‹ Un été en AmChapitre 2 sur 24 · SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE. HALIFAX · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE. HALIFAX

A onze heures du soir nous étions mouillés dans le port de Saint-Jean de Terre-Neuve, et comme l'obscurité était complète, nous annonçâmes notre arrivée par deux coups de canon qui réveillèrent la ville endormie. Un écho prolongé, répercuté par tous les rochers des environs, répondit à la double décharge. Bientôt le quai se couvrit de curieux accourus de tous les points de la ville pour recevoir les nouvelles d'Europe : ce bonheur n'échoit à Saint-Jean que de loin en loin. En attendant qu'on pût débarquer, des plaisanteries furent échangées de part et d'autre.

Ce ne fut qu'à minuit que nous pûmes prendre possession du plancher des vaches, huit jours après le départ de Liverpool. En mettant le pied sur cette terre qui est en quelque sorte la sentinelle avancée du nouveau monde, j'éprouvai cette émotion que tout voyageur a ressentie en débarquant sur un sol qu'il foule pour la première fois.

Comme le steamer ne devait faire qu'une courte escale à Terre-Neuve, je me fis éveiller le lendemain à cinq

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE. - HALIFAX. 13 heures du matin. Saint-Jean est situé au fond d'une crique environnée de montagnes stériles de l'aspect le plus triste. Cette crique rappelle à s'y méprendre les fjords de la côte occidentale de la Norvège. La ville ellemême, avec ses maisons de bois bâties sur les rochers, a un aspect tellement Scandinave, que les Norvégiens qui m'accompagnaient se croyaient chez eux.

La cathédrale catholique, avec ses deux tours carrées, occupe le plus haut point de la ville. Cet édifice massif, qui n'a de remarquable que ses immenses dimensions, a été commencé en IS-iS et terminé en 1848, comme l'indique l'inscription de la façade. L'intérieur ressemble plus à une grange qu'à une église. Nous y avons remarqué un assez bonne copie d'une Vierge de Murillo; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Les autres édifices de Saint-Jean sont l'insignifiant bâtiment du gouvernement et l'église protestante. On était en train de construire un temple maçonnique en pierre grise. En Amérique, il n'est si petite ville qui n'ait son « masonic hall » . C'est souvent le plus beau monument de la ville. Ces temples sont accessibles aux profanes comme tous les édifices quelconques. La maçonnerie américaine ne s'enveloppe pas de profonds mystères comme en Europe : j'ai quelquefois rencontré en pleine rue des individus accoutrés de leur tablier frangé d'or et de tous leurs insignes.

Saint-Jean, dont la population s'élève à environ vingt mille âmes, est le chef-lieu de l'île de Terre-Neuve. Cette île, découverte vers la fin du quinzième siècle par

Sébastien Cabot, a une étendue égale à celle de l'Irlande. Bien qu'elle soit située sous une latitude plus méridionale que cette dernière contrée, le climat y est très-rigoureux : la neige y tombe pendant plus de la moitié de l'année ; l'été, qui dure à peine six semaines, est sans cesse contrarie par les brumes épaisses que produit le voisinage des glaces chassées vers ces côtes par les courants polaires. J'étais à Terre-Neuve à la fin de mai : la température y était encore âpre et piquante comme au cœur de l'hiver. La flore et la faune de l'île sont celles des climats froids. Les arbres résineux y dominent. On y trouve des ours blancs et des phoques sur les côtes. C'est de l'île de Terre-Neuve que nous vient cette belle race de chiens de haute taille qui se naturalisent si bien en Europe. Les habitants s'adonnent à la chasse au phoque et à la pêche de la morue. M. M..., en qui j'ai trouvé l'un des plus agréables passagers de VHibernian, s'est fait une grande fortune par ce genre d'industrie ; il possède plusieurs steamers destinés à la chasse au phoque : il m'a fait les honneurs d'un de ces bâtiments, qui ressemblent assez bien aux baleiniers que j'ai vus à Vadso en Finmark.

Les pêcheries de Terre-Neuve sont aussi célèbres que celles des Loffoden : l'Angleterre, la France, l'Amérique y envoient chaque année des milliers de vaisseaux qui capturent des millions de morues ; mais telle est la prodigieuse fécondité de ces poissons migrateurs, que la pêche reste toujours également productive ' .

* D'après Leiiwenboek , l'ovaire d'une morue de moyenne

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE. - HALIFAX. 15 L'île de Terre-Neuve était autrefois Tune des nombreuses possessions que la France avait en Amérique ; le traité d'Utrecht la donna à l'Angleterre en 1713. La France n'a conservé dans ces parages que les îles Saint- Pierre et Miquelon, situées au sud de l'île. Le traité de Paris, en 1814, a assuré aux Français le droit de pêche sur le banc de Terre-Neuve.

