‹ Un faux classique, Nicolas BoileauChapitre 1 sur 66 · ÉTRENNES AU LECTEUR · texte numérisé non relu

ÉTRENNES AU LECTEUR

Ce que Malherbe écrit dure éternellement , Disait le vieux rapsode en sa langue orgueilleuse. On préfère aujourdliui la Chainjoagne pouilleuse A ses chants pleins de son., vides de sentiment.

Mes vers, dès leur naissance, entre creusés de rides, Xe visent pas si loin; ils voudraient cependant Pour le présent hiver vous mettre sous la dent La pomme qui fleurit au champ des Hespérides.

Lecteur, je t'ai promis de te dire comment Boileau, maçon expert, bâtit son monument, Aujourd'hui vil amas de matières pourries, Mais qui brave la pioche et les intempéries. J'ai pour toi réuni ces ornements divers, Tirés, non sans effort, de l'œuvre de ses vers. Si donc de ses travaux tu veux savoir l'histoire, Entrons dans l'atelier où s'ébaucha sa gloire. Vois ce Phidias maître en l'art de bien tailler, Et ce Berthelot maître en l'art de bien brouiller. A l'un il prend Tidée, à l'autre l'épithète, Tantôt un vers entier, ou la queue, ou la tête; Surtout la métaphore a des charmes pour lui. Et comme, dans Ronsard, à sa place, elle a lui. Elle brille à nouveau dans une autre planète, Mais sa flamme est moins pure et sa clarté moins nette; L'œil exercé le voit et ne s'y trompe pas. A la prose Boileau trouve aussi des appas; Les phrases de Balzac sont ses nobles victimes, Et leur or tranche avec le clinquant de ses rimes.

Le public est aveugle et Tor n"a point d'odeur.

Racine en fait autant, avec plus de pudeur.

De souvenirs heureux sa mémoire obsédée

Rend Hermione attentive aux plaintes de Médée.

Dans ces vers repensés par Teffet du hasard

Corneille revivra, comme avec lui, Ronsard.

Boileau plane en volant, mais sa marche est moins sûre

Quand il bat le pavé de sa propre chaussure.

Si Corneille et Ronsard viennent à lui manquer,

Ses pensers aux lecteurs ne sauraient s'expliquer,

Il reste bouche bée et sa muse chancelle

S'il n"a pour son soutien Moïse ou la Piicelle ^

Et s'il n'est animé du souffle de Brébeuf,

Sa cervelle en travail ne saurait pondre un œuf.

Je dissipe à regret l'auréole si pure

D'une àme consacrée au culte de Mercure.

O vous! qui ne sentez qu'un tout petit talent,

Et qui voulez hCder votre mulet trop lent.

Allez chez Xicolas! c'est un guide fidèle,

Et de l'imitateur le plus parfait modèle!

Quand d'une main adroite, avec des nœuds coquets^

De fleurs, prises partout, il forme ses bouquets,

On ne voit qu'à grand'peine où se niche la pie,

A quel original il vole sa copie * ;

Mais soit qu'au genre noble il élève les yeux,

Ou soit qu'il sacrifie au style précieux,

Son vers ne fut jamais un produit de nature.

Et l'on y sent toujours comme un goût de teinture.

PUEFACE.

Il imite d'abord Saint-Amant et Régnier, Et prend des vieux auteurs le dessus du panier. Triomphe d'une muse, au larcin enhardie, Le Lutrin tout entier n'est qu'une parodie, — Dont le placage habile explique le succès — De poèmes anciens, étrangers et français ^ Il traverse la Grèce et l'Enéide en poste. Mais il visite à pied Ronsard et TArioste; Chapelain, Scudéry, Brébeuf et Saint-Amant Apporteront leur pierre à son grand monument; Cervantes l'armera pour la guerre des livres; Au besoin, Tassoni lui fournira des vivres. Dans YÉpUre aux Pisoiis, poétique régal, A ses jeunes amis, Flacce parle en égal ; Ce n'est pas un docteur qui trône sur sa mule, Sa leçon sous les ris toujours se dissimule, C'est une causerie enjouée et sans fard, Et qui n'attente pas aux libertés de l'art. Sa muse, doucement penchée à notre épaule, Xe brandit pas en main les verges de l'école. Ses conseils familier3 ne sont pas des arrêts, Il ne vise au préteur ni de loin, ni de près. Aristote, avant lui, dicta sa Poétique Faite pour le Lycée et faite pour VAtlique. Il parlait pour son temps, il parlait à des Grecs; Ces résumés de cours nous semblent un peu secs, Mais ils sont bien vivants et non songes en rêve; Dans la terre natale ils ont puisé leur sève.

La théorie et l'art en font un tout entier,

Où le penseur profite et l'homme du métier.

Boileau vient le dernier, sa verve s'époumonne

A faire d'Aristote un docteur de Sorbonne,

Et comme Chapelain et comme d'Aubignac,

La loi des Unités l'affole jusqu'au trac.

Sa critique ignorante impose sans vergogne

Ce pédant commentaire à l'hôtel de Bourgogne,

Et sa muse qui croit dicter pour l'avenir,

Jusqu'au berceau de l'art nous ferait revenir.

Son orgueil le transporte à la terre promise,

Et traducteur d'Horace, il s'érige en Moïse.

Des hauteurs du Parnasse il promulgue ses lois.

Et pense qu'Apollon a parlé par sa voix.

Mais ses vagues décrets, ses formules abstraites

De l'Hélicon jamais ne peuplèrent les crêtes.

