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Un faux autographe de Cervantes

L'Espagne s'apprêtant à célébrer le troisième centenaire du Don Quichotte, quel meilleur moyen d'associer la France à cette fête que d'extraire de nos collections publiques ou privées quelque pièce émanée de Miguel de Cervantes ou intéressant la personne du célèbre écrivain, quelque pièce, surtout, attestant la vive sympathie que nous a toujours inspirée l'auteur du Don Quichotte, de la Gatatée et des Nouvelles? On voudrait, par exemple, que Cervantes eût écrit quelques lignes de sa main à l'un ou à l'autre des gentilhommes de la suite de l'envoyé de Louis XIII qui, en 1615, au dire du licencié Marquez Torres (1), s'informèrent avec tant de

(1) Voyez l'approbation, signée de ee licencié, de la seconde partie du Don Quichotte (Madrid, 1615). Les gentilshommes français visés dans ce document doivent être ceux qui accompagnèrent Noël Brulart, chevalier de Sillery, chargé d'apporter à l'infante Anne un bracelet et un portrait du roi Louis XIII (F. -T. Perrens, Les Mariages espagnols sous le règne de Henri IV, Paris, s. ci., p. 515). Silleiy arriva à Madrid le 16 février 1615 (ms, de la Bibl. Nat., fonds français 16.116, fol. 291) et la conversation, rapportée par Marquez Torres, de nos Français avec des chapelains de l'archevêque de Tolède eut lieu, dit ce licencié, le 25 du même mois.

sollicitude de Cervantes, et que ce témoignage des relations littéraires entre les deux pays eût été rapporté en France et précieusement conservé. Mais peut-être le pauvre grand homme n'apprit-il que trop tard l'intérêt qu'il avait excité chez ces étrangers de passage, qui d'abord s'étonnèrent du dénùment dans lequel le laissaient ses compatriotes, tandis que l'un d'eux, après réflexion, protesta au contraire que ce dénùment était une bénédiction du Ciel puisqu'il obligeait le charmant conteur à écrire et à enrichir le monde de ses œuvres. Rien, en effet, saut' le récit du licencié, ne semble subsister de cet incident si honorable pour nos Français du XVIIe siècle. Il faut chercher ailleurs.

Trois pièces se rapportant aux fonctions administratives remplies par Cervantes en Andalousie, vers la fin du XVIe siècle, ont été recueillies par un de nos amateurs d'autographes, M. Feuillet de Conches, dans le cours du siècle dernier. Ces pièces ont été décrites par M. J.-M. Guardia (1), qui a donné de la plus importante — l'état des dépenses faites pour une entreprise de mouture de blé à Écija en 1588 et 1589 — un fac-similé bien exécuté. Leur authenticité est indiscutable ; deux d'entre elles proviennent des archives de Simancas (2) où elles ont été volées dans les liasses de la Contaduria mayor (3), et l'on a lieu de croire que la troisième a la

(1) Le Voyage au Parnasse de Michel de Cervantes, traduit en français pour la première fois avec une notice biographique, une table des auteurs cités dans le poëme et le fac-simile d'un autographe inédit de Cervantes, par J.-M. Guardia. Paris, Jules Gay, 1864, p. 259.

(2) D. Leopoldo Rius, Bibliografia crilica de las obras de Miguel de Cervantes Saavedra, t. I (Madrid, 1895), n° 451. Une autre étude sur les autographes de Cervantes, par D. Julian Apraiz, a paru dans VHomenaje a Menéndez g Pclayo, t. I (Madrid, 1899), p. 224; elle ajoute peu de chose au travail de Rius.

(3) Plusieurs pièces analogues publiées par D. Cristôbal Pérez Pastor, dans ses Documentos cervantinos, t. II i Madrid, 1902), p. 98 et suiv., ont la même provenance.

même origine. Celle que M. Guardia pensait avoir été détachée d'un registre et qui contient un état de quantités d'huile livrées par Cervantes, commis aux vivres sous les ordres d'un Francisco Benito Mena, a passé d'abord dans la collection Benjamin Fillon (1), puis dans celle de M. Alfred Morrison (2) : les catalogues de ces deux collections donnent le fac-similé des dernières lignes autographes qui sont ainsi conçues :

doyme Por notificado lo contenido en este

auto y lo Cumplire Como enel se contiene

fecha en Seu» a 4 de febr° 1593

Miguel de cerbantes

Sa auedra

J'ignore où se trouvent aujourd'hui les deux autres, celle dont M. Guardia nous a procuré le fac-similé et celle qu'il analyse en ces termes : « La dernière pièce est une notification des contrôleurs des finances, chargés de vérifier les comptes des commis d'Antonio de Guevara, par laquelle Cervantes est invité à présenter l'état ci-dessus dans l'espace de treize jours. Cervantes s'engage à rendre ses comptes dans le terme prescrit ».

Il y a quelques mois, un ami attirait mon attention sur l'article n° 160 du catalogue de la collection Dobrée, à Nantes (3) qui décrit une lettre autographe de Cervantes et en résume ainsi le contenu :

Envoi de son dernier ouvrage, qui lui arrive à l'instant même de l'imprimerie. « Je pense que les changements qui se « trouvent dans ce chapitre feront bien et qu'au lieu de fati-

(1) Inventaire des autographes et des documents historiques composant la collection de M. Benjamin Fillon. Séries V à VIII. Paris, 1878, p. 177, n» 1429.

(2) Catalogue of the collection of aulograph letters and historical documents formed between 1865 and 1882 by Alfred Morrison, compiled and annotaled under the direction of A.-W. Thibaudeau, vol. I (A-C). Printed for private circulation, 1883, p. 177.

(3) Musée T. Dobrée. Autographes. Nantes, Emile Grimaud et fils,

« guer le lecteur, ils pourront ajouter quelque intérêt au « triste état de ces amants infortunés ». Prière de lui renvoyer promptement ces feuilles, parce qu'il en a besoin pour continuer son travail (1).

J'avoue que la lecture de cette notice m'inspira quelques inquiétudes. Une lettre d'un écrivain célèbre où il est question d'un de ses ouvrages, c'est trop beau. En tout cas, on demande à voir et à vérifier. L'obligeance du conservateur du Musée Dobrée m'a permis de le faire à loisir et l'examen auquel je me suis livré a malheureusement confirmé mes premiers soupçons. Mais il convient d'abord de mettre sous les yeux du lecteur le corps du délit, c'est-à-dire le fac-similé de la pièce accompagné d'une transcription et d'une traduction ; nous verrons ensuite pour quels motifs la fausseté de cette lettre semble tout à fait évidente.

Transcription

Muy Senor mio

Con este muchacho tengo enbiado dos pliegos de mi obra ultima que me llegan ahora mismo de la imprenta me hara v md el favor de leerlos con el Mayor Cuidado y juicio pienso que las mudanças que se hallaran en este capitulo haran bien y que al rebes de fastidiar los lectores Podran anadir algun interes al estado lastimoso de esos desdichados amantes suplico le a vmd boluerme pronto los dichos pliegos Porque tengo que dar manana orden para Proseguir el trabajo.

Dios guarde a v md muchos aiîos muy felices.

M. de Cerbantes Sa auedra.

(1) Cette notice a été empruntée par l'auteur du catalogue à L Amateur d'autographes de Charavay. Années 1862-1863.

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