A dix heures du matin, l'ancre de VHibemian dérapa, et nous reprîmes la mer par un ciel pur et serein : les brouillards de la veille s'étaient complètement dissipés. Pendant plusieurs heures nous longeâmes les côtes de Terre-Neuve. Elles présentent partout l'aspect de rochers nus, tapissés d'énormes plaques de neige et dénués de toute végétation : c'est ainsi que je m'imagine les régions maudites de la Nouvelle-Zemble.

De Saint- Jean jusqu'à la pointe Cape-Race, nous pûmes jouir sans restriction de la vue des montagnes de glace flottantes que les brouillards nous avaient obstinément cachée's les jours précédents. Ce spectacle a été cent fois décrit par les courageux navigateurs des régions arctiques; et cependant la réalité restera toujours au-dessus de la description. Ces banquises, que les courants polaires ont arrachées aux glaciers des contrées hyperboréennes, présentent toutes les formes imaginables. Tantôt elles affectent la forme de clochetons, d'aiguilles, de tours, d'églises, de châteaux; tantôt ce sont d'énormes masses désordonnées, des blocs infor/nes qui

grandeur renferme neuf millions trois cent quatre-vingt-quatre mille œufs !

émergent à trois cents pieds au-dessus de roau, et dont la partie immergée plonge à une profondeur sept fois plus considérable. Presque tous ces icebergs étaient échoués sur la côte de Terre-Neuve. Quelques-uns flottaient au large, se laissant aller au fil du courant avec toute la majesté de la force inerte. Malheur au navire qui irait butter à toute vapeur contre ces murailles de glace !

On ne peut se figurer les teintes fantastiques des ice , bergs sans les avoir vus. La plupart, couverts d'une fourrure de neige, sont d'une blancheur éblouissante. D'autres sont trop escarpés pour que la neige puisse y rester adhérente : ceux-là sont d'une teinte vert pâle avec des reflets d'émeraude, et semblent, pour ainsi dire, transparents lorsque le soleil fait miroiter leurs parois. Ces miroitements les font apercevoir à des distances énormes.

Ce que nous vîmes de baleines dans les eaux de Terre-Neuve ne se peut imaginer. Elles abondent tellement dans ces parages, que nous en* avions parfois une douzaine en vue. Leur présence s'annonce par les jets d'eau qu'elles lancent par leurs évents. Elles m'ont semblé d'une taille beaucoup plus petite que celles que j'ai rencontrées dans la mer Glaciale. Ces cétacés ont ici un redoutable adversaire : c'est une espèce de requin que les matelots anglais appellent thrasher: ils sont presque aussi nombreux que les baleines. Parfois ces squales passaient si près de nous, que nous pouvions entendre leurs mugissements caverneux.

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE. - HALIFAX. 17 Hélas ! toutes ces splendeurs du monde polaire s'évanouirent à six heures du soir. Nous eûmes à peine perdu de vue les côtes de Terre-Neuve, que nous nous trouvâmes de nouveau enveloppés dans l'humide linceul qui plane presque continuellement sur cette région de l'Atlantique. Il fallut naviguer avec cette sage lenteur qui est la meilleure des précautions . Les écueils de glace sont partout dans ces parages, et le danger croît en raison de l'intensité du brouillard. Nous passâmes à une trentaine de mètres d'un immense iceberg dont les formes se dessinaient confusément à travers le voile de brume : au bout de quelques tours d'héjice , nous l'eûmes perdu de vue. Si nous nous étions heurtés contre cette masse solide , nous eussions pu nous briser comme verre et sombrer en quelques secondes.

Le froid m'obligea à me réfugier au salon , où je trouvai tout le monde accoudé aux hublots : qu'est-ce donc qui pouvait les intéresser par un pareil brouillard? J'occupai l'un des hublots vacants , et remarquai une infinité de petits blocs de glace qui semblaient faire cortège au navire : ces banquises en miniature, qui n'émergeaient que de trois ou quatre pieds, plongeaient en réalité à plus de vingt pieds au-dessous de la ligne de flottaison. Mais le steamer filait doucement, et les petits icebergs s'inclinaient et nous laissaient passer de la meilleure grâce. C'était d'un prestige charmant. Mais gare à l'hé-. lice, quand un de ces blocs de glace vient à s'y engager! Je me couchai ce soir-là nullement certain de n'être pas réveillé la nuit par quelque alerte. J'étais à peine

endormi, que le bruit strident et continu du sifflet de la machine vint m'arracher aux bras de Morphée. Je ne fus pas longtemps à me rendre compte que le navire était arrêté, Je sautai de mon cadre, me rhabillai et montai suv le pont pour connaître la cause de notre stationnement. J'entendis un sifflement qui semblait s'éloigner de plus en plus : nous nous trouvions dans le voisinage d'un navire que le brouillard nous empêchait d'apercevoir. Nous venions d'éviter la collision d'un navire après avoir échappé le même jour à la rencontre d'un iceberg ! On le voit, une traversée de l'Atlantique est riche d'émotions.