Et nul n'y cherchera, comme chez mon Ronsard,

Dieu présent dans son œuvre et sensible en son art.

A l'ombre de Pindare, aux rives de TAlphée,

L'Ode à Namur arrache une plainte étouffée,

Tout l'Altis en tressaille, et le fier Kladeos

Pleure son chantre aimé dont on souille les os K

L'illustre Despréaux est notre grand classique, Et l'on retient ses vers comme un chant de mu-

[sique.

La beauté sur son front est -elle peinte au vif, Pour l'offrir en modèle au lecteur apprentif?

Platonique écolier de son maître Malherbe, Sans cesse il fait rimer l'adverbe avec l'adverbe, Les noms, les adjectifs de même parenté. Obscurité chez lui fait pendant à clarté. Haillons à guenillons et fertile à stérile. Les mêmes mots toujours sont du même quadrille. Et s'appellent l'un l'autre et se font vis-à-vis. Pour une fois qu'r/y/.ç s'accorde avec Clovis, Hérétique vingt fois répond à catholique; Que Lucifer s'avance, enfc/' lui fait réplique, Heureux si m'épargnant les sons rares et durs, Il ne fait pas rimer ensemble Wurlz et murs. Sa rime est pauvre autant que son vocabulaire; Sa pénible épithète en vain cherche à nous plaire; Comme des figurants en costumes divers, Toujours les mêmes mots reviennent dans ses vers. Et ces gammes de sons, à des guêpes pareilles, D'un bourdon monotone agacent nos oreilles. Les plus injurieux sonnent plus fréquemment, Et leur nombre compté ferait un régiment. Fat succède à frivole et sot à ridicule; Voici fou qui se hâte, alors que vain recule; Ces mots enflaient déjà les recueils de Sercy. Un pupitre est fameux, il est fatal aussi. Tel serait éjjerdu, s'il n'était en furie. Va/freux regard du loup perce la bergerie, Cet animal allier épouvante l'agneau; Ce sont mots favoris encor plus que Quinault.

b PREFACE.

Oh! que d'inversions, et dures et forcées, De tours incohérents, et de louches pensées! La métaphore ici s'arrête à mi-chemin, Comme un ballon traîné par le vent inhumain; Et là, le lieu commun, peint de couleurs outrées, Tente un rétif essor aux plaines azurées !

Il se range toujours au parti du plus fort; Pour attaquer Molière il attend qu'il soit mort. Serviteur de la mode et son protagoniste, Au mauvais goût du jour jamais il ne résiste. Le burlesque en son règne est par lui respecté, Scarron a trop bon bec pour être maltraité*. Il reproche à Patru, dans un vilain langage. Le prêt trop généreux qu'il lui faisait sur gage. De Benserade, alors qu'il est poussé du vent, Il se montre l'ami, le cavalier servant. Il le flatte, il l'encense, et prudent politique. L'élève au plus haut rang dans son Art poétique. Mais que son astre soit à la cour éclipsé, Ce n'est plus qu'un badin, des belles délaissé, Et la rancune aidant sa triste volte-face. Lâchement il l'égorgé au coin d'une préface. Si La Fontaine, à Vaux, pleure comme un enfant, Boileau dresse un autel à Colbert triomphant.

* 11 y a ici un peu d'hyperbole, en ce qui concerne Scarron, car il n"a guère pu connaître les satires de Boileau.

Courtisan de Molière et l'ami de Racine,

Ce sont leurs ennemis que sa muse assassine.

Ce Quinault, ce Perrin qu'il frappe à tour de bras,

Sont les auteurs heureux de charmants opéras;

Lulli, compositeur de chansonnettes fades,

Aurait de ce Pégase évité les ruades.

Si la justice seule avait armé sa main,

Gardant dans ses arrêts la raideur d'un Romain,

On ne Ty verrait pas, sans raisons légitimes.

Remplacer noms pour noms, victimes pour victimes ^

Si Chapelain avait d'illustres protecteurs,

Contre lui se dressait la tourbe des auteurs ;

Pour dix qu'il contentait par d'assez gros subsides,

Il s'en ahénait cent qui restaient les mains vides;

Sa critique du Ciel, non moins que ses travers.

Nuisaient près du public au succès de ses vers.

Déjà Saint-Évremond et déjà Furetière,

Et toute la jeunesse, et la Bohème entière,

Avaient comme à Tenvi, sans jamais rester court.

Fait rire à ses dépens et la ville et la cour.

Tous les joyeux rimeurs tiraient sur cette cible ;

Boileau se mit du nombre; il n'était pas sensible;

"Visant sa Jeanne cl Arc, ce beau sujet d'honneur,

Qui par son choix heureux eût dû porter bonheur,

Durant dix ans entiers, il suit son entreprise*,

Jeune homme s'acharnant sur cette tête grise ;

* Boileau attaque encore Chapelain dans la X"" satire (1694). Mais, chose curieuse, il n'en parle pas dans VAré poétique. Il

8 PRKFACE.

Admire qui voudra sa froide cruauté!

Car ce pauvre écrivain il l'avait imité I Tous deux se ressemblaient d'esprit et de langage, Mais non pas de malice, et dans le grand voyage, L'un vit sa lourde malle égarée en chemin, L'autre atteignit le but, sa défroque à la main *. Ahl qu'il fut ingrat pour ce Perrault, qu'il ravale Avec toute l'aigreur d'une plume rivale. Au temps de Périclès il eût été potier. Au siècle de Louis la rime est son métier. Pauvre d'invention, dans ses vers secs et ternes, 11 marche au premier rang en tète des modernes^ Il fallait à la France, un Flacce, un Juvénal, Du coup, leur froid copiste atteint l'original, On le sacre poète et devenu scolaire, Chacun sent sa férule et rame en sa galère. Il se survit lui-même, et survit à son temps, La victoire est à lui, faute de combattants; Cet athlète est entré jeune dans la carrière; Le dernier il en sort, et ferme la barrière.

