UN ÉTÉ
Le 16 mai 1876, je me promenais sur les quais de Liverpool, attendant l'arrivée du steamboat qui devait me conduire à bord de VHibernian. Il neigait à gros flocons, tout comme si décembre était revenu par une de ces transitions subites qu'un simple truc de machiniste produit à rOpéra. Emmitouflé dans mes vêtements d'hiver, je me livrais aux mille réflexions qui se pressent dans l'esprit d'un voyageur solitaire prêt à partir pour l'Amérique , lorsque je vis passer un cercueil recouvert d'un drap noir et porté par quatre matelots. Sans doute un pauvre marin mort en mer! Nul ne se découvrit sur son passage, nul ne sembla s'intéresser au triste cortège. Cette lugubre apparition n'était pas de nature à chasser les idées noires dont j'étais obsédé. Jamais, à l'heure du
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départ, je ne me sentis plus grande envie de faire la sourde oreille aux séductions du démon des voyages. Mais ma cabine était retenue, mon passage payé, et au dernier moment je crus entendre je ne sais quelle voix d'Amérique qui me criait : u Go aliead ! never mind ! '
VHibernian est un des trois paquebots de la Compagnie Allan qui partent tous les quinze jours de Liverpool à destination de Baltimore , en touchant à Saint-Jean et à Halifax. La même Compagnie possède neuf paquebots qui font la traversée hebdomadaire de Liverpool à Québec* C'est, je crois, la seule ligne qui desserve à la fois les États-Unis et le Canada ; elle permet ainsi au touriste de suivre deux routes différentes à Taller et au retour, Quel que soit Tilinéraire que l'on choisisse, on y trouvera beaucoup plus d'attraits que sur la ligne directe de Liverpool à New-York, suivie par les autres paquebots transatlantiques. La route des paquebots de la ligne Allan est la plus septenti'ionale : elle est à deux cents lieues plus au nord que celle des lignes concurrentes* On a donc toujours chance d'y rencontrer les banquises de glace détachées de la mer de Baffin, d'y voir les ébats des baleines, d'y contempler les aurores boréales fréquentes dans les parages du Labrador , autant d'incidents qui rompent la monotonie d'une longue traversée. Si l'on suit la ligne de Baltimore, les escales à l'ile de Terre- Neuve et à la Nouvelle-Ecosse offrent d'agréables diversions ; si l'on suit la ligne directe de Québec, on a sous les yeux, pendant deux ou trois jours consécutifs, l'admirable panorama du Saint-Laurent, la plus vaste, la plus
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grandiose avenue qui mène en Amérique. Et cependaiil, que de voyageurs pressés qui préfèrent débarquer sur les quais de la peu poétique New-York, après une dizaine de jours passés à ne contempler autre chose que le ciel et l'eau î
La ligne AUan offre autant de sécurité que celle du Cunard. Elle n'a jamais perdu qu un seul navire, par suite d'une collision contre un iceberg, qui eut lieu dans le Saint-Laurent il y a une douzaine d'années. L'année dernière elle a failli perdre le Moravian de la même manière. C'était dans le voisinage de Terre-Neuve, par un épais brouillard ; à minuit le steamer, lancé à toute vitesse, donna contre une masse de glace. Le choc fut terrible : le mât de beaupré fut enlevé, et l'avant entièrement défoncé. Heureusement le Mor«i5î«w, comme tous les steamers de la ligne Allan, était construit à compartiments étanches. Il put continuer sa route vers Québec, mais pendant trois jours il fallut continuellement faire fonctionner les pompes.
Si la ligne Allan est plus exposée que toute autre à rencontrer des icebergs, en revanche elle n'a pas à craindre les collisions de navires, la route qu'elle suit n'étant fréquentée que par ses propres paquebots. CVst là un immense avantage, car neuf fois sur dix les sinistres qui ont lieu sur l'Atlantique sont dus aux rencontres de navires. Malgré l'immensité de la mer, rien n'est plus restreint que l'espace parcouru par les steamers trans* atlantiques : tous s'efforcent de [suivre la voie la pluà courte et la plus directe, et de là les terribles catastro-
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plies qui presque chaque année causent la perte de tant de vies humaines.
Un voyage sur l'Atlantique n'est jamais exempt de dangers. Le capitaine de VHibernian me disait que sur trois traversées on en compte une bonne et deux mauvaises. En hiver on est exposé à de terribles tempêtes qui durent souvent plusieurs jours ; en été les orages sont fréquents, et dans la région des glaces flottante; les brouillards sont presque permanents. Les brouillards, voilà ce qui fera toujours de l'Atlantique la pire des mers.
Le lendemain de mon départ de Liverpool, j'aperçus les gracieuses collines de l'Irlande. VHibernian fit une courte escale à Queenstown, où nous prîmes les passagers de l'Irlande et les dernières dépêches d'Europe. Cette petite ville, située au fond d'une immense baie, présente un coup d'oeil magnifique : la mer, qui forme ici un lac paisible, est environnée de tous côtés de collines en pente douce, parées de cette splendide verdure qui a fait nommer l'Irlande « la verte Erin » . L'entrée de la rade est défendue par deux forts.