La brume se dissipa deux jours après que nous eûmes quitté Terre-Neuve. Le 27, je me réveillai par un ciel pur. L'air était vivifiant , et un vent frais soulevait la mer en petites vagues couronnées d'une crête d'écume : on eût dit un immense troupeau de moutons blancs. Vers trois heures, nous commençâmes à distinguer les montagnes de la Nouvelle-Ecosse. Après onze jours de navigation nous étions enfin en vue du continent américain. Bientôt nous vîmes venir à nous une barque à voile latine rasant avec la légèreté d'un oiseau les flots qui la secouaient sans pitié : elle nous amenait un pilote. Nous pénétrâmes dans une sorte de fjord resserré entre deux rideaux de collines où s'épanouissaient de belles forêts de sapins. A cinq heures nous étions devant Halifax.

Vue du port, la capitale de la Nouvelle-Ecosse ou ancienne Acadie présente un coup d'oeil charmant. La cathédrale gothique, la douane, le post-office, les forteresses qui commandent l'entrée du port, enfin les nom-

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE. ~ HALIFAX, 19 breux vaisseaux ancrés le long des quais, fout cela forme un ensemble gracieux et imposant. La ville se déploie en amphithéâtre sur une .colline, s' élevant jusqu'à la citadelle qui lui sert de diadème.

Après Québec , Halifax est la meilleure place forte de l'Amérique anglaise. La citadelle, qui n'a pas moins d'un mille de circonférence, est armée de plusieurs batteries de canon dont la plupart sont dirigées vers la rade. La garnison est de deux mille hommes : c'est tout ce que le Canada possède de troupes régulières depuis le retrait des troupes anglaises.

Du haut de la citadelle j'ai contemplé un des plus beaux panoramas du monde : l'œil erre avec un charme indicible sur le beau golfe bleu enchâssé comme une glace dans un superbe cadre de montagnes fuyant en pente douce vers la mer dont on aperçoit à une lieue de distance la nappe sans limites, resplendissant au soleil. Toutes les lignes du paysage ont une douceur exquise et une grâce charmante. Je n'ai rencontré par la suite, en Amérique , qu'une seule vue qui puisse rivaliser avec celle-ci : c'est le panorama qui se déroule au regard du haut de la citadelle de Québec. A HaUfax, c'est un large bras de mer qui est le point de mire du tableau ; à Québec, c'est le majestueux fleuve Saint-Laurent.

La capitale de la Nouvelle-Ecosse ne devrait être vue que de loin. A l'intérieur, la ville est laide et triste. Les rues, couvertes d'un mauvais macadam, se croisent à angle droit suivant la manie américaine ; la plus pittoresque est celle qui longe la mer : c'est une sorte de .

Cannebière où sont étalés tous les produits de l'industrie anglo-canadienne. Dans cette partie de la ville, la plupart des maisons sont bâties en pierre avec ce luxe d'architecture qu'on retrouve dans toutes les villes anglaises. Dans la ville haute, toutes les constructions sont en bois.

Halifax fait un commerce assez considérable avec les Indes occidentales et les autres colonies anglaises de l'Amérique, ainsi qu'avec les États-Unis et l'Angleterre. Le chemin de fer intercolonial, qui venait d'être inauguré, va augmenter encore la prospérité de ce beau port de mer. Halifax peut maintenant communiquer avec Québec et Montréal, la métropole commerciale et la plus grande ville de la Dominion. Le chemin de fer intercolonial a d'autant plus d'importance, que pendant l'hiver les glaces du Saint-Laurent bloquent le port de Montréal, tandis que le port d'Halifax est libre de glaces pendant toute l'année. Cette nouvelle voie ferrée a une importance non moins considérable au point de vue stratégique. Lorsque l'Angleterre envoya des troupes au Canada pendant la guerre de sécession, le Saint-Laurent était pris par les glaces, et Québec n'était accessible que par terre. Les troupes devaient se rendre à ce poste sans retard : on ne pouvait s'arrêter à l'idée de les faire passer par le territoire des Etats-Unis, dont les dispositions n'étaient alors rien moins que favorables à l'Angleterre; il fallut donc se résoudre à leur faire entreprendre un pénible voyage de plus de deux cents lieues à travers la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau -Brunswick.

