‹ Un faux autographe de CervantesChapitre 2 sur 2 · LETTRE FAUSSE DE CERVANTES. — MUSÉE T. DOBRÉE A NANTES · texte numérisé non relu

LETTRE FAUSSE DE CERVANTES. — MUSÉE T. DOBRÉE A NANTES

Traduction

Cher Monsieur,

Par ce garçon, je vous ai envoyé deux feuilles de mon dernier ouvrage qui en ce moment même m'arrivent de l'imprimerie. Vous me rendrez le service de les lire avec le plus grand soin et jugement. Je pense que les changements qui se trouvent dans ce chapitre feront bon effet et qu'au lieu d'ennuyer les lecteurs ils pourront prêter quelque intérêt à la situation lamentable de ces amants infortunés. Je vous supplie de me retourner promptement lesdites feuilles, car demain je dois donner ordre de continuer le travail.

Dieu vous garde de longues années très heureuses.

M. de Cerbantes Saavedra.

Pour procéder par ordre, j'examinerai d'abord les caractères externes du document : papier, encre et écriture. En ce qui concerne le papier, je ne puis mieux

faire que d'en reproduire le filigrane en l'accompagnant des précieuses remarques qu'il a suggérées à M. Briquet,

de Genève, si compétent dans la matière et dont le jugement fait autorité.

« Ce filigrane m'est bien connu. J'en possède vingt-deux variétés notées dans quarante-cinq documents écrits entre 1531 et 1565 dans les localités suivantes : Coblentz (1531-33), Bruges (1531-37), Anvers (1532-39), Alsace (1532), Troyes (1533-36), Remiremont (1533), Utrecht (1533-44), Avallon (1533), Namur (1533), Leyde (1533), Sierck (1534), Metz (1534), Bruxelles (1534), Brielle (1534), Épinal (1535), Bar- le -Duc (1537), Pierrefort (1537), Echternach (1537-40), Joinville (1539), Montjoie (1540), Châlons-sur-Marne (1541-42), Tournai (1542), Calève (1543), Brabant (1545-48), Saint-Denis (1547), Sassenberg en Westphalie (1547), Katsent en Belgique (1548), Luxembourg (1553), Maëstricht(1561).

« Les marques, quoique très semblables les unes aux autres, me paraissent provenir de battoirs différents, attendu que l'on trouve le bouc de même dessin accompagné des noms de Jehan Gros dans les Pays-Bas (Namur, Anvers, Bruxelles, Utrecht, Delfshaven), de 1544 à 1554 ; de Edmon Denise, de 1553 à 1565, dans la même région ; de Sesi-Mon-Denise, dans la même région et à Lubeck, Hambourg, Bromberg, Wolbeck (Westph.) et à Osnabruck, de 1557 à 1564; d'un nom d'une lecture douteuse [M. Maga ou Momaga, M. Mana ou MonwnaJ, de 1565 a 71, à Bewegen-Rheine (Westph.), Ribauvilliers en 1566, Coblentz et dans les Pays-Bas ; de E. Denise à Nancy, Chàlons-sur-Marne, Wolbeck (Westph.), Hambourg et Maëstricht, de 1562 à 1565, et de Claude Denise à Troyes en 1577 et à Bruges en 1578.

« De la distribution géographique de ces papiers, on peut conclure qu'ils venaient de Troyes ou de ses environs, ce que confirment les quatre marques aux

différents noms de Denise, famille bien connue de papetiers troyens.

« Parmi les auteurs qui ont reproduit des filigranes, Stoppelaar est le seul à donner cette marque (pi. XI). Ses spécimens sans nom, correspondant au vôtre (nos 1 à 3), sont de 1530-46; celui au nom douteux, que l'auteur a lu Aa-Amora (n°4) est de 1544, celui au nom de Edmon Denise, de 1555-60 (n° 5).