Naguère il végétait sous un toit mansardé, Des seigneurs de la cour à peine regardé;

aura sans doute voulu ménager le duc de Montausier (mort en 1690).

* Boileau :

Qui ne sait se horncr ne sut jamais écrire.

Balzac avait dit avant lui : « Il n'est pas possible d'écrire beaucoup et de bien écrire. »

Mais que Louis l'adopte, il devient populaire.

Ce flamboyant soleil de ses rayons Téclaire,

Le marchand, le robin n'ont rien lu de plus beau ;

Pour eux Homère môme est sorti du tombeau;

Au Palais, à Téchoppe, au Temple, à la taverne,

Chacun rit avec lui des écrivains qu'il berne.

Dans ce siècle de robe où le second Etat

S'élève aux premiers rangs, il tranche en potentat.

C'est lui le satirique, on le montre, on l'admire,

Du peuple des badauds il est le point de mire.

Qui l'évitait à pied, le salue à cheval,

Ecuyer du sublime, il n'a plus de rival.

Louis est le seigneur des lettres de son règne ;

Il ne lui suffît pas qu'on l'aime ou qu'on le craigne;

Il veut sur les esprits, de son sceptre d'airain,

Exercer un pouvoir sans bornes et sans frein.

Gouverner l'ébauchoir, l'équerre, la palette.

Et la muse captive et la lyre sujette.

Son goût de symétrique et noble arrangement,

Son goût d'ordre et de règle est un commandement

Oui s'empare des cœurs, des âmes, des consciences,

Comme du cycle entier des lettres et des sciences.

Il dit : je veux! il faut que sa volonté soiti

Le soleil est à lui; ses rayons qu'on reçoit.

Selon son bon plaisir, rendent obscur, illustre;

D'un prince il fait un rien; il fait un grand d'un rustre.

Et par lui Despréaux, d'un regard honoré,

Du troisième échelon monte au premier degré.

Cet Hercule à ses pieds dépose sa massue; La satire chez lui ne sera plus reçue, Elle est de trop bas lieu, son cotillon, trop court, Ne lui permettrait pas son entrée à la cour. Le chantre du Lulrin, que la faveur appelle. Fait son frère chanoine à la Sainte-Chapelle.

11 aura des tableaux, des meubles de brocart, Riche, il fréquentera le tiers avec le quart;

Il aura des laquais, il aura des servantes.

L'hôpital de Lyon lui servira des rentes;

Il étale sa sieste en un ample fauteuil

A son logis de ville ou sa villa d'Auteuil.

Les financiers sont fiers de s'asseoir à sa table,

Car le vieux satirique est devenu traitable.

Il n'est plus de ces gueux de vertus entichés;

L'horreur du vice tombe au rang des vieux péchés;

Gentilhomme, il possède un carrosse à ses armes;

j\Iéme la Montespan trouve à ses vers des charmes!

Oui n'aime Despréaux, il n'aime pas les Dieux,

C'est un Boursault abject, un Pradon odieux;

Son orgueil maladif éclate en ses épHres,

Sa vanité d'auteur aspire à tous les titres;

Du roi victorieux ses yeux soit éblouis.

Mais Louis malheureux ne sera plus Louis *.

Au gré de son humeur, jésuite ou janséniste,

Il n'aime dans Arnauld que son apologiste.

Et pour fuir le courroux d'un Ordre redouté,

Lui-même se renie avec la vérité.

PRÉFACE. i t

S'il n'avait à Trévoux reçu les étrivières,

Avec les fils d'Ignace il ferait ses prières '.

Il se rangeait parmi leurs plus chauds partisans,

Dans le livre à'Eurjrne il avalait l'encens *,

La louange à ses yeux n'est jamais équivoque;

Voyez avec quel art lui-même la provoque,

Et forme son Brossette à ce métier charmant

De faire son éloge imperceptiblement -.

Le Latin d'un moderne est pour lui ridicule,

Mais qui traduit ses vers touche aux bornes d'Hercule ^ ;

Des leçons de Pascal il n'excepte que soi;

Aimerons-nous Boileau, s'il faut haïr le moi *?

Et toi, Racine, aussi, plus généreux athlète,

Tu laisses le théâtre et ton œuvre incomplète,

Et sans te retourner pour voir la Champmeslé,

Tu tombes courtisan de ton ciel étoile "" !

Halte! criera bientôt quelque hargneux critique!

Assez parler de vers dans ce siècle pratique.

Où règne l'ascenseur et la rapidité,

Avec le téléphone et l'électricité,

Où sur l'automobile une troupe effarée

Va réconcilier la Seine avec la Sprée.

Pour pérorer ainsi devant le monde entier,

Êtes-vous président d'une ligue ou portier?

Sur la loi du pardon quelle est votre pensée?

Avez-vous de l'impôt trouvé la panacée,

• Les entretiens cVAriste et d'Eugène parle P. Bouhours..

Et si bien répandu la pluie et le beau temps.

Que nul ne paye trop et que tous soient contents?

Aimez- vous la patrie, ou seriez-vous un traître?

Si vous ne Têtes pas, vous le devez paraître,

Car mon patriotisme éclate d'autant mieux

Que j'accuse le vôtre et vous rends odieux.

