‹ Un faux classique, Nicolas BoileauChapitre 50 sur 66 · CHAPELAIN · texte numérisé non relu

CHAPELAIN

Comme le vulgaire demande du fard dans les objets qu'on lui présente, pour ce qu'il n'est pas sensible aux véritables beautés, comme il n'aime pas même les vrais ornements s'ils ne sont pas sans nombre et sans mesure, qu'il n'est charmé de rien tant que de l'ingéniosité affectée et immodérée de Lucain, qu'il trouve presque insipide la sagesse et la magnificence de Virgile, j'ai pensé devoir faire en ce lieu ma déclaration que c'est en connaissance de cause que je me suis résolu à marcher sur les traces du dernier, reconnu de tous les temps pour le seul guide qui mène au Parnasse \ pour le seul poète qui conserve le jugement dans la fureur et pour le seul peintre capable de bien imiter la nature... J'ai appris de lui que le caractère de la narration, même dans l'épique, demande surtout la clarté et qu'elle ne devait chercher à se faire belle que par le

I. On verra plus loin avec quelle mauvaise foi Boileau accuse Chapelain « de prendre le pas au Parnasse au-dessus de Virgile ».

choix des paroles pures, sonnantes et énergiques, par l'emploi des figures grandes et fortes sans extravagance et par des pensées nobles et graves et toutes du sujet. J'ai appris de lui que les traits guindés, pour spirituels quils puissent être, en sont absolument bannis, que les efforts d'imagination sont des marques de faiblesses de sens et que quand on fait un ouvrage tout de lumières, on n'a pas mieux réussi qu'aurait fait le sculpteur bizarre qui, pour former une statue admirablement belle, se serait imaginé la devoir faire toute d'yeux. C'est pourquoi comme dans l'expression des mœurs et des passions je me suis plus attaché aux sentiments de la nature qu'aux subtilités de la déclamation, je me suis aussi tenu le plus qu'il m'a été possible dans la narration au caractère qui lui est le plus propre et ne lui ai permis de se parer que de choses qui la pouvaient soutenir sans la défigurer...

Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée... Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville Oui jamais de Lucain n'a distingué Virgile... Prenez mieux votre ton, soyez simple avec art Sublime sans orgueil, agréable sans fard... Tout ce pompeux amas d'expressions frivoles Sont d'un déclamateur amoureux de paroles... Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté... Et de son tour heureux imitez la clarté...

Qu'en nobles sentiments il soit partout fécond...

Conservez à chacun son propre caractère...

D'un air plus grand encor la poésie épique

Dans le vaste récit d'une longue action

Se soutient par la fable et vit de fiction...

Ainsi dans cet amas de nobles fictions...

Banissant de leurs vers ces ornements reçus...

Ne présentez jamais de basse circonstance...

Que le début soit simple et n'ait rien d'ailecté...

Virgile au prix de lui n'a point d'invention,

Homère n'entend point la noble fiction...

Que la nature donc soit votre étude unique...

Souvent dans son orgueil, un subtil ignorant...

Une merveille absurde est pour moi sans appas...

L'ode avec plus d'éclat et non moins d'énergie...

Le vulgaire ébloui de ces faux agréments (la pointe)...

Insipides plaisants, bouffons infortunés...

La plupart emportés d'une fougue insensée.

Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée.

Tout reconnut ses lois et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.

CHAPELALV.

Qu'en l'examinant, ils se souviennent de se tenir renfermés dans les limites de l'héroïque, sans désirer en lui ce qui n'appartient qu'à l'élégie, qu'à l'ode, qu'à l'épigrarame et qu'au roman; celui-ci entre autres qui

lui ressemble davantag-e, devant empêcher par sa différence spécifique qu'on ne les confonde et qu'on attende les mêmes choses de tous les deux...

BOILEAU

Dans un roman frivole aisément tout s'excuse. C"est assez qu'en courant la fiction amuse,

Chapelain veut rimer et c"est là sa folie,

Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés.

