‹ Un faux classique, Nicolas BoileauChapitre 2 sur 66 · VOITURE · texte numérisé non relu

VOITURE

Cette rime ici me tue.

BOILEAU

Dans ce rude métier où mon esprit se tue

NOTES SLIl BOILEAU. 49

presque identiques, quand les dangereux railleurs en ce genre seront morts et bien morts. Car Boileau n'est guère brave que contre les petits et les faibles. L'essai sur l'Ode est d'une insignifiance ridicule comme l'Ode sur Namur elle-même. L'essai sur la satire passe à côté de la question. Dans la préface générale de 1701, il y a une théorie très significative sur le critérium des belles œuvres. Il faut suivre le goût général qui ne se trompe jamais. C'est la doctrine d'un auteur arrivé qui prêche pour son saint, doctrine qui ne cadre guère avec cet esprit indépendant qu'on lui prête si légèrement. En réalité sa pensée critique a passé par plusieurs phases. Jeune, il cherche la réputation par le tapage. Il s'en prend à Chapelain qui a. des protecteurs puissants, mais beaucoup d'ennemis qui accueillent avec joie ses attaques. Les satires, d'abord écrites au hasard et sans but, à mesure que le combat s'envenime, deviennent des satires littéraires. Il prend au sérieux son caractère de critique. Il traduit en vers pompeux YEpitre aux Pisons. Il défend le genre noble, cher à Louis XIV, et la morale chère à Arnauld, en qui il estime surtout un prùneur utile, comme en Patru, comme en Lamoignon. Enfin ce frondeur austère, devenu, par la grâce de la Montespan, historiographe du roi, se calme soudain : il n'écrira

uO NOTES SUR BOILEAU.

plus guère que pour faire son éloge, et parader devant les badauds; il n'avait plaidé la cause de Molière que pour paraître son défenseur; et son épître à Racine n'avait été qu'un prétexte à sa propre apologie.

Paru jeune dans la carrière, il a eu la chance de survivre à toutes les e-loires de son siècle et à tous ses adversaires. Il est resté maître du champ de bataille. Mais s'il faut juger un arbre à ses fruits et une œuvre à ses résultats, que dire de la sienne? Vanité des vanités! Il a fait disparaître de la scène de vrais poètes comme Ronsard, des écrivains originaux comme Théophile ou Saint-Amant. Quels sont ceux que son influence a fait naître? A-t-il seulement entravé le triomphe de Y opéra qu'il détestait parce qu'il faisait concurrence à sa coterie littéraire? A-t-il empêché la victoire des modernes et paralysé l'action des La Motte et des Fontenelle? Malgré tous ses grands cris et les grossières injures qu'il a vomies — le mot n'est pas trop fort — contre Perrault, il a dû finalement faire devant lui une retraite juste assez honorable pour sauver sa face et son amour-propre. Le champion des modernes était loin d'ailleurs d'être un adversaire méprisable. Galant homme, d'une culture bien plus variée et plus étendue que celle de notre satirique.

il n'a jamais dans la polémique le ton du cuistre et du pion, comme le défenseur des anciens; ses Dialogues sont agréablement écrits, ingénieusement pensés, et ses Contes qui n'ont rien perdu de leur piquant attrait, vivront plus longtemps sans doute que les œuvres, autrement prétentieuses, du grand Nicolas.

A quoi ont abouti les préceptes vagues et généraux, les lieux communs de son Art poétique'! Le théâtre de Crébillon et de Voltaire vaut-il celui de Corneille? Grâce à lui le genre didactique, essentiellement étranger à la poésie, a germé en tous pays et a envahi toutes les littératures, où il a fleuri pendant plus d'un siècle. Le vrai produit de Boileau, c'est Delille qui, comme poète, lui est à peine inférieur et qui avait plus d'esprit.