Pour surmonter les vents, d'un vol puissant et libre,

Comment faut-il dans Tair établir l'équilibre?

Quel est le vrai moyen de se casser cent os?

Est-ce celui de Vaulx ou celui de Santos?

Ah! les Avariésl encore une hérésie

De cette pudibonde et sotte Anastasie!

Allons I il faut saisir l'occasion au cou,

Par un nouvel accroc au dérret de Moscou,

Changer la Comédie en une école austère,

Y prêcher les vertus ou le thermocautère,

Et pour mieux expliquer des vices inconnus,

Aux yeux des spectateurs les étaler tout nus...

Monsieur, je ne suis rien de tout ce que vous dites,

Ni frère des maçons, ni père des jésuites,

Je ne suis député, ni maire, ni mineur,

Pour mener mon prochain comme son gouverneur,

Mais puisque Boileau reste un compagnon d'étude,

Que de le fréquenter nous avons l'habitude,

Et qu'il est lalimentde nos jeunes esprits,

Ne faut-il pas enfin l'estimer à son prix?

Si donc de mon scalpel je fouille ses chairs vives,

En ce temps d'idéal et de bontés actives,

PRKFAGE. 13

Où le bonheur commun est à Tordre du jour,

Où pour le genre humain chacun se meurt d'amour,

Où l'on ne fait un pas, d'un côté ni de l'autre,

Sans voir sur son chemin se dresser un apôtre.

Je me pose en soldat de l'Education,

Et réclame ma part des prix de Montyon !

Note 1, page 2.

Nous croyons devoir appeler toute l'attention du lecteur sur cette remarque. Il nous eût été facile de retrancher de nos extraits ceux où le même vers de Boileau est rapproché de deux et parfois même de trois passages d'auteurs différents, mais il nous a paru qu'une critique loyale ne pouvait se permettre ces sortes d'escamotages. En admettant que Boileau ait parcouru ces auteurs, comme nous l'avons faitnousmême, la plume à la main et noté les pensées, les images et les expressions les plus saillantes, il a pu utiliser, au hasard tel ou tel de ces passages ou plusieurs analogues en empruntant quelque chose à l'un et à l'autre. Nos citations ne font donc pas toujours double emploi et, dans tous les cas, le lecteur qui voudra bien nous suivre sera initié aux mystères de notre travail et pourra se prononcer sur pièces. La critique la moins bienveillante a dû reconnaître que nous avions fait, dans notre brochure sur Ronsard, œuvre de patience; elle n'aura pas trop de peine à faire, grâce à nous, œuvre de discernement.

Note 1, page 3.

Dans YÉpitrc à Alcandre, très spirituelle satire, un adversaire de Boileau parle de son Lutrin :

iG PREFACE.

OÙ par des incidents qu'il pille chez autrui, î

Il tâche d'ennoblir le peu qui vient de lui.

On voit le même esprit animer sa satire.

Il s'en sert seulement pour mordre et pour médire; j

Et toujours par caprice et jamais par raison

Verse indifféremment son fiel et son poison.

Ah! qu'il fait beau le voir lorsqu'il s'enfle et se guindé,

Ce corbeau déniché des Montfaucons du Pinde, .

Faire tout retentir de ses croassements, {

Et des morts immortels ronger les ossements...

Qu'on mêle en un creuset Racine et tous ses vers,

Pour qui ses partisans ont tant crié merveille, •

On n'en tirerait pas une once de Corneille.

Si Boileau de Racine embrasse l'intérêt,

A défendre Boileau Racine est toujours prêt,

Ces rimeurs de concert, l'un l'autre se chatouillent,

Et de leur fade encens, tour à tour, se barbouillent.

L'auteur de la satire reproche aux deux amis de considérer leur charge d'historiographe comme une sinécure :

C'est ce que dit un jour un commis de finances;

Nous n'avons encor vu rien d'eux que leurs quittances.

Et il les peint, d'une faron amusante, dans l'exercice de leurs fonctions :

Ces messieurs du sublime, avec longue rapière, Et du mieux qu'ils pouvaient prenant mine guerrière, Allaient, chacun monté sur un grand palefroy. Aux bons bourgeois de Cand inspirer de l'effroi.

Note 1, page 4.

Si l'élite des maîtres de notre jeunesse, et non pas seulement quelques élèves de l'Éoo/e (VAthénes, connaissaient pour les avoir vus les pays dont ils parlent parfois avec une admiration de commande, l'enseignement des langues

anciennes en serait tout rajeuni; quelques subsides de rÉtat, quelques dons des particuliers permettraient d'organiser d'une façon permanente des voyages et des séjours dans ces pays, aujourd'hui d'un accès si facile.

Note 1, page 7.

On signale dans la plupart des éditions, ces variations, comme des variantes, sans insister autrement sur la valeur morale du procédé.

Note 1, page 10.

« Les prospérités de la France coûtent cher au greffe (il était question de supprimer la place d'un de ses neveux), et si cela continue j'ai bien peur que les trois quarts du royaume ne s'en aillent à l'hôpital couronnés de lauriers. » (Lettre de Boileau à Brossette, 15 juin 1704.) Boileau ajoute : « Il faut pourtant tout espérer de Dieu et de la prudence du roi. » Le lecteur jugera si ces derniers mots infirment le sens du passage qui précède.

Note 1, page 11.

