des femmes et dans le coin de Ja cour où la famille avait pris son repas. Le feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et par je ne sais quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.

Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur un coude, el se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l'explosion par un : boum! poussé d'une voix de tonnerre. En un éclair il fut debout cl se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête

blessée qui fuit et le chasseur qui court après elle; (le son burnouss, qu'il agitait à deux mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il partit d'un grand éclat de rire.

On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise , et, dans ses mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis briller des dents pareilles à des crocs de carnassiers.

— Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant.

— Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude chasseur,

— Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.

Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.

— Ah! c'est toi, Tahar ; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui garde les eaux?

Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et se rassit.

Quant au chasseur, il nous accompagna jusque

dans ]a rue, en appelant sur nous toutes les bénédictions du ciel.

— Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand nous fûmes seuls.

— C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là, c'est un brave homme.

— Vous le connaissez?

— La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4 décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de Bah-el-Cliettet , où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui Tabar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je dis à mon sergent : Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre, puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il n'e voulait pas se rendre; à la fin, je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. ."\Iais le lendemain, il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.

Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit

UN ETE D.WS LE SAHARA. l'I

grâce ; et son frère étant déjà rentré , il alla demeurer chez lui.

Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir tranquille; que son fils était enferré avec les autres, et qu'il n'y avait pas moyen de le lui rendre; — à moins qu'il ne se soit traîné, ajouta le lieutenant ; car on en a trouvé plus d'un sur la colline, là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens, que personne n'a ramassés.

Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte, qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haik relevé à l'égyptienne; à son air comme à sa voix , on eût dit une femme. Il allait achever sa nuit chez Djeridi.

— l'a Aouïmer^ as-tu ta tlùte? lui cria le lieutenant.

— Oui , sidi , répondit de loin Aouimer.

— Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard possible.

Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville, c'est le j)lus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu ; chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté;

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une grande bouche, un beau teint, peu de barbe , des yeux faits pour sourire; avec cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent, brave, excellent soldat et très -brillant cavalier. Mais sa vraie place est au café maure, où nous le voyons chaque soir , négligé de tenue , pâli par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau, ou dansant, en se faisant accompagner de la voix , la danse molle des aimées du sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur, et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à s'en griser.

On prenait beaucoup de café dans la rue voisine ; et, malgré l'heure avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi ; c'est-à-dire qu'on y voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du côté de l'échoppe à tahac — Djeridi fait ce double commerce -^ une douzaine de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles, quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de shed, de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfumés et des

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fringants. On y fume un peu plus qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.

L'échoppe à tabac était fermée ; le café lui-même n'était guère éclairé que par le reflet rouge du fourneau : il était près de minuit. Un vent très-doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos tètes dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de demi-clair de lune.

Aouïmcr joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus d'àme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le balancement de son corps et de ses bras , et les mouvements étrangement amoureux de sa tète; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre, tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine s'apercevait-on que Djeridi alKiit et venait prenant les tasses ou les rapportant pleines ; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent les Arabes quand ils craignent de faire du i)ruit; de temps en temps seulement, la voix languissante d'un clianfeur, inspire par de si doux airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.

L'heure était en effet si belle, la nuit si tran-

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quille, un si calmant éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.

Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je voyais son grand front nu et poli , sa rude figure et ses yeux fermés comme s'il réfléchissait.

Je me penchai vers lui et je luis dis :

— A quoi pensez-vous ?

— Arien, me répondit-il,

— Et que dites-vous de cette nuit?

— Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, repril-il , si toutes les nuits où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand philosophe pour un soldat.

Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire :

— Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu ? Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la

moitié du visage, depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main un des bouts de son foulard, il se mil à danser.

La danse d'Aouïmer est exactement celle des

femmes, avec certaines parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.

Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent; quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue , touchant à la fois de la tète et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était trois heures et demie.

— Allons dormir, me dit le lieutenant.

— Où ra? demandai-je.

— Sur la place, si vous voulez.

Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous, nous allâmes achever noire nuit sur la place d'armes.

Juin lS5;i.

Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne fait encore que m'exciter au lieu de m'aballre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et le soir, mais toujours très-faible, et comme poui entretenir

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seulement dans les palmes un doux balancement pareil à celui du imnlici indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes ]é;;èros, les coiffures à larges bords ; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en plein midi.

Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord , en font au contraire un pays redoutable , où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et, presque unanimement , on me détournait de m'y arrêter plus de quelques jours , sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très-simple et très-beau, est peu propre à charmer, je l'avoue.

mais, si je ne me trompe, il est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à la mer ; — dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont cbangé de place et de forme aux derniers vents du sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs, presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immo-

iK-i L!.\ KTE DA.\S LE S A H A U A .

bilité radieuse, la Gxité un peu morne du beau temps, enfin une sorle d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et des choses, avoir passé dans les visages.

La première impression qui résulte de ce tableau ardent et inanimé, composé de soleil, d'étendue ot de solitude, est poignante et ne saurait être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume à la grandeur des lignes, au vide de l'espace , au dénûment de la terre , et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par les spectacles, en réalité les plus simples.

Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent qui réponde à l'idée extraordinaire qu'on se^ fait communément de ce pays. Il n'y a qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnenicnt. C'est un ricl de ])ays sec et chaud, tout différent — j'insiste avec intention sur cette remarque, — de celui de l'Egypte, sol arrosé, inondé et chauffé tout à la fois, qui possède un grand lleuve, de vastes lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable ; le contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintiiHi d'un bleu franc dans sa plus grande étendue ; ot

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