Son caractère. — Il était adroit avec ses airs de paysan du Danube et comme l'a bien fait remarquer Voltaire :

Zoïle de Ouinault et flatteur de Louis

il a su en flattant, en flagornant d'une façon dégoûtante le roi, se servir de sa protection pour injurier à son aise ses adversaires et même parfois pour étouff"er leurs ouvrages. D'une vanité énorme, bien plus grande que celle de Ronsard et moins

d2 notes sur boileau.

justifiée, il n'est occupé dans ses dernières œuvres qu'à poser devant son public. Hostile en principe aux modernes latinisateurs, qu'il poursuit, à l'exemple de Ronsard, d'incessants quolibets, il exulte de joie en voyant ses œuvres traduites par les Jésuites et les maîtres de l'Université. Il altère Maucroix, en publiant, après sa mort, quelques lettres de la correspondance qu'ils ont échang-ée; et cela pour une vaine satisfaction d'amour-propre; des termes d'amicale familiarité deviennent , par d'adroites transpositions, les hommages d'un disciple respectueux et déférent. Il excite le bon Brossette à faire dans ses commentaires une apologie imperceptible de son œuvre. Il lui raconte toutes sortes d'anecdotes qui transforment Racine, Molière et La Fontaine en admirateurs enthousiastes de son génie poétique, tout en insinuant que ces amis si chers doivent leurs plus beaux traits aux anciens ^

Il renonce à la poésie dès qu'il reçoit de Louis XIV un emploi noble et fructueux, lui qui

1. Voir la lettre à M. Perrault : « Pouvez-vous nier que ce soit dans Tite-Live, dans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain que M. de Corneille a pris ses plus beaux traits... Pouvez-vous ne pas convenir que ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine? Pouvez-vous ne pas avouer que c'est dans Plante et dans Térence que Molière a appris les plus grandes finesses de son art? » On voit ici la partialité de Boileau pour Racine qui doit beaucoup plus aux anciens que Corneille ou Molière.

liai- une allusion peu convenable et assez injuste,

avait flétri les auteurs dégoûtés de gloire et d'argent

allâmes. Il raille la pauvreté chez les autres. Sur la

fin de sa vie, il fréquente les tinanciers pour qui,

dans sa jeunesse, il n'avait pas de flétris.sures assez

fortes. Dans sa querelle avec les Jésuites, il ne se

montre ni très franc, ni très droit, ni surtout bien

reconnaissant. Ce satirique féroce, qui a provoqué

le premier presque tous, ses adversaires, ne peut

supporter la moindre contradiction ; il voit rouge,

quand les journalistes de Trévoux usent à son éffard

des droits de la critique qu'il voudrait s'arroger pour

lui seul et contre tous.

Dans la liste des gratifications établie sur la demande de Colbert, Chapelain, parlant de luimême, s'exprimait ainsi assez charitablement : « On le croit assez dans les matières de langue et on passe volontiers par son avis pour la manière dont il se faut prendre à former le plan d'un ouvrage de quelque nature qu'il soit, ayant fait étude de tous les génies et son caractère étant plutôt de judicieux que de spirituel. Surtout il est candide' et comme il

faU 1?,? „?.""""" **' Chapelain quand il parle de sa candeur et

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Que le bien et le mal y sont prisés au juste. et ailleurs il se représente ainsi :

NOTES SLR BOJLEAU.

appuie toujours de son suffrage ce qui est véritablement bon, son courage et sa sincérité ne lui permettent jamais d'avoir de la complaisance pour ce qui ne Test pas. S'il n'était pas attaché à son poème, il ne ferait peut-être pas mal l'histoire de laquelle il sait assez bien les conditions. » Ce portrait de Chapelain fait par soi-même, selon la mode du temps, ne semble-t-il pas le modèle sur lequel son redoutable ennemi a composé le personnage et le rôle qu'il devait jouer devant ses contemporains et imposer ensuite à la trop complaisante et crédule postérité. A la vérité Chapelain est un Boileau manqué, mais Boileau n'est guère qu'un Chapelain qui a réussi.

Boileau ne paraît pas avoir eu de rapports personnels avec Corneille, et il Fa critiqué, plus d'une fois, en termes blessants, et qu'un poète fort jeune encore, comme lui, et à ses débuts, n'aurait pas dû

Le censeur qu'ils ont peint si noir et si terrible

Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité,...

Et qu'entin sa candeur seule a fait tous ses vices.

Il faut avouer que si la prose de Chapelain n'est pas bonne, la poésie de Boileau ne vaut guère mieux. Cette candeur qui a fait seule tous ses vices est du galimatias triple.

se permettre à l'égard d'un si grand homme et déjà vieux.

Tel excelle à rimer qui juge sottement...