Boileau :

« Que de tant d'écrivains de l'Ecole d'Ignace Étant, comme je suis, ami si déclaré. )>

Ce dernier vers est bien prosaïque. Malherbe, mais Boileau, plus encore que Malherbe, ont méconnu le véritable génie de la langue poétique, en y introduisant des formes grammaticales qui font trop ressortir l'articulation des mots, l'ossature de la phrase et qui ne conviennent qu'à la prose. Au reste, on rencontre dans les œuvres en prose de Boileau, et notamment dans ses Préfaces, les mêmes vocables que dans ses poésies les plus achevées.

Note 2, page il.

On lit dans une lettre de Boileau à Brossette : <( Oserai-je vous dire que le dessein que vous aviez pris de faire des remarques sur mes ouvrages est bien aussi bon et que ce serait le moyen de faire une imperceptible apologie qui vaudrait bien une apologie en forme. Je vous laisse pourtant le maître de faire ce que vous jugerez à propos. Je puis bien donner conseil aux autres sur ce qui les concerne, mais pour ce qui me regarde je m'en rapporte toujours au conseil d"autrui. Les vers latins que vous m'avez envoyés sont très élégants et ils m'ont réconcilié avec les poètes latins modernes dont vous savez que je fais une médiocre estime dans la persuasion où je suis qu'on ne saurait bien écrire que sa propre langue. »

Note 3, page 11.

<( Il y a plus de six nouvelles traductions latines de mes ouvrages qui ont toutes leur mérite. En voici la liste : la satire du Festin, le premier chant du Lutrin, l'Épître sur l'amour de Dieu, l'Épître à M. de Lamoignon, la satire de l'homme, le o^ chant du Lutrin et un grand nombre d'autres qui ne sont pas imprimées et qu'on m'a données écrites à la main. Ainsi, monsieur, me voilà poète latin confirmé dans toute l'Lniversité. »

Boileau écrivait autrefois : <( C'est une étrange entreprise que d'écrire une langue étrangère quand nous n'avons point fréquenté avec les naturels du pays, et je suis assuré que si Terence et Cicéron revenaient au monde, ils riraient à gorge déployée des ouvrages latins des Fernels, des Sannasars et des Murets. » (Lettres à Brossette.)

Ronsard avait dit dans sa préface de la Franciade : « Je te conseille d'apprendre diligemment la langue Grecque et Latine, voire Italienne et Espagnole, puis quand tu les sauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon soldat et composer en ta langue maternelle, comme a

fait Homère, Hi'siode, Platon, Aristote et Théophraste, Virgile, Tite-Live, Salluste, Lucrèce et mille autres qui parlaient même langage que les laboureurs, valets et chambrières. Car c'est un crime de lèse-majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sais quelle cendre des anciens... Je supplie très humblement ceux, auxquels les Muses ont inspiré leur faveur de n'être plus Latineurs ni Grécaniseurs comme ils sont plutôt par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfants, de leur pauvre mère maternelle; ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'avenir que s'ils avaient, à l'imitation de Longueil, Sadolet, ou Bembe, recousu ou rabobinéje ne sais quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Cicéron, sans tant se tourmenter, car quelque chose qu'ils puissent écrire, tant soit-elle excellente, ne semblera que le cri d'une oie auprès du chant de ces vieils cygnes, oiseaux dédiés à Phébus Apollon. Après la première lecture de leurs écrits, on n'en tient non plus de compte que de sentir un bouquet fané... »

Et Du Bellay, dans sa Défense de la langue française avait consacré plus d'un chapitre à démontrer « qu'il est impos sible d'égaler les anciens en leur langue ».

Au surplus, ces latinistes modernes ne sont pas toujours si méprisables. L'un d'eux, Marcellus Palingenius, qui n'est pas cependant du premier ordre, a de grandes analogies avec Boileau; ce sont les mêmes vers proverbes, les mêmes lieux communs d'art et de morale ; son Zodiacus vitae débute à peu près dans les mêmes termes que VArt poétique :

Mens mea, nescio quo jamdudum impulsa furore, Ardet lauriferos Parnassi invisere colles... Vincit amor Musae, vincit Deus; ardua quamvis Sit via, non metuit virtus invicta laborem. 0 quam magna et, quam miranda potentia coeli!... Si Deus ipse volet qui nunc milii carmina dictât.

Note 4, page 11.

M. Boutroux, dans son livre sur Pascal (Hachette, 1900), a, comme toujours, admirablement caractérisé le génie rare et singulier de celui « qui avait pour maxime : le moi est u haïssable ».

Note o, page 11.

On sait que Racine lit une fin en épousant une femme laide et fort peu instruite, mais riche, trèspieuse, et, paraît-il, bonne ménagère et de sens pratique. M. Larroumet, dans son étude sur Racine (Hachette, collection des Grands Écrivains français), a indiqué, avec une mesure exquise, certains traits de caractère qui peuvent chagriner les admirateurs du poète, mais qu'un historien exact, ou même délicat, ne pouvait passer entièrement sous silence.

On peut distinguer plusieurs phases clans l'élude de nos classiques. D'abord c'est une admiration sans bornes, une adoration qui se tourne plus volontiers vers un auteur préféré, comme celle des Italiens pour leurs saints; telle fut, telle est encore la religion napoléonnienne; pour peu qu'on blâme un des actes les plus répréhensibles du grand empereur, les croyants répondent : « Il avait ses raispns ». Un écrivain étranger a baptisé cette idolâtrie d'un nom très bien trouvé : le culte des héros,'' \^ ' -^'■*-- ?