(( Je ne puis rien dire sur l'Espagne, n'ayant pas visité les archives de ce pays. Si le papier de la région troyenne y est allé, ce ne pouvait être que par mer, par les Pays- Bas; par voie de terre c'est impossible, car on ne trouve pas ce papier dans la moitié méridionale de la France.

(( Pour conclure, on peut affirmer que le papier que vous m'avez transmis date de 1530 à 1550. On le trouve employé tardivement en 1553 et 1561, mais il faudrait des circonstances bien extraordinaires pour qu'il ait pu être conservé et utilisé au commencement du XVIIe siècle ».

L'encre est en général la pierre d'achoppement des faussaires ; ils n'arrivent que bien rarement à retrouver la teinte des encres anciennes. L'auteur de notre pièce n'a pas été plus habile que beaucoup d'autres : son encre paraît trop pâle quand on la compare aux originaux ou même aux fac-similés des originaux de l'époque de Cervantes.

Quant à l'écriture, ce caractère là nous retiendra un peu plus longtemps. Il s'agissait d'imiter le mieux possible l'écriture authentique d'un écrivain dont nous possédons des lettres ou d'autres écrits de dates diverses. L'écriture de Cervantes, comme celle de tous les hommes, a varié, sa signature même n'est pas uniforme, on trouve

tantôt Saauedra, tantôt Saavedra (1) ; mais il avait cependant des habitudes graphiques assez caractéristiques et qui s'observent dans tout ce qui est sorti de sa plume. Je ne pense pas que notre faussaire ait fait une étude approfondie et comparative des lettres ou autres documents autographes de l'écrivain dont il se proposait d'imiter la main. Jusqu'à preuve du contraire, je croirais volontiers qu'il s'est uniquemeut servi d'un fac-similé très accessible d'une lettre à Philippe II, du 17 novembre 1594. Ce fac-similé a été annexé par D. Martin Fernândez de Navarrete à sa Vida de D. Miguel de Cervantes Saavedra, publiée à Madrid en 1819, livre très connu et à la portée de tout le monde (2).

Si nous comparons le pseudo-autographe au facsimilé, nous constatons que le copiste a soigneusement imité une particularité assez notable de l'écriture de la lettre authentique, où Cervantes emploie volontiers la forme capitale pour le p et le c au commencement des mots ; ainsi Por (ligne 2), Partidas (4), Porque (7), Pagadas (7), Comision (4), Criado (11). Or, dans la pièce du Musée Dobrée nous lisons Cuidado (4), Capitule* (6), Podran (8), Porque (11), Proseguir (12). Mais, à côté de ce trait habilement reproduit, il y a des mots dans l'imitation qui s'écartent des habitudes de Cervantes, par exemple, favor qui devrait être fauor ; puis l'e de pliegos (ligne 1) et le c de jnicio (5) dépassent trop la ligne et

(1) L'orthographe Saauedra est celle du document reproduit par M. Guardia; tandis qu'on trouve Saauedra dans la pièce de la collectien Morrison et dans la lettre dont le fac-similé a servi au faussaire.

(2) Depuis Navarrete cette lettre a été reproduite trois fois : dans le tome Ier des Obras complétas de Cervantes, Madrid, 1863, dans le tome Ier du Don Quijote, Argamasilla de Alba, 1863, et dans la Coleccion de autôgrafos histôricos maudada formai' de real ôrden, siendo ministro de fomento el Excmo. Seiïor Conde de Torcno, Madrid, 1878. pi. XLlV.

ont une forme insolite. Pour l'abréviation de la formule de courtoisie Vuestra Merced qui revient trois fois dans la lettre de Nantes, il n'y avait pas de modèle dans le fac-similé puisqu'il s'agit ici d'une lettre adressée au roi. Le faussaire a hésité ; la première fois (ligne 3), il a écrit un mot qu'on devrait lire merced tout court si le contexte n'obligeait pas à lire vuestra merced ; plus loin (lignes 10 et 13), il a mieux composé l'abréviation : vmd. Je n'ai pas à ma portée de pièces authentiques de Cervantes où figure la formule en question, mais je suppose qu'il devait plutôt écrire v. m. En somme, et malgré ces fautes, l'imitation a été exécutée avec assez d'adresse ; elle pouvait tromper bon nombre d'amateurs.