Et je ne puis souffrir ces auteurs renommés...

Je me ris d'un acteur qui lent à s'exprimer...

Molière n'aurait jamais parlé sur ce ton de son vénérable ami.

En revanche Boileau a fréquenté les pires ennemis

de Corneille comme d'Aubio-nac; il s'est amusé à le

parodier avec Furetière, avec Racine.

Le i>rétexte de sa querelle avec Chapelain ne semble pas avoir été bien honorable. Prétendait-il se faire inscrire comme son frère sur la fameuse liste *? Cependant, à cette époque, il n'avait presque rien écrit; il avait pu lire quelques vers de circonstance à des amis, dans des lieux de plaisir, et en assez mauvaise société; il ne fréquentait pas les salons qui donnaient le ton au monde littéraire et qui faisaient et défaisaient les réputations; c'était un inconnu, qui aimait les lettres, la vie

1. En 1068, dans la satire IX, Boileau disait en propres termes :

Xon, pour louer un roi que tout l'Univers loue, Ma lanf^ue n'attend point que l'argent la dénoue.

Les gens en place connaissent la valeur de ces protestations désintéressées. Dès l'année suivante Boileau recevait une pension et depuis il n'a guère publié de poèmes sans y glisser, tant bien que mal, un éloge du roi.

joyeuse et indépendante des bohèmes et cherchait sa voie. Sans doute alors, comme tous les poètes du temps, il était hanté du désir d'ériger ce monument, vainement attendu, ce poème épique que Ronsard, dans tout son feu, n'avait su qu'ébaucher et où devait échouer, deux siècles plus tard, dans une dernière tentative, le génie trop positif de notre grand Voltaire.

On intervertit généralement les rôles quand on parle des relations de Molière et de Boileau. Ce nest pas tenir assez de compte de la chronologie que de nous montrer tous les grands auteurs du siècle, dès l'apparition des Satires, groupés autour de Boileau.

Molière était alors un personnage, il avait déjà conquis la célébrité. Boileau n'était qu'un débutant, un très petit garçon, et Molière en parlant de l'auteur des Satires dans une de ses pièces a plus fait pour la réputation de Boileau que Boileau pour celle de Molière, en prenant la défense du « rare et fameux auteur r> si habile à manier la rime, mais bien plus encore à peindre le cœur humain. En réalité ce beau compliment n'est pour Boileau qu'une occasion de se présenter au public à côté de l'auteur de Tartuffe.

Boileau n'avait pas autant de mérite qu'on l'a

prétendu à se montrer au nombre des partisans de Molière, car si ce dernier avait des ennemis acharnés, le grand public, les vrais connaisseurs et le roi étaient pour lui.

Mais ce même Boileau n'épargnera pas Molière dans son Art poétique :

11 Tadorait vivant et le déchire mort,

a écrit très justement un adversaire de Boileau dans un vers parodié de Corneille. A ce sujet M. Brunetière invoque les prérogatives de la critique, il revendique pour elle le droit de s'attaquer aux plus illustres et même à l'auteur du Tartuffe. La question n'est pas de savoir si Boileau pouvait, en toute indépendance de cœur, se joindre aux détracteurs de son ancien et admirable ami; la bonté et la critique ne sont ni sœurs ni même cousines germaines; mais il faut examiner si les observations de Boileau sont justes et si son jugement n'est pas plus rigoureux que celui des ennemis les plus déclarés de Molière. Rappelons les vers, objets du litige :

C'est par là que Molière illustrant ses écrits Peut-être de son art eût remporté le prix, Si moins ami du peuple, en ses doctes peintures, Il n'eut point fait souvent grimacer ses figures.

Quitté pour le bouffon, l'agréable et le fin Et sans honte à Terence allié Tabarin ^ Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, Je ne reconnais plus Fauteur du IMisanthrope.