Ensuite sont venues les histoires littéraires; dans ces généralisations, d'une philosophie un peu doctorale et prétentieuse, les classiques, jugés sur leurs croyances et sur le rôle qu'ils avaient joué dans le mouvement des idées, ont dû essuyer quelques critiques; ils restent sur leur piédestal, mais on prend l'habitude de les considérer non plus comme des idoles, mais comme des créatures d'élite, sujettes,

22 INTRODUCTION. *i

dans une certaine mesure, aux imperfections de notre pauvre humanité. I

Stendhal et Sainte-Beuve ont inauguré ce qu'on peut appeler la critique biographique et d'analyse, qui parut, dès l'origine, trop méticuleuse et éprise du détail pittoresque et significatif, mais dont les défauts ont été bien accusés depuis dans l'œuvre des Concourt et dans celle de Taine à qui nous devons d'ailleurs de si brillants essais de synthèse littéraire. On a pu reprocher justement à cette école de trop verser dans l'anecdote, de trop se complaire dans la peinture des mœurs, de s'occuper des personnes jusqu'à perdre de vue les œuvres, et d'avoir déshabitué les lecteurs de l'étude directe et approfondie des originaux. En même temps, chose importante à noter, dans ces galeries de portraits on voyait apparaître des écrivains du second et même du troisième ordre, des oubliés et des méconnus, que les plus instruits ne connaissaient que par les extraits, toujours les mêmes, qui se transmettent dans les recueils de morceaux choisis. Le génie de Sainte- Beuve éclatait dans ces sortes de résurrections littéraires; ses pastels en ce genre sont délicieux, mais ils nous donnent trop l'illusion de la beauté et de la vie ; quelques traits vivement rendus nous font croire à la présence d'un auteur de talent

et de prix, et grande est notre déception, à la lecture (le ses ouvrages, de n'y trouver à notre goût que les spécimens donnés par le critique.

De notre temps, par cette réaction si connue dans l'histoire des idées, on revient cà la synthèse et aux généralités littéraires; et les théories d'un Brunetière ont une parenté évidente avec celles d'un Saint-Marc Girardin ou d'un Nisard. Mais dans cette longue série de travaux, souvent remarquables, on ne s'est guère appliqué à la technique même de l'art. L'enquête si pénétrante, et en la forme d'une élégance toute florentine, trop vite abandonnée par l^ourget, avait un caractère surtout philosophique. Tandis que dans les œuvres des peintres et des sculpteurs, la critique (je ne dis pas celle des journalistes hâbleurs mais des spécialistes compétents), étudie le faire du maître, ses procédés de composition, ses manières successives, ce n'est que par exception et d'une façon superficielle et sommaire, qu'elle tente l'application de cette méthode à nos écrivains classiques *.

Ce qui est à la mode, ce sont les petites recherches d'érudition; on fouille les archives publiques ou pri-

* M. Emile Deschanel est un des rares auteurs qui ont frayé une nouvelle voie à la critique littéraire. Certaines de ses conclusions peuvent être contestées, mais elles font penser.

vées pour retrouver le lieu ou la date de naissance d'un auteur, ses ascendants, descendants, parents et alliés, les contrats qu'il a pu signer, son testament, l'inventaire de son mobilier et s'il s'agit, par exemple, de Molière, on relèvera année par année et étape par étape, autant que possiijle, les pérégrinations de sa troupe; détails, sans doute, curieux, intéressants, instructifs à certains égards, mais le plus souvent étrangers à l'œuvre même qui est, sinon la cause, du moins le prétexte de ces patientes investigations. Le hasard de mes études m'ayant amené à lire avec attention les écrits de Boileau, après ceux de Ronsard, j'ai essayé de pénétrer plus avant qu'on ne l'avait fait jusqu'à présent dans la technique de son art et cette tentative m'a paru d'autant plus utile et légitime que, de l'avis des critiques les plus autorisés qui ont parlé de Boileau et de l'aveu de Boileau lui-même, ce n'est pas la conception, ce n'est pas même la structure générale de l'œuvre, qui fait, aux yeux de l'auteur du Lutrin, le mérite d'un poème, mais les ornements de détail, l'épithète élégante, la rime rare, et toutes les figures du langage qu'une rhétorique, digne de ce nom, nous enseiirne.

Dans une récente brochure, nous avions soutenu que le Lutrin ^ si admiré comme l'œuvre la plus

originale de Boileau, n'était qu'une suite de parodies et de copies, et nous avions promis d'en fournir les preuves. L'heure est venue de tenir cette promesse. Si on veut bien prendre la peine de lire avec attention nos extraits, on verra dans quelle mesure le satirique a imité, dans le fond et dans la forme, les faiseurs d'épopées qu'il a cru devoir poursuivre de ses moqueries et de ses critiques.

Nous ne soutenons nullement que chaque passage de ces écrivains, que nous avons mis en regard d'un passage de Boileau, ait été directement imité par lui. En signalant l'analogie continue de tant d'expressions et d'idées, nous avons voulu seulement montrer qu'elles n'étaient pas particulières à l'auteur du Lutrin, qu'il avait pu les puiser dans les écrits de ses prédécesseurs, comme aussi dans le réservoir commun du langage de son temps. Cette évolution des formes poétiques, dont nous avons déjà signalé l'importance, aide à déterminer le degré d'originalité des écrivains. Et à ce point de vue, les rapprochements que nous avons établis entre Boileau et Corneille d'une part, entre Corneille et Racine de l'autre, c'est-à-dire entre deux générations de classiques, ne sont pas dénués d'un certain intérêt.