Soient des moindres grimauds chez Ménage siffles,

Lui-même il s"applaudit et, dun esprit tranquille,

Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.

Que ferait-il, hélas, si quelque audacieux

Allait pour son malheur lui désiller les yeux,

Lui faisant voir ses vers et sans force et sans grâces.

Montés sur deux grands mots comme sur deux échasses,

Ses termes sans raison l'un de l'autre écartés.

Et ses froids orncmenTs à la ligne plantés.

Certaines de ces expressions sont prises de Montaigne que Boileau imite quelquefois, comme dans ce vers :

Aiguiser par la queue une épigramme folle.

L'auteur des Es.tais avait dit : « Et qui n'admire plus sans comparaison l'égale polissure et cette perpétuelle douceur et beauté fleurissante des épigrammes de Catulle que tous les aiguillons de quoi Martial aiguise la queue des siens. » Un peu plus loin. Montaigne parle de ces apprentifs qui « ont besoin de s'enfariner le visage, de se travestir, se contrefaire en mouvements de grimaces sauvages pour nous apprêter à rire ». Et il est impossible de ne pas rapprocher de ce passage, les vers bien connus de l'épître IX :

En vain par sa grimace un bouff"on odieux A table nous fait rire et divertit nos yeux; Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre...

Il y aurait un livre encore neuf à écrire sur les emprunts oratoires et philosophiques du grand siècle qui n'a été appelé tel que parce que la langue s'y est fixée ou plutôt figée.

Trop de rigueur alors serait hors de saison. Tout poème est brillant de sa propre beauté. L'un peut tracer en vers une amoureuse flamme, L'autre d'un trait plaisant aiguiser l'épigramme, Malherbe d'un héros peut vanter les exploits, Racan chanter Philis, les bergers et les bois.

Cfl. Et dans ce choix forcé son esprit éperdu Entre ces deux partis demeure suspendu.

BO. Son époux s'en émeut et son cœur éperdu Entre deux passions demeure suspendu.

— Ce n'est pas que mon cœur vainement suspendu

CH. Met un nouvel amas de saints enchantements. BO. Que sert ce vain amas d'une inutile gloire.

CH, Oppose tout le corps de son immense armée. BO. Armant de ses neveux la gigantesque engeance.

en. Suit, mais suit à regret le torrent de son sort.

BO. Le Dieu lui-même cède au torrent qui l'entraîne. *

— Il ne résiste point au torrent qui l'entraîne.

CH. Tombe de maux en maux au fond du précipice. BO. Toi donc qui vois les maux où ma muse s'abîme.

1. Nos citations de la Pucelle ou la France délivrée sont empruntées à la troisième édition revue et retoucliée, in-12, Paris, chez Augustin Courbé, 1657.

238 BOILEAÎJ ET CHAPELAIN.

CH. Sa contenance est humble et pourtant sans bassesse Bo. Pour toi l'humilité devient une bassesse.

CH. Sur elle, avec transport, il attache les yeux. BO. Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports?

CH. Des sourcilleuses tours saper le fondement. BO. De toute piété saper le fondement.

en. Leur son enfle le cœur de nos braves soldats. BO. Là tous mes sots enflés d'une nouvelle audace.

CH. De leur étrange guerre étonnent la nature. BO. Vient de ses noirs frimats attrister la nature.

CH. Le crime de mon sein et son fruit détestable. BO. Oui de remords sans fruit agitant le coupable.

— Doit être l'heureux fruit de notre repenlance.

CH. Tu le perds pour me perdre et d'un courroux brutal. BO. Met'un brutal honneur à s'égorger soi-même.

en. Elle est sa seule idole, elle est sa seule reine.

BO. En vain certains rêveurs nous l'habillent en reine.

— Sacrifier à l'homme, adorer son idole.

GH. L'indiscrète vertu dégénère en fureur.

BO. Mais répondez un peu, quelle verve indiscrète?

— Et cherchant sur la brèche une mort indiscrète.

. Assez a parmi nous régné ton insolence,

Assez ton artifice, assez ta violence.

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