Si le blâme du critique s'exprime en termes plutôt blessants, ses vers eux-mêmes sont loin d'être parfaits, il serait trop facile de le montrer; l'expression docte peinture, placée en regard d'am^' du peuple, ne rend que par à peu près et d'une façon équivoque la pensée de l'auteur : mais, pour' ne parler que de cette pensée, un poète comique ne peut-il avoir deux cordes à son arc? Ne lui est-il pas permis de prendre tous les tons? Connaissez la ville, nous dit Boileau, mais la ville n'a-t-elle pas des faubourgs? Un peintre de mœurs ne doit-il chercher ses modèles que dans les salons? Et faut-il faire un reproche à Molière d'avoir excellé dans la farce comme dans le genre noble et prouvé ainsi la souyjlesse et la variété de son génie? Mais alors même qu'il n'aurait écrit que des pièces comme le Tartuffe ou les Femmes savantes, peut-être, de l'avis du critique, n'aurait-il pas remporté le prix de son art? Quoi! Racine, à l'entendre, surpasse Euripide; Boileau

1. Boileau avait déjà, dans VArt poétique, stigmatisé, dans les mêmes termes, le genre burlesque :

Apollon travesti devint un Tabarin.

réunit à lui seul, Perse, Horace, Juvénal, et Molière, Molière corrigé et expurgé, sera à peine égal à Térence! En vérité Boileau est bien difficile et son jugement n'est guère celui d'un ami.

Certains admirateurs de Boileau, voulant à tout prix l'ériger en arbitre suprême du goût, affectent de voir en lui le vrai démolisseur de l'hôtel de Rambouillet et l'ennemi le plus dangereux des Précieuses. Plus royalistes que le roi, ils oublient les vers de la X^ satire :

Mais qui vient sur ses pas? c'est une précieuse,

Reste de ces esprits, jadis si renommés,

Que d'un coup de son art Molière a diffamés K

Malgré toutes les recherches des Moliéristes, la question des Précieuses n'est pas épuisée, on pourrait écrire un chapitre entièrement neuf sur cette comédie qui a ouvert à Molière la carrière des grands succès-. Par goût, comme par tempérament, Molière a été le principal adversaire du genre précieux, et dans cette voie Boileau n'a fait que le

1. D'après le Menagiana (1693), Ménage aurait dit à Chapelain au sortir de la représentation des Précieuses, où assistait « tout le cabinet de l'hôtel de Rambouillet » : il nous faudra brûler ce que nous avons adore' et adorer ce que nous avons brûlé.

2. Les mots ridicules, que Molière place dans la bouche des Précieuses, ne sont pas de son invention. Ils sont tous empruntés aux recueils de l'époque.

suivre, et à pas bien lents. Que l'on compare à ses vagues et banales critiques, les attaques vives et nerveuses, pressantes et même brutales de Molière, ses coups directs, et ses allusions personnelles, trop claires pour qu'il fût possible de s'y tromper.

En prenant le parti de Racine, comme il avait pris autrefois celui de Molière, Boileau obéissait sans doute à ses sincères sympathies, et il défendait même un peu sa propre œuvre, puisqu'il prétend avoir formé le goût littéraire de son ami et lui avoir appris à composer difficilement des vers faciles; mais il ne faisait que suivre la grande majorité du public qui était dans le camp de l'heureux débutant plutôt que dans celui du vieux Corneille. Ce dernier ne se plaint-il pas lui-même de l'abandon où il est laissé et du succès de son jeune rival? D'ailleurs ces luttes littéraires ne sont-elles pas de tous les temps? Les jeunes gens qui applaudissaient à la première (ÏHernani ont pu aussi se croire des héros.

Racine, à vrai dire, avait sa cabale, comme Corneille avait la sienne; le syndicat Racine-Boileau (comnie on dirait aujourd'hui) l'a emporté sans trop de peine, avec l'aide des jeunes gens et des femmes, des viveurs et des actrices, sur quelques vieillards qui, comme Ta dit La Bruyère en pleine