Comme les poètes, Boileau a imité les prosateurs, un Balzac, un Voiture, un Saint-Evremond, un

La Bruyère". Usant du droit fort contestable que s'arrogent les écrivains de génie, il a pris son bien partout où il l'a trouvé. Ces imitations sont si nombreuses et persistantes qu'on est tenté de se demander si notre poète n'en a pas fait un système constant : nos recherches, forcément limitées, n'ont eu pour objet qu'un petit groupe d'écrivains célèbres ou connus d'une époque voisine de la sienne; mais combien d'ouvrages obscurs ont pu lui prêter quelques traits heureux dont il s'est emparé sans scrupule?

Un critique fort distingué, qui nous a fait l'honneur de parcourir notre brochure sur Ronsard, nous a reproché d avoir trop multiplié les extraits; à l'en croire, il ne fallait citer que les passages oii l'imitation était évidente. Singulière exigence quand il s'agit d'écrivains que sépare toute la distance du xvi*" siècle au xvn*"! On se fait parfois une idée bien fausse et bien naïve du plagiat littéraire! Emprunter à un auteur ancien toute une tirade, c'est vraiment

* Nous n'avons cité de ces écrivains que quelques pensées brillantes, habillées en vers; mais nous osons soutenir que Boileau dans ses œuvres en ]>rose (préface, lettres, réflexions sur Longin) n'est pas plus original. Ses procédés d'assimilation ressemblent beaucoup à ceux de Malherbe. Il excellait, comme lui, à recueillir une idée ingénieuse ou piquante, à la répéter sans cesse et à la colporter comme sienne dans sa conversation, comme dans ses écrits. Nous connaissons des contemporains dont la réputation n'est guère due qu'à ce manège.

l'enfance de Tart! Un imitateur de la force de Boileau n'est pas réduit à se laisser prendre en flagrant délit, la main dans le sac; ses procédés d'assimilation sont plus adroits. Et pour l'observateur attentif, la rencontre de telle épithète, de telle métaphore peut être vraiment révélatrice, tandis que la coïncidence d'une même idée ne sera parfois que l'effet du hasard. Et la présomption que font naître un ensemble de passages, où l'imitation est probable ou possible, a souvent plus de force que celle qui s'appuierait sur un petit nombre de citations, chacune plus probante en apparence et plus significative.

Certains historiens littéraires qui font autorité, comme Gandar, Petit de Julleville, Faguet, Brunetière, en prétendant que Boileau n'avait pas lu Ronsard, ne se sont pas aperçus qu'ils mettaient notre auteur en fort mauvaise posture. Que penser d'un critique qui attaque avec une telle amertume et avec un acharnement si singulier un écrivain sans même l'avoir lu? Car le nom de Ronsard revient sans cesse dans les écrits de Boileau; dans le Festin ridicule, au commencement de sa carrière, plus tard et à diverses reprises dans Y Art poétique, et aux années de vieillesse, dans les Réflexions sur Longin.

Notre respect pour le caractère de Boileau nous impose l'obligation d'admettre qu'il a lu Ronsard et

qu'en homme de goût, il n'a pu rester insensible à toutes les beautés qui éclatent dans l'œuvre de ce poète, alors encore si illustre, qu'on trouvait dans la bibliothèque de tous les hommes de lettres et dont le nom était souvent invoqué dans les discussions littéraires du temj»s '. En veut-on une preuve? Dans sa préface d\4lanc (1054), Scudéry donne une liste fort intéressante des écrivains dont il s'est inspiré pour la composition de son poème :

« J'ai donc consulté les maîtres là-dessus, c'està-dire Aristote et Horace, et après eux Macrobe, Scaliger, le Tasse, Castelvetro, Picolomini, Yida, Yossius, Pacius, Ricobon, Robortel, Paul Benni, Mambrun et plusieurs autres. Et passant de la théorie à la pratique, j'ai relu fort exactement riUiade et lOdyssée d'Homère, l'Enéide de Virgile, la Guerre civile de Lucain, la Thebaide de Stace, les Roland amoureux et furieux de Boyardo et de TArioste, l'incomparable Jérusalem délivrée du fameux Torquato, et un grand nombre d'autrespoèmes en diverses langues, tels que sont les premiers livres de la Franciade de Ronsard *, le saint Louis du Père Le Moine, et le beau poème de la conquête

* Scudéry parlant au cardinal de Richelieu, avait déjà fait l'éloge de l'ouvrage :

Que le divin Ronsard Ji'osa que commencer.

de Grenade, le plus bel ouvrage que l'Italie nous ait donné depuis le ïasse. »

Il est probable que Boileau, lui aussi, en passant de la théorie à la pratique, et de ÏArt poétique au Lutrin, et bien qu'il se soit défendu de connaître Vida, a étudié avec profit les mêmes modèles, en y joignant Cervantes et Tassoni ; et les poèmes français comme le Moïse de Saint-Amant, la Pucelle de Chapelain et la Pharsale de Brébeuf qui n'ont paru qu'après YAlaric. Quoi! il aurait lu et même traduit et commenté des écrivains de troisième ordre, un sophiste sans originalité, comme Longin, et il n'aurait pas eu la curiosité de jeter les yeux sur Ronsard qu'il peut aimer plus ou moins, mais qui a toujours préoccupé si visiblement sa pensée! Au reste, écoutons Brossette : « Dans le temps où il fît cette épître (la 4*^), il travaillait à son poème du Lutrin, ainsi il était rempli de la lecture de tous les meilleurs poèmes tant grecs, latins qu'italiens. » Et Boileau, lui-même, dans les premiers vers de la X'^ satire (sur les femmes), fait connaître indirectement sa méthode de travail :

Je sais que c'est un texte où chacun fait sa glose, Que de maris trompés tout rit dans l'Univers, Epigrammes, chansons, rondeaux, fables en vers.

