‹ Un faitParis comedievaudeville en un acteChapitre 7 sur 21 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

NOURRISSON, à part, descendant.

C’est lui !

JOSEPH, à part.

C’est lui !

GANACHARD, rentrant par la gauche et amenant Angélique .

Viens! viens! mon Angélique, contempler les traits (le mon libérateur !

ANGÉLIQUE

Votre libérateur?

GANACHARD.

Oui; un dévouement sublime! Tu sauras tout...

JOSEPH, protestant toujours.

Mais, Monsieur...

NOURRISSON

Quelle est cette plaisanterie?

GANACHARD, à Nourrisson..

Allons, occupe-toi du couvert, nous déjeunons à l’instant même, moi, ma fille et Monsieur. 1 (Nourrisson prépare la table pour le déjeuner, et met le couvert, en prenant tout ce qu’il faut dans le buffet. — U met le tout en désordre sur la table; c’est Ganachard qui range chaque chose à sa place.)

JOSEPH

Mais je ne déjeune pas ici !

ANGÉLIQUE

Vous ne pouvez vous refuser à partager notre modeste déjeuner.

JOSEPH, à part.

Elle est assez gentille, cette petite! Elle n’a rien de son père!

ANGÉLIQUE

Dites-moi tous les détails de cet événement dont votre courage a su conjurer les périls.

JOSEPH, embarrassé.

Ah! oui... les détails... cet événement... mon courage... (A part.) Que le diable m’emporte, si je comprends un mot à tout ça!...

NOURRISSON, affectant un grand calme, à Ganachard.

Monsieur est servi.

GANACHARD.

Eh bien ! à table ! (U se met à table ainsi qu’ Angélique.)

NOURRISSON, à qui Joseph donne son chapeau, à part * ** " M ’.

C’est mon chapeau !... mon neuf!... (Il va le mettre sur le buffet.) GANACHARD, à Joseph.

A table !

* Jos. Gan. Ang. Nonr.

** Jos. Aug. Nour. Gau. •

&*** Jos. Gan. Ang. Nour.

UN FAIT-PARIS

JOSEPH, à part.

Allons!... et au hasard de la fourchette!... (Regardant Nourrisson.) 11 a ma veste ! (Il SC met à table, en face de Ganachard.)

NOURRISSON, à part, regardant Joseph.

Il a ma redingote!...

GANACHARD, avançant son verre.

A la Santé de mon sauveur 1 (Joseph trinque avec lui.)

NOURRISSON, à part.

Penser qu’il a reconnu mon cadavre!... (Bas, à Joseph, qui est en train de boire.) Ne me trahis pas, misérable!... (Joseph fart un mouvement brusque, qui )e fait avaler de travers.)

JOSEPH

Oh!...

GANACnARD, à sa fille.

Maintenant, écoute-moi, mon enfant... Tu sais que le pavé est très-humide... Je suivais lentement la rue Laffitte, lorsque au coin de la rue de Provence, je glisse en descendant du trottoir ; malgré la légèreté et l’élasticité qui me sont naturelles, je tombe d’une manière indigne... oui, indigne! et sous les pieds de deux fougueux coursiers qui remorquaient rapide* ment un omnibus!... J’étais perdu! J’adressais au ciel une dernière malédiction, quand tout à coup ces terribles quadrupèdes s’arrêtent : le trépas perd sa proie, je suis sauvé ! (Trèsnaturellement.) Et voilà comment Monsieur m’a sauvé la vie !

ANGÉLIQUE

Mais, mon père, je ne saisis pas le rapport...

JOSEPH

Ni moi.

NOURRISSON

Ni moi non plus.

GANACHARD.

Mais si ces chevaux se sont arrêtés, c’est que Monsieur, Monsieur que voilà, mangeant de la galantine aux truffes...

ANGÉLIQUE

Mais, papa, c’est du jambon.

GANACHARD. >

C’est égal, ça pourrait être de la galantine aux truffes... Monsieur, dis-je , que voilà, mangeant de la galantine aux truffes, avait fait signe au conducteur, que le conducteur avait tiré le cordon du cocher, que le cocher avait retenu les rênes de ses chevaux, et que ces animaux avaient été condamnés à l’immobilité au moment où ils allaient s’offrir la cruelle satisfaction de fracasser mon crâne. Tu saisis le rapport, maintenant?