académie, aimaient surtout, en Corneille, les souvenirs de leur jeunesse. Si Corneille, avec toute sa Liloire, ne pouvait lutter, un auteur de second ordre, rumme Pradon, semblait vaincu d'avance; le succès (Tun jour de sa coterie a pu lui donner un moment i "illusion de la popularité, mais ce succès ne pouvait être durable. Ce n'était pas d'ailleurs un poète à mépriser; ses satires contre Boileau ne manquent pas d'esprit; son théâtre, presque introuvable aujourd'hui, que les vers de Boileau ont diffamé à jamais, et que même les critiques de profession ne lisent plus, ne mérite pas cette indignité. Le style de ces pièces n'est pas des meilleurs, mais la langue des auteurs dramatiques les plus célèbres est-elle toujours parfaite? On trouve dans l'ensemble de son œuvre nombre de vers heureux, naturels, faciles, d'une certaine grâce mignarde qui serait coûtée même de notre temps; l'action de ses tra- Lîédies est généralement assez bien conduite, les caractères vrais et bien tracés, nullement vulgaires, et il n'est pas rare d'y rencontrer, notamment dans sa Phèdre, des situations vraiment fortes et des scènes vraiment pathétiques. Je n'ai jamais compris, pour ma part, le reproche qu'on lui adresse de s'être essayé, en même temps que Racine, et en concurrence avec lui, à un sujet tiré d'Euripide

et que Sénèque et Garnier (pour ne parler que des plus célèbres) avaient traité avant eux. Notre tliéàtre ne devait que gagner à une telle émulation et Pradon a pu dire avec beaucoup de vérité dans sa préface de Phèdre : « on n'a jamais trouvé mauvais dans la peinture que deux peintres brossent diverses copies du même original; quelques auteurs intéressés nont pas été de ce sentiment, ils se sont érigés en régents du Parnasse ou plutôt en tyrans et ils ont établi, en étouffant les ouvrages, cette maxime des Femmes savantes de Molière :

Et nul n"aura d'esprit hors nous et nos amis.

« Ces anciens Grecs dont le style est si sublime n'auraient point empêché dans Athènes les meilleures actrices d'une troupe de jouer un premier rôle comme nos modernes l'ont fait à Paris au théâtre de Guenegaud... Ces messieurs veulent ôter la liberté aux auteurs de faire des pièces de théâtre, aux comédiens de les jouer, aux libraires de les imprimer et même au public d'en juger. » Et en effet le public ne peut plus en juger. Il serait très utile à ceux qui s'intéressent à notre histoire littéraire, de faire connaissance, au moins par des extraits, avec quelquesuns de ces auteurs de second ordre qu'on ne connaît

que par les invectives de Boileau, juge en sa propre cause ou dans celle de ses amis. Si ces œuvres sont si mauvaises qu'on le prétend, elles ne feraient que mieux ressortir par comparaison la haute valeur des classiques ; ces exercices seraient excellents pour former le goût des jeunes lecteurs. Il est vraiment extraordinaire qu'on ne multiplie pas dans les collèges des rapprochements hien plus indiqués encore, et qu'on y puisse étudier F Art poétique sans avoir sous les yeux YEpître aux Pisons. Tous nos jugements sur une honne partie de la littérature du XYu" siècle sont pris dans les Satires où dans FArt poétique. Nous acceptons, sans contrôle, ces arrêts souvent intéressés. Faut-il toujours croire Boileau parlant de Boileau et n'entendre que lui? Boileau, dans ses nombreux démêlés avec Chapelain, avec Perrault, avec Quinault, avec les Jésuites, a montré qu'il ne possédait pas toutes les qualités nécessaires au critique. Il n'est jamais de sang-froid; d'un amour-propre ombrageux, il veut toujours avoir le dernier mot. Ce bourgeois de Paris a tous les traits du provincial; l'entêtement dans les idées, l'inextinguible rancune; rude de langage, intéressé, orgueilleux; avec cela, du bon sens, de la tenue physique et morale; mais pas d'imagination, rien du poète. A. la fois courtisan et frondeur, peu voluptueux, il

hait les femmes sans les connaître et en parle « avec la grossièreté d'un vieux garçon ». Avide avant tout de célébrité, jaloux du génie de Ronsard et du rôle de Chapelain, il ménage les grands et s'attaque aux petits; il sait cajoler les influences utiles, un Patru, un Lamoignon, un Arnauld qui le présentera à sa clientèle janséniste, si nombreuse alors dans la haute bourgeoisie. Cette élite de lecteurs est bien faite pour apprécier certains côtés de son talent et incapable d'en remarquer les lacunes et de distinguer un versificateur habile d'un poète aux hautes envolées. Son bon sens, son goût de l'ordre, des bienséances, d'une sorte d'élégance correcte, d'une morale aux apparences austères, d'une religion froide, toute personnelle, voilà bien des vertus bourgeoises et jansénistes. Il arrivait au moment favorable où l'esprit français était très porté à goûter dans les œuvres littéraires ces qualités tempérées de fonctionnaires lettrés, de mandarins, dans un pays de despotisme éclairé, où tous les erands horizons sont fermés, toutes les grandes questions interdites, toutes les grandes ambitions comprimées, où l'art semble devoir être assujetti à des règles fixes comme toutes les fonctions du corps social et s'incarne, plus qu'à aucune autre époque de l'histoire, dans la personne du prince, homme judicieux, d'une intelligence