Satire, comédie, et sur cette matière.

J'ai vu tout ce qu'ont fait La Fontaine et Molière,

J'ai lu tout ce qu'ont dit Villon et Saint-Gelais,

Arioste, Marot, Boccace, Rabelais,

Et tous ces vieux recueils de satires naïves

Des malices du sexe immortelles archives...

Ces vers sont significatifs ; cependant la critique, à notre connaissance, n'a guère profité de cette indication. C'est ainsi qu'elle admire comme des beautés originales et même comme des traits caractéristiques dans l'œuvre du poète, des passages évidemment imités et même plagiés comme celui-ci; il parle de Benserade :

Mais ce n'est plus le temps, le public détrompé D'un pareil engouement ne se sent plus frappé, Tes bons mots autrefois, délices des ruelles *, Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles, Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins. Sont des collets montés et des vertugadins.

Quel style, quel pittoresque! s'écrie M. Lanson ; « Boileau n'a pas l'œil moins exercé que l'oreille. On a tort de croire que l'imagination ait manqué à Boileau... L'idée tourne naturellement chez lui en

* Boileau avait dit autrefois, avant son échec académique et du temps où ce poète frivole et si maniéré était encore à la mode :

Que de son nom chanté par la bouche des belles, Benserade, en tous lieux, amuse les ruelles.

image. » {Boileau, édit. des Grands écrivains français, 1892, p. 50.)

Par malheur, ce critique, si distingué, à qui nous devons un de nos meilleurs manuels littéraires, n'avait pas tout lu dans l'œuvre de Patru*, qu'il connaissait cependant (puisqu'il la cite et la juge), et que Boileau connaissait lui aussi et qu'il ne méprisait ])as. Les Lettres à Olinde sont cependant fort jolies et méritaient d'arrêter l'attention. En voici quelques lignes : « A qui songez-vous, cruelle Olinde? Ne vous souvenez-vous plus du crédit et de tendre et de tendresse et que cette humeur sauvage est à peu près à la mode comme les collets montés, les vertugadins et les autres affiquets ** du siècle passé. »

Dans la préface (ÏAlaric, qui est décidément bien curieuse, Scudéry cite ce mot de Marin : « Prendre sur ceux de sa nation, c'est larcin, mais prendre sur les étrangers, c'est conquête. » Et il ajoute que, j^our son propre compte, il a presque toujours inventé et qu'il n'a que rarement imité : « Les doctes remarqueront sans doute quelques endroits imités d'Homère, de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de

* M, Brunetière parle avec dédain de Pairu. Je pourrais cependant citer de lui telle oraison funèbre où Bossuet s'est plu et a I)rorité.

** Ronsard :

Elle portait mille affi<iuets au sein.

Lucain, mais je n'en ai pas abusé et si j'ai pris quelque chose dans les Grecs et dans les Latins, je n'ai rien pris du tout dans les Italiens, dans les Espagnols, ni dans les Français, me semblant que ce qui est étude chez les anciens est volerie chez les modernes. » Scudéry ne fait ici qu'une déclaration de Gascon; il ment effrontément; il a imité, copié et plagié les modernes comme les anciens et les Français comme les Italiens et les Espagnols; Brébeuf aussi et Chapelain n'ont fait, sur ce point, que suivre ses traces. Mais on apprend à connaître, en le lisant, lès idées de son époque sur l'imitation littéraire, sur les emprunts qui sont légitimes et sur ceux que la morale interdit. Boileau avait trop de tact et de flair, il avait le nez trop fin, pour ne pas sentir ces délicates nuances, et pour ne pas comprendre, qu'aux yeux du lecteur équitable, imiter les auteurs, les poètes surtout, de sa propre langue ou ceux des anciens ou même des modernes étrangers, ce sont deux manifestations très différentes de la liberté d'écrire et de la faculté d'inventer; aussi a-t-il mis plus d'une fois son fidèle Brossette sur de fausses pistes et n'a-t-il avoué que les imitations qui sont des conquêtes et jamais celles qui sont des larcins. Nous tenons à ce que le public connaisse notre pensée tout entière sur l'œuvre de Boileau, et après

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avoir donné pleine carrière à la folle du lof/is dans cet idiome poétique de l'a peu près et de l'hyperbole, qui ne se prête guère aux définitions d'une critique littéraire juste et exacte, nous avons apprécié avec un sincère désir d'impartialité les qualités et les défauts de notre auteur dans les notes en prose qui sont le complément nécessaire de cette introduction. Je tiens à remercier les critiques consciencieux qui ont pris la peine de lire mon précédent volume et d'en rendre compte, en bien ou en mal. Mais je me fais un plaisir d'exprimer tout particulièrement ma gratitude à l'éminent collaborateur de V Univers, M. E. Biré. Cet écrivain, dont les grands travaux d'histoire littéraire sont si hautement appréciés de ceux mêmes dont ils contrarient le plus les sentiments ou les idées, a bien voulu exposer le résultat de mes recherches avec l'intention obligeante de faire ressortir le genre d'intérêt et d'originalité qu'elles peuvent présenter. A défaut d'autres mérites, je crois avoir celui d'apprécier à sa valeur ce témoignage d'une bienveillance toute spontanée et je prie mon honoré confrère de m'excuser si j'ose me parer ici de son indulgente approbation.

20 novembre 1901.

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