ANGÉLIQUE

Mais, mon père, ce n’est qu’un heureux hasard !

NOURRISSON, venant à la gauche de Ganachard.

Oui, ainsi que le dit Mademoiselle, ce n’est qu’un hasard

SOÈNE T. 41

heureux! Heureux me parait discutable! peut-être eût-il mieux valu...

GANACHARD, l'interrompant.

Je crois que le drôle se permet de se mêler à la conversation!

JOSEPH, à Ganachard, SC levant.

Je ne puis accepter vos remerciements, car c’est en effet le hasard... (Il se rassied.)

GANACHARD, se levant.

Ne me parlez plus du hasard... Je ne crois pas au hasard! Je ne croirai jamais au hasard! (Se rasseyant.) Vous m’avez satlvé et bien sauvé.

JOSEPH, m levant de table ; Angélique et Ganachard l'imltetit.— Soletinelleriient.

Je vous jure. Monsieur, que j’allais à la Caisse des dépôts et consignations.

GANACHARD

Ne vous parjurez pas ! Non, vous n’alliez pas à la Caisse des dépôts et consignations! vous voliez à mon secours! Votre main, qui faisait signe au conducteur, obéissait à une lof secrète des destinées générales de l’humanité. Mais votre nom. Monsieur, votre nom?

JOSEPH, à part.

Mon nom?...

NOURRISSON, & part.

Que va-t-il répondre?

JOSEPH, h part, regardant Nourrisson.

Ah! Monsieur se déguise!... Ah! Monsieur se cache!...

GANACHARD.

Je vous demande votre nom.

JOSEPH, à part.

Ah! bien, nous allons nous amuser... (Haut.) Je m’appelle.., ou plutôt on m’appelle Charles Nourrisson.

GANACHARD, stupéfait.

Charles Nourrisson !

ANGÉLIQUE, i part.

Charles Nourrisson!...

NOURRISSON, à part.

Charles' Nourrisson!... Le misérable me vole mon nom! (Bas, à Angélique.) Ne le croyez pas, Mademoiselle, je suis le seul, le vrai, Tunique ! Se délier de toute contrefaçon.'

GANACHARD.

Charles^Nourrisson ! Vous êtes Charles Nourrisson?

JOSEPH, résolument.

Lni-même.

GANACHARD,

Demeurant à l’hôtel de Normandie?

* Jos. Gau. Ang. Nour.

42 ON FAIT-PARIS

JOSEPH

Oui!

GANACHARD.

Cultivateur et éleveur de la même province?

JOSEPH

Oui. (A part.) Comment sait-il tout cela?

GANACHARD.

Et vous osez vous présenter ici?

JOSEPH

Mais c’est vous-même...

GANACHARD.

Vous avez l’imprudence de passer le seuil de ce logis?...

JOSEPH , s’animant.

Ah çà! mais...

GANACHARD.

Sortez, Monsieur, sortez! ou je vous jette par la fenêtre !...

ANGÉLIQUE

De grâce, mon père...

JOSEPH

Je ne comprends pas...

GANACHARD.

Ne m’avez- vous pas demandé ma fille en mariage?.. (Nourrisson remonte et passe près de Joseph.)

JOSEPH

Moi? jamais!., (a part.) Ah! ce sera mon maître qui aura fait cette boülette !

GANACHARD *.

Le lâche! il nie!... Mais j’ai là vos lettres. Monsieur, toutes plus absurdes les unes que les autres!

NOURRISSON, bas,' très-rapidement, à Joseph.

Je double tes gages, je te pardonne, si tu prends ma place et si tu avoues !

JOSEPH, à part.

Ah! je crois comprendre !... après tout, ce vieux rageur ne m’effrayeTpas. (Avec noblesse.) Eh bien ! oui, j’ai demandé votre tille en mariage!

GANACHARD, à Angélique.

Sortez, ma fille, sortez ! Il ne faut plus de femmes ici. C’est aux hommes à se montrer!

ANGÉLIQUE

Mais, mon père...

GANACHARD.

Sortez! je le veux, je l’ordonne!

* Nour. Jos. Gan. Àng.

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