Voyons maintenant le fond. Cervantes envoie des épreuves d'un de ses ouvrages à un ami pour qu'il les revise, convaincu, dit-il, que les corrections que luimême y a faites rendront encore plus intéressant le sort de « ces amants infortunés ». Il existe des amants infortunés dans plus d'une œuvre de Cervantes, mais il y a lieu de croire que ces amants sont, dans l'esprit du faussaire, Persiles et Sigismunda, les héros du roman que Cervantes a composé à la fin de sa vie en s'inspirant d'Héliodore.

En soi ce billet ne renferme rien d'impossible ni même d'étrange. On ne saurait en dire autant du style. Premièrement, la formule de l'adresse, Muy Senor mio, formule courante aujourd'hui et semblable au Dear Sir des Anglais, en ce sens qu'elle s'emploie envers des personnes qu'on ne connaît pas et qu'on n'a jamais vues, me paraît trop moderne : je n'ai pas souvenir de l'avoir rencontrée dans des lettres du XVIe siècle et du XVIIe siècle. Il y a ensuite, au commencement de la lettre, une faute de concordance dans les temps des verbes. Cervantes est supposé dire qu'il a envoyé à son

correspondant des épreuves qu'il reçoit à l'instant même de l'imprimerie ; il faudrait le présent : embio a V. M., «je vous envoie ». Certaines tournures, comme leer con juicio, al rebes de (pour en vez de], estado lastimoso, suplicole a Vmd (pour suplico a VmdJ, font mauvais effet. Il y a en outre une faute d'orthographe : felices, qui devait être à cette époque felizes, et la salutation finale où figure ce mot est inusitée. Mais la maladresse la plus grave a été commise dans la signature ; le faussaire a eu l'idée malencontreuse d'abréger le nom de baptême, ce qui alors ne se faisait jamais. Les Espagnols attachent une valeur particulière au nom de baptême qui est proprement pour eux le nom (nombre) ; si aujourd'hui quelques-uns l'abrègent, c'est qu'ils subissent l'influence des habitudes françaises : au XVIIe siècle, ce procédé était inconnu. Cervantes signe toujours Miguel de Cerbantes Saavedra ou Miguel de Cerbantes, jamais M. de Cerbantes.

Reste à déterminer l'époque de la fabrication de la pièce. Comme son apparition sur le marché des autographes remonte au commencement de l'année 1854 (1), on peut dire avec assez de certitude qu'elle a été exécutée entre 1819, date du livre de Navarrete, et la fin de 1853, plus probablement en France qu'en Espagne, étant donnée la provenance du papier, et sans doute par un Espagnol, ou par quelqu'un possédant une connaissance suffisante de la langue espagnole moderne, mais médiocrement versé dans la lecture des auteurs et des documents du XVIIe siècle et fort ignorant des usages du temps.

(1) Catalogue d'une belle collection de lettres autographes dont la vente aura lieu le lundi 31 janvier 1854 et jours suivants... M. Laverdet, expert. A Paris, chez Laverdet, 1854, n° 190.

A coup sûr, le résultat de cette petite enquête est de mince importance, mais il est toujours utile, quand on le peut, de purger l'histoire littéraire des documents faux qui l'encombrent et risquent de la compromettre. La pièce, au surplus, se trouvant actuellement dans une collection publique, il y a quelque intérêt à ce que ses conservateurs soient avertis : la lettre de Cervantes du Musée Dobrée devra, ou disparaître de la collection nantaise d'autographes, ou du moins y être classée dans une section spéciale.

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