‹ Un été en AmChapitre 23 sur 24 · LE RETOUR. - CONCLUSION · texte numérisé non relu

LE RETOUR. - CONCLUSION

d'amener des complications diplomatiques ; j'aurai peutêtre réussi tout au plus à piquer ces délicates sensitives qui s'effarouchent dès qu'on s'écarte de la distance respectueuse du dithyrambe. J'ai trop bonne opinion des Américains pour croire qu'il y a parmi eux beaucoup de ces sensitives. A côté de mains petits défauts, ils ont d'immenses qualités. Si je me suis permis parfois de les critiquer, je ne leur ai pas non plus marchandé les éloges qui leur sont dus, n'étant pas de ceux qui dénigrent les Américains de parti pris. On peut ne point sympathiser avec eux comme individus, sans cesser de les admirer comme nation, toute question politique à part. Que les Yankees soient peu policés, qu'ils aient l'idolâtrie du veau d'or et un goût trop prononcé pour le wiskey et le chewing tobacco, tout cela ne les empêche pas d'être un peuple énergique et entreprenant : je n'en veux pour preuve que leur exposition centenaire de Philadelphie. Une nation qui arrive au bout d'un siècle d'existence à de si remarquables résultats est une nation grande, forte et pleine de sève.

Au reste, je crois que les Américains se soucient fort peu de ce qu'on pourrait bien penser d'eux de ce côté de l'Atlantique. Certes, ils aiment à entendre les étrangers faire l'éloge de leur pays, et je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs de leur vanité nationale. Mais j'ai cru remarquer que les Américains sont en général d'une incroyable ignorance au sujet de ce qui se passe en Europe : ils ont trop haute estime d'eux-mêmes pour s'intéresser aux autres nations. C'est à peine si leurs journaux s'oc-

cupent des événements extérieurs : c'est avec un magnifique dédain qu'ils traitent les affaires européennes; ils semblent prendre en pitié les vains efforts que fait le vieux monde pour arriver h la hauteur de la grandissime République. Pour eux, l'Europe est lagrenouiile envieuse, l'Amérique est le bœuf de belle taille, la big country, comme ils se plaisent à l'appeler.

La grenouille pourrait bien n'être pas celle qu'ils pensent. Cette pécore creva à force de vouloir s'étendre. liCs treize Etats du siècle dernier, qui se touchaient les uns les autres et n'occupaient qu'une étendue limitée, avaient certes plus d'homogénéité que les trente-huit Etats actuels, disséminés sur un territoire tellement vaste que Boston et San Francisco sont séparés par une distance qu'on pourrait comparer à celle de Paris à Téhéran, résidence du schah de Perse, ou, si l'on préfère, de Paris à la capitale de la Sibérie. On dit que l'oncle Sam n'est pas encore content : le Mexique, Cuba, le Canada doivent lui revenir un jour, suivant la prédiction du président Monroe. L'Empire romain était trop grand : là est le danger pour la République américaine. Il faudra à Washington un pouvoir bien fort pour lutter contre les tendances séparatistes qui ne feront que s'accentuer à mesure que se développera la puissance de l'Ouest, ce nouvel antagoniste plus formidable que ne le fut jamais le Sud, parce qu'il accapare la sève de la nation.

C'est à l'ouest des monts Alleghany que la population est aujourd'hui prépondérante : au siècle dernier, les hommes d'Etat américains se demandaient si ces vasteft

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régions entièrement désertes seraient jamais peuplées, et voilà qu'en moins d'un siècle elles ont attiré des millions d'hommes. Le centre de la population des Etats-Unis est actuellement plus près de Chicago que de Philadelphie : depuis le pren ier recensement, ce centre de population n'a cessé de se déplacer et de s'avancer vers l'ouest, à raison de cent milles par période de dix ans. C'est par milliers que les treize États originaires ont envoyé leurs enfants peupler le Grand Ouest; l'ancien monde a contribué pour une grande part à ces gigantesques migrations. Et les prairies et les vallées que ces hardis pionniers ont arrachées aux Indiens sont devenues de nouveaux empires plus puissants, plus prospères, plus riches que les anciens Etats de l'Est.

Le Sud a succombé dans sa tentative de sécession : il n'était pas encore assez fort. Il paraît évident que la même question de sécession sera un jour posée par l'Ouest, ou tout au moins par les jeunes Etats du Paci^ fique, dont la métropole commerciale est San Francisco, cette future rivale de New-York. Le pavillon américain porte aujourd'hui trente-huit étoiles qui représentent les trente-huit Etats de l'Union. Lorsqu'on aura démembré le Texas et d'autres Etats d'une trop grande étendue, lorsqu'on aura érigé en Etats les cinq ou six territoires qui ne font pas encore partie de l'Union, la voie lactée de la Colombie n'aura guère moins de cinquante étoiles. C'est fort beau, tant d'étoiles sur un drapeau d'étoffe; mais malheureusement, si toutes les étoiles sont identiques sur le drapeau, il n'en est pas de même des États

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qu'elles représentent. La Californie n'a pas les mêmes intérêts que l'Etat de New-York; le Missouri, la Louisiane ont d'autres aspirations que le Massachussetts ; le commerce du Sud et de l'Ouest souffre du système protectionniste auquel les Etats industriels de l'Est doivent leur prospérité. L'antagonisme des intérêts a été la véritable cause de la guerre de sécession. L'esclavage supprimé, cet antagonisme subsiste, et la question se complique aujourd'hui d'un troisième élément, ce mystérieux Ouest auquel on ne songeait guère il y a vingt ans. Quant au Sud, ce serait se faire illusion que de croire qu'il a fait sa paix avec le Nord. Vaincu, il n'aspire qu'à la revanche : c'est plus que de l'hostilité, c'est de la rage. Leurs journaux se taisent, mais les hommes du Sud que j'ai rencontrés ne s'en cachaient point. Une sécession pacifique eût probablement mieux résolu le problème que tous les flots de sang versé pour maintenir une unité factice qui semble fatalement condamnée au morcellement.

Il en est peut-être de l'Union américaine comme des merveilleux édifices naturels du Parc monumental que j'ai visité dans les montagnes Rocheuses : ils sont d'une structure hardie et ingénieuse, mais ils résistent difficilement aux efforts du temps. La nature avait eu soin de pourvoir à leur conservation en les couronnant d'une pierre plate destinée à leur servir d'abri contre les intempéries des saisons; mais du jour où ces chapitaux ont été renversés, les monuments ont commencé à se désagréger.

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