Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent
Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent,
Et l'orgue même en pousse un long gémissement.
3R. En vain le roi d'Épire et le jeune Africain
Ont paru sur tes bords, la foudre dans la main.
BO. Et depuis ce Romain dont Imsolent passage... Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords. * — Va la foudre à la main rétablir l'équité.
BR. Et se rendre en un jour le plus grand des humains.
BR. Soit que Tillusion d'un songe caressant.
BO. Dormait au bruit flatteur de son onde naissante. *
BR. Ou quand pour t'assurer un temple et des autels La mort viendra te mettre au rang des immortels.
BO. Plus sage en mon respect que ces hardis mortels Oui d'un indigne encens profanent tes autels.
BR. Tu tombes sous le poids de ta propre grandeur. BO. Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage. *
BR. L'étrange aveuglement dont leur âme est saisie. BO. Et réparant du sort l'aveuglement fatal.
BR. Rien n'a dans tous les cœurs versé plus d'amertume. BO. Faisant couler des flots de fiel et d'amertume.
BR. A de plus durs combats la valeur disposée. BO. Quelle muse à rimer en tous lieux disposée. *
BR. Et sous ses escadrons fait gémir les campagnes.
BO. Sous les fougueux coursiers l'onde écume et se plaint.
BR. Compose son maintien, déguise sa colère.
BO. Composer sur ses yeux son geste et son langage.
. Cent fois il a fixé des peuples maltraités La course vagabonde et les vœux agités. ). Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde.
— C'est bien fait, il est temps de fixer tes désirs.
{. Mon cœur ingénieux à s'affliger lui-môme. Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse.
\. De sa vaine grandeur sont les vains ornements.
). L'honneur beau par soi-même et sans vains ornements.
\. Un jour à nos neveux ne sera qu'une fable.
a. Si quelque esprit malin les veut traiter de fables.
Importune les Dieux et fonde leurs arrêts. ù. Que si quelqu'un, mes vers, alors vous importune.
Y passent un hiver qui ressemble au printemps. 0. Receler le printemps au milieu des hivers.
R. Et chacun porte en soi ce conseil salutaire. 0. Et prenant désormais un emploi salutaire.
— Ohl que si cet hiver un rhume salutaire.
— Maintenant de sa sœur les règles salutaires.
R. Ce qu'un luxe souvent a de plus fastueux. 0. Il vous comble partout d'éloges fastueux.
— Son tour, simple et naïf, n'a rien de fastueux.
— L'ignorant s'ériger en savant fastueux.
224 BOILEAU ET BBEBEUF.
BR. Voilà, voilà, Romains, les funestes crayons Des horreurs que déjà trament nos factions.
BO. Que ce roi dont le nom fait trembler tant de rois Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits.
BR. Xe roulent seulement qu'une onde languissante BO. Quel pitoyables vers! quel style languissant!
BR. Le chef sous ces transports d'une ardeur indiscrète,'
Et le Romain conduit par ses vœux indiscrets. BO. Que veut-il. dira-t-on, quelle fougue indiscrète?
— Mais répondez un peu; quelle verve indiscrète?
BR. A cet air homicide il eut prêté les mains.
BO. Si mon cœur en ces vers qui parle par ma mam.
BR. Sa chute est à ses yeux un malheur qui Toblige. BO. Tout lui plaît et déplaît, tout le choque et Toblige.
BR. Il rende l'insolence et les crimes heureux. BO. De vos jeux criminels a nourri l'insolence.
BR. Ce fleuve qui des vents la licence révère. BO. Chez toi dans une vie ouverte à la licence.
— Surtout de ce poème il bannit la licence.
BR. A lancer de la Fronde un trait inévitable. BO. Le public malin jette un œil inévitable.
î Tu peux d'un front serein et d'un visage égal. Toujours vers la justice, aller d'un pas égal. In air toujours égal règne sur son visage.
— Verra d'un œil égal ton empire abattu.
1 Marche en confusion où son trouble les guide.
( Nage tout orgueilleux de la main qui le guide. *
I C'est sa main qui nous guide et son feu qui nous luit.
( Et dès qu'un mot plaisant vient luire à mon esprit.
1 Lâche peuple du Xil, nation diffamée!
— Ces pestes de la cour, ces âmes diffamées! ( Oui sans se diffamer aux yeux du spectateur.