Bienveillante nature , comme tu resplendis î\ mes yeux! D'où vient donc que tout se renouvelle en moi? Oh ! c'est que le soleil de Queenstown a succédé au ciel neigeux de Liverpool. Hier j'étais triste et maussade au moment de m'élancer sur l'Océan ; aujourd'hui je me sens pénétré d'un fluide vivifiant et régénérateur à la vue de cette belle nappe bleue qui réfléchit la voûte céleste.
En sortant de la rade de Queestown , nous fûmes devancés par un steamer du Cunard, h'Hibernian n'est pas un rapide marcheur : c'est le plus petit des douze steamers de la ligne Allan, et il file à peine onze nœuds à' l'heure. Pendant toute la soirée nous continuâmes à côtoyer l'Irlande, dont les collines se profilaient vaguement dans la distance. A onze heures du soir nous saluâmes le dernier phare d'Europe.
Le lendemain matin nous voguions en plein océan Atlantique, poursuivant avec une régularité mathématique notre marche vers les terres américaines. Presque tous les passagers de première classe étaient des Canadiens de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick qui retournaient dans leur pays après une visite à la mère patrie. L'élément européen était représenté par trois Norvégiens, un Espagnol et un Portugais. Deux des Norvégiens allaient à l'exposition de Philadelphie, envoyés aux frais de leur gouvernement; le troisième était capitaine de navire et se rendait à New -York pour prendre le commandement d'un voilier. Il n'y avait qu'un seul Anglais à bord : il allait visiter sa plantation de Virginie, dont il avait confié la direction à son fils. L'Atlantique était une de ses vieilles connaissances. Il y avait trente-trois ans qu'il l'avait traversé pour la première fois sur un navire à voiles : dans ce bon vieux temps on s'estimait fort heureux de pouvoir faire le voyage en quarante jours.
Rien de curieux comme l'intimité qui s'établit immédiatement entre les divers passagers d'un steamer trans-
atlantique. Faut-il attribuer ce phénomène à la destinée commune qui les enchaîne tous? Nous avions à peine quitté l'Europe, que déjà la glace était rompue avec la plupart de mes compagnons de route. Le temps se passait en grande partie à la tabagie , située sur le pont, au milieu du navire : on y goûtait les plaisirs de la conversation et du jeu de cartes, et la fumée du havane était assaisonnée de piquantes histoires du nouveau et de l'ancien monde que chacun racontait à tour de rôle. Je n'avais pas un seul compatriote à bord, et ce* pendant je ne me pris jamais à songer à mon isolement. Pas un passager ne parlait français ; il fallut donc, bon gré, mal gré, me perfectionner dans la conversation anglaise , ce qui répondait entièrement au but que je m'étais proposé en m'embarquant sur un navire anglais.
C'est chose incroyable comme on devient paresseux sur mer. Nulle envie de travailler. La lecture même est difBcîle. On n'est disposé que pour le jeu et le sommeil. Quand le temps est beau, on arpente le pont à grands pas. Les plaisants appellent cela la promenade aux boulevards. Les plus galants offrent le bras aux dames : ce que celles-ci semblent rechercher avec le plus d'empressement, c'est la promenade avec le capitaine.
Un passe-temps fort amusant, c'est le jeu du shajjle" hoard, sorte de croquet ad hoc bien connu de tous ceux qui ont traversé l'Océan : cet exercice répond parfaitement au besoin de mouvement que crée la vie de bord. Le soir, on se récrée au salon, oii de char-
mantes misses promènent leurs doigts sur le piano. On ne manque jamais de consacrer au moins une soirée au grand concert vocal et instrumental au profit des orphelins des matelots.
En dépit de ces distractions , ceux qui s'imaginent qu'il y a beaucoup de poésie dans une traversée de l'Océan se trompent étrangement. Nulle part la vie matérielle ne tient plus de place qu'à bord d'un navire transatlantique. La plus grande partie de la journée est absorbée parles repas. Chaque fois que le son béni de la cloche appelle les passagers à table , il est curieux de les voir se précipiter chacun à la place qui lui est assignée, avec ce formidable appétit que donne l'air salin de la mer. 11 faudrait remonter au temps d'Homère pour retrouver de pareilles agapes. Et cette scène se reproduit non pas une fois, mais cinq fois par jour. Dès huit heures et demie du matin, on attaque les côtelettes, le jambon, les viandes froides, les œufs sous toutes les formes, le tout agrémenté d'une tasse de thé ou de café pour sauver les apparences : car ce premier repas n'est censé être qu!un simple déjeuner. A midi a lieu le « luncheon ^î . Ce mot, intraduisible en français, a été inventé pour distinguer le premier dîner du second. Le second, le vrai dîner, a heu à quatre heures et demie : il se composé de tous les éléments confortables qui constituent la cuisine anglaise , depuis Vox tail soup jusqu'au plum-piidding . A sept heures, sous prétexte de prendre le thé, on dévore mille friandises étalées sur la table. Dans la crainte de ne pas dormir, il faut encore, à dix
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heures du soir, souper de poisson, de viande froide avec les accessoires.