SAli\T-JEAi\ DE TEKUE'iXEUVE. — HALIFAX. 21

Cette longue distance peut être maintenant franchie eu trente-six heures par les trains omnibus et en vingtquatre heures par les trains express.

Le gouvernement anglais a fait d'Halifax une de ses principales stations navales. C'est là que stationne le Faraday, que l'on m'a assuré être le plus grand navire du monde après le Great-Easlern. Je me fis donner la permission de le visiter. Ce bâtiment, destiné à la pose du câble transatlantique, a une longueur de trois cent soixante-deux pieds anglais et une largeur de cinquante-trois pieds. La cale contient trois immenses chambres circulaires servant à emmagasiner le câble. La plus grande de ces chambres peut recevoir une longueur de câble de quinze cents milles. Les trois chambres réunies peuvent en contenir deux mille huit cents milles. Le steamer est armé d'immenses bouées et d'une machine spéciale servant à la pause du câble.

Le 28 mai était un dimanche. Le temps était superbe. Je proposai à deux passagers de VHibernian de faire une promenade en voiture. On ne peut s'imaginer quelle douce jouissance on éprouve à humer l'air des champs après une longue navigation. Le beau pays que la Nouvelle-Ecosse ! A chaque détour de la route, nous rencontrions des bras de mer ou des lacs d'eau douce, dormant au milieu des sites les plus romantiques. La végétation est partout luxuriante. Les bouleaux et les pins prédominent. Le sol est très-riche en pierres granitiques dont on se sert pour les constructions. Tout le

long de Ici route nous remarquons de nombreuses maisons de campagne : en général leur architecture est du meilleur goût; la plupart sont en bois; d'autres ont des murs de briques recouverts de bois pour résister aux rigueurs de l'hiver, très-rude dans cette contrée.

VHibernian reprit la mer après une escale de deux jours. Il nous restait àfaireun trajet de neuf cents milles. En quittant la rade d'Halifax, nous échangeâmes un salut avec un steamer suédois qui nous fît savoir par des signaux que les brouillards l'avaient retenu en mer la veille, pendant qu'il faisait un temps superbe à Halifax. C'est un fait avéré que les brouillards de l'Atlantique ne pénètrent pas dans les terres. A peine etimes-nous atteint l'issue du golfe, que nous distinguâmes des stries blanchâtres qui planaient au large. Deux minutes après, nous étions de nouveau dans une brume intense, dont nous ne fûmes délivrés que lorsque nous entrâmes dans les eaux tièdes du Gulf-Stream.

Pendant trois jours il y eut calme plat. La mer est l'arement houleuse dans ces parages. Nous longions la côte des Etats-Unis à une centaine de milles de distance. Le voisinage de la terre s'annonçait par la présence d'une espèce d'hirondelle de mer vulgairement connue des marins sous le nom de « mother Cary's chickens " . D'après une croyance superstitieuse, ces oiseaux ne seraient autres que les âmes des marins devenus la proie des flots. Ils suivent les navires et se nour-rissent des restes qui tombent à la mer.

La température s'élevait à mesure que nous voguions

SKllVT-JEAi\ DE TEKKE-IV E L' l E . - HALIFAX. 23 vers le sud. Quand nous arrivâmes an trente-septième parallèle, latitude de Cadix, les rayons du soleil devinrent tellement cuisants, qu'il fallut dresser les tentes sur le pont. Le 29 mai, nous grelottions sous un triple vêtement de laine; le 31, nous rôtissions sous un, simple vêtement de coutil !

LA CIIESAPKAKE. BALTIMORE.

Le 1" juin, à dix heures du matin, seize jours après le départ de Liverpool, nous fûmes en vue des États- Unis. Les rivages de la Virginie profilaient à Tliorizon une ligne grisâtre à peine perceptible : ces côtes basses et sablonneuses rappellent celles de la Hollande. Vers midi, après avoir dépassé le phare Saint-Charles, nous entrions dans la baie de Chesapeake.

Chacun se souvient que c'est dans la baie de Chesapeake que se livra le combat naval à jamais mémorable du Merrimack et du Monilor. Cette baie, dont on m'avait dit merveille, n'a de remarquable que son immense étendue : on l'appelle baie, mais c'est plutôt un long bras de mer qui pénètre à deux cents milles dans l'intérieur des terres, et en maints endroits n'a pas moins de quarante milles de largeur, Ses rives, où les tortues abondent, se découpent en une infinité de bras ou d'estuaires qui affectent les formes les plus bizarres. Les rivières qui s'y déversent sont très-poissonneuses : les

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