1 Ce n'est pas dans leur main que le fer est coupable. • Trahissant la vertu sur un papier coupable.
BOILEAU
En tous lieux cependant la Pharsale approuvée, Sans crainte de mes vers, va la tête levée.
L'œuvre de Chapelain, la Pucelle, n'est pas sans intérêt; quoi qu'on ait dit, elle peut se lire. La suite du récit est assez claire et les épisodes n'en arrêtent pas trop la marche; ils sont d'ailleurs imités pour la plupart de Virgile, l'Arioste, le Tasse, Ronsard et de tous les auteurs célèbres d'épopées.
Le style est très inégal, tantôt simple et énergique, tantôt précieux et lâche; les descriptions bien réussies et judicieuses ou singulières et même ridicules; il y a du mauvais, du bon et même du beau dans les détails et dans les images. Ce beau est pénible et travaillé, mais il se présente sous un jour favorable, il brille comme des parcelles d'or dans les minéraux. Les rimes sont généralement riches, plus riches que celles de Boileau qui n'a point dédaigné d'emprunter à sa victime des idées, des figures et même
des vers entiers, sous forme de parodie, mais aussi autrement'. Les alexandrins sont d'une cadence assez monotone, se succèdent trop souvent deux à deux, avec le sens arrêté au second vers. L'auteur tombe parfois dans le troubadour comme les gravures de l'édition; on croit alors lire un bout de chanson de la reine Hortense. Il fait souvent effort pour se hausser à l'héroïsme cornélien et bien qu'il ait critiqué Lucain avant Boileau, il prend parfois l'emphase pour le sublime. Somme toute, le poème est bien composé, les incidents assez variés ; l'auteur, on le sent, n'est dépourvu ni d'esprit, ni même d'imagination, mais il a trop du mauvais goût de la plupart de ses contemporains, et les vers de son poème qui nous choquent le plus ne sont pas ceux que cite Boileau, moins ennemi du genre précieux qu'on veut bien le dire et qui s'est toujours montré respectueux de l'opinion dominante et de la mode. Un problème intéressant est de savoir dans quelle mesure la Pucelle avait réussi auprès du grand public; elle a eu plusieurs éditions, mais son succès
1. Boileau ne songeait sans doute d'abord qu'à parodier Cha pelain, mais voyant que le public goûtait ces beautés empruntées comme des beautés naturelles, il a mis la Pucelle plus lar gement à contribution. Il est très intéressant de noter, qu'i quelques exceptions près, Boileau se sert dans le genre sérieu: des mêmes formes de style que dans le genre comique.
semble avoir été plutôt un succès passager et (l'estime, qu'un succès populaire et durable; et d'ailleurs Boileau n'a pas été le premier à la critiquer et à l'attaquer par l'arme du ridicule. Mais comme il en fait sa tête de Turc, et qu'on ne lit plus la plupart des écrivains de son temps, il semble au lecteur mal averti que sa satire précoce ait découvert la première les défauts et les bizarreries de ce poème d'une exécution laborieuse, mais animé d'un souffle religieux et patriotique; le sujet déjà était une trouvaille, il se prêtait admirablement au merveilleux, tel qu'on le concevait alors, et son auteur l'a élaboré et conduit à son terme avec une persévérance et une conviction qui lui font honneur*.
Ce que j'ai dit de la Pucelle pourrait s'appliquer dans une certaine mesure à VAlaric de Scudéry et à \(iP/iarsale de Brébeuf. Toutes ces œuvres, comme les portraits d'un même siècle, ont un air de famille. Cependant la langue de Brébeuf est plus nerveuse et plus colorée, en même temps que d'une préciosité plus outrée. Celle de Scudéry coule plus facile, elle a la vive allure, la crànerie méridionale. Le premier et le dernier chant d'Alaric sont les mieux
1. On sait que Chapelain n'a publié que la première partie de son poème, et que les derniers livres, bien qu'achevés, devaient rester longtemps inédits.
travaillés, certaines parties paraissent composées sans soin et, pour tout dire, bâclées. Quant au fond, les inventions de Scudéry sont parfois amusantes, mais généralement peu sensées. Brébeuf ne doit pas être apprécié sous ce rapport, puisqu'il traduit Lucain, mais on peut lui reprocher des longueurs et des redites. En somme, Chapelain me paraît supérieur à ses deux rivaux et même à Saint-Amant, ingénieux dans ses descriptions, et pittoresque dans son style, mais trop souvent bizarre, fantasque même, et d'une versification débridée et trop peu châtiée.