Le 20 mai, la table se trouva considérablement dégarnie, et pour cause : la moitié des passagers payaient tribut au mal de mer. De grosses vagues faisaient danser notre navire comme un fétu de paille. A chaque instant rhélice était soulevée hors de l'eau , et ses ailes , manœuvrant dans le vide, battaient l'air avec fracas. Au salon toutes les boiseries craquaient et mugissaient, comme si le navire avait voulu se disjoindre. Ce jour-là nous ne fîmes que cent cinquante milles, cent milles de moins qu'à l'ordinaire.
Le 22, six jours après le départ de Liverpool, nous atteignîmes la limite extrême des icebergs, et du même coup nous arrivâmes dans la région des brouillards. A chaque instant retentissait le sifflet de la machine, pour avertir de notre présence les navires qui auraient pu se trouver dans notre voisinage. Le brouillard porte le son à une grande distance, en sorte qu'il suffit de faire jouer le sifflet toutes les deux minutes. Ce bruit strident est aussi lugubre qu'agaçant, et comme ma cabine n'était pas loin de la machine , j'avais grand'peine à m'endormir la nuit. Cette couche de brouillards qui s'étendait sur l'immensité de l'Océan ne semblait pas avoir une bien grande hauteur, car le soleil était toujours visible au milieu du jour, quoique notablement obscurci , mais la ligne de l'horizon restait continuellement invisible, ce qui empêchait de faire le point à midi et de calculer notre situation exacte.
Parfois je m'aventurais à l'avant du navire. Il y faisait un froid de loup. Un homme était posté là, immobile comme une statue, scrutant de ses yeux de lynx l'espace qui s'ouvrait à la vue. Sa mission était de signaler les navires ou les blocs de glace qui se seraient trouvés sur notre voie. C'était de lui que pouvait dépendre notre vie !
Nous restâmes enveloppés dans la brume pewiant trois jours consécutifs. Le soir, la température n'était guère tenable sur le pont. Le thermomètre descendait à 32° Fahrenheit (zéro centigrade). La respiration était coupée par un vent glacial venant en droite ligne des icebergs qu'il avait caressés au passage. Le brouillard s'épaississait au point que de grosses gouttes de pluie tombaient du haut des cordages et couvraient d'une froide humidité ceux qui avaient le courage de s'aventurer au dehors. Ces sensations me procuraient une édition nouvelle du voyage que je fis dans la mer Glaciale en 1873.
Le 24, nous naviguâmes toute la journée en plein banc de Terre-Neuve. Deux fois la sonde fut jetée à la mer. On constata respectivement une profondeur de soixante-douze et de soixante-dix-neuf brasses. L'eau a ici une teinte beaucoup plus pâle que dans les autres régions de l'Atlantique. Le seul endroit dangereux du banc de Terre-Neuve, ce sont les écueils appelés « Virgin Rocks » . C'est peut-être là qu'a sombré le City qf Boston de la ligne Inman, qui disparut en 1870 sans qu'on n'en ait plus jamais eu de nouvelles.
Aux approches de l'île de Terre-Neuve, nous naviguâmes avec la plus grande prudence. Quand le phare de Saint-Jean (Saint-John) fut en vue, le commandant fit tirer des fusées pour appeler un pilote : soit que les signaux eussent été aperçus ou non , le pilote ne vint pas. Il était dix heures du soir. Le capitaine, plutôt que de passer la nuit en vue du port, tenta d'aborder malgré la brume.
Saint-Jean est situé au fond d'une baie encaissée entre des montagnes. L'entrée de cette baie est fort étroite, et un écueil invisible en occupe le milieu. Nous courûmes les plus grands dangers pour y pénétrer. En effet, un bloc de glace flottant se trouvait justement sur notre passage, et le brouillard était si intense, que lorsque la vigie cria : « Iceberg, sir! » il était déjà trop tard pour stopper. Nous ne pûmes que nous détourner à droite; mais il fallait éviter à la fois et l'iceberg et l'écueil : nous dûmes passer entre les deux. Comme nous marchions sous petite vapeur, nous ne pûmes évoluer assez rapidement pour que la quille de VHihernian ne touchât la partie invisible ctimmergée de l'iceberg. Deux secousses suivies de deux craquements sinistres mirent tout le monde en émoi ; mais la plupart n'avaient pas encore pu se rendre compte de ce qui se passait, que déjà nous avions passé sains et saufs Charybde et Scylla. Lors de cet incident, j'étais dans la tabagie. Je me précipitai au dehors avec tous les fumeurs, et nous pûmes voir derrière nous, s'estompant vaguement dans la brume, l'énorme masse de glace à laquelle nous venions d'échap-
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per. Les passagers qui se trouvaient au salon s'imaginaient que nous avions touché Técueil situé à l'entrée de la baie. En somme, tous en furent quittes pour la peur.
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