‹ Un faux classique, Nicolas BoileauChapitre 19 sur 66 · Boileau · texte numérisé non relu

Boileau

Plus enclin à blâmer que savant à bien faire.

{Ai't poétique.)

chés à la suite crApollon par d'incomparables écrits et par un dévouement cordial.

Hors deux-mèmes, les bataillons contraires mesurent leurs épées et avec une fermeté inflexible ils se serrent de près et en viennent aux mains. Ils se mordent à belles dents, ils se déchirent avec les ongles, semblables aux animaux féroces qui ne connaissent point de pitié.

Dun pas pressé et tout en sueur s'avançait l'auteur de la Picara Justina. chapelain laïque du camp ennemi, et avec la puissance de jet d'une coulevrine, il lança son énorme livre qui fit parmi les nôtres d'horribles ravages. Le bon Tomas Gracian en devint manchot, Medillina y perdit une molaire et un bon morceau d'une cuisse.

Une de nos sentinelles, fort alerte, cria : « Baissez tous la tête, voici que l'ennemi lance un autre roman. » Deux champions s'engagent dans un combat singulier, l'un deux avec une adresse sans pareille, avec un acharnement insensé, fait si bien quepar un dernier effort, il parvient à enfoncer dans la bouche de son adversaire six sequiciillas; c'en fut assez pour lui faire rendre l'àme et le dégager de son étroite prison.

D'un coté l'ardeur furieuse, de l'autre le calme inaltérable maintenaient l'incertitude du résultat; la palme de la victoire se balançait indécise. Mais voilà que le corbeau de l'étendard ennemi, le cœur percé de part en part, tombe et cède la place à la bannière du

cygne. Le porteur du sombre drapeau, un jeune garçon andaloux, poète improvisateur, dont l'orgueil s'élevait par delà les nues, sentit aussitôt son sang se glacer; il mourut et sa mort fut la ruine de la troupe obstinée.

Le grand Lupercio manquait dans nos rangs, mais en son absence un seul de ses sonnets fit tout Teffet qu'on devait attendre de l'œuvre d'un si grand esprit. Ce sonnet rompit, disloqua, renversa quatorze files des bataillons ennemis, tua deux créoles et blessa un métis.

Le grand Corduan (Gongora) lança rien qu'un portefeuille de ses opuscules burlesques et sérieux et du coup il mit par terre quatre drapeaux.

Le zèle de l'ennemi se ralentissait et cette canaille barbare combattait mollement, comme accablée par la fatigue. Mais tout d'un coup la fatale mêlée s'engage de plus belle, les adversaires se serrent de plus près, ni l'armure la plus solide, ni la cotte de mailles ne résistent. Montés sur des étalons, cinq versificateurs melliflus nous prennent en flanc et en emportent cinq des ncMres. Chacun d'eux était vêtu à la moresque et couvert de plus d'ornements symboliques que la missive d'un prince ennemi et avisé.

Voici venir à grande vitesse et avec un bruit menaçant une enfilade de romances moresques; on aurait dit d'une pluie de boulets rames. Heureusement que deux de nos escadrons avaient prévu le coup; et le projectile rapide et irrésistible ne mit point le désordre dans leurs rangs. Alors Apollon indigné voulut

déployer toute sa puissance, toute sa force et en finir misérablement avec l'ennemi. Il lance donc, à l'endroit où la lutte est la plus vive, une divine chanson qui reproduit dans tout leur éclat le génie, le brillant, le beau style de Bartolomé Leonardo de Argensola; elle tomba comme un pétard au milieu des combattants. La chanson qu'Apollon place au rang le plus élevé commence ainsi : u Quand je m'applique à contempler mon état. »

Le Dieu voit tout, il veille à tout, avec des yeux d'Argus; il commande, défend, modifie ses ordres, et fait face à toutes les surprises de l'ennemi K La mêlée est si confuse qu'il est impossible de distinguer les bons et les méchants poètes, les adeptes de Garsilaso et ceux de Timoneda.

Sur ces entrefaites arriva un jeune homme étranger à l'ignorance, grand fureteur de toutes les histoires, un foudre par la plume, un tonnerre par la voix, l'âme si bien pourvue de mémoire, de saine volonté et d'intelligence qu'il fait la gloire de Phœbus et des Muses. Grâce à lui la victoire ne se fit pas longtemps attendre, car il sut dire : « Celui-ci est digne de louange et celui-là mérite un châtiment. »

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