moyenne, adoré presque cà Tégal d'un Dieu, et jaloux de faire sentir partout une autorité énorme et sans contrepoids sur la nation la plus polie et la plus servile, qui conservera son g-oùt pour les arts, mais qui perdra peut-être pour toujours, sinon le goût, du moins le sens de la liberté.

Pour expliquer que Boileau, Tarbitre du goût, ait pu, dans F Art poétique, célébrer Benserade comme un des premiers poètes vivants du siècle, à côté de Racine et de Corneille, nos critiques observent que ce magnifique éloge est antérieur à la publication des Métamorphoses d'Ovide en rondeaux, œuvre d un précieux vraiment comique et qui a beaucoup nui à la grande réputation de son auteur. Le fait est vrai, mais la conclusion qu'on veut en tirer n'est pas très juste. Boileau a bien suivi l'opinion, en cette circonstance; mais les pièces de Benserade, antérieures aux premières satires de Boileau, étaient écrites dans le ton et le style des Métamorphoses, comme le lecteur en pourra juger par les quelques extraits suivants :

D'où naît sur votre teint cette fraîcheur nouvelle, Oui vous fait éclater mieux que vous n'éclatiez? Je vous trouve plus grasse et vous trouve plus belle Encor que vous n'étiez...

Sur une voie de bois (stances).

Pendant ce froid cuisant vous me comblez de joie De me vouloir ainsi parer de sa rigueur, Et quand je suis sans bois, m'en promettre une voie, C'est une douce voie à me gagner le cœur.

Un amour effectif en mon âme préside Oui tient la bagatelle indigne de ses vœux. Et c'est bien ce me semble aller droit au solide, De prendre des cotrets plutôt que des cheveux.

Pour ce si grand bienfait dont je m'efforce d'être Reconnaissant vers vous, autant que je le puis. J'en userai des mieux et ferai bien connaître De quel bois je me chauffe et quel homme je suis.

A tous autres objets je ferai banqueroute, Nos flammes brûleront sous votre digne aveu, Et vous n'aurez pas lieu de révoquer en doute Que votre grâce seule ait allumé mon feu...

Et jamais assiégeant ne se vit le vainqueur Dune place mieux défendue.

Ce cœur, ce fort puissant, si pressé qu'il pût être, Soutenait mes assauts d'une si vive ardeur, Que sans capituler avecque sa pudeur Je n'en aurais pas été maître.

Et cette cruauté qu'à la fin je surmonte Eût toujours tenu bon, si je n'eusse promis De laisser dans ce cœur deux de mes ennemis Et sa modestie et sa honte.

A M"<= DE Brionne.

Plus on se tient couvert plus on est recherché.

Il semble que le voile embellisse les filles, Et c'est la contrainte des grilles Oui fait le ragoût du péché.

Demeurez donc au monde en un si bel état.

Où pourrait votre gloire être mieux signalée? Faut-il sortir de la mêlée Au commencement du combat?

Vous avez dans le cœur un zèle assez dévot, Et votre vertu seule assez vous fortifie, Sans que la haire mortifie Une chair qui ne vous dit mot.

Un moment de la vie établit tout le plan,

Et parmi les longs jours comme seront les vôtres

Ce moment, roi de tous les autres, En est quelquefois le tyran.

Mort aux plaisirs, vif aux douleurs, Je croyais, dans Teau de mes pleurs, Éteindre ma vie et ma flamme.

Quand la Jjeauté qui m'asservit.

D'un regard me rendit mon àme. Et de l'autre me la ravit.

Reçoi mon ame sous ta loi

Et permets que j'offre à tes charmes

Ce qui déjà n'est plus à moi...

Et traite ce cœur qui se rend

Comme une place qui se donne

Et non comme une qui se prend.

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