CHAPITRE II
dimanche. On peut pas toujours faire comme on veut. Il faut tâcher de contenter tout le monde.
— Oui, excepté Dieu, à qui nous rendrons compte un jour de toutes nos pièces de toile, c'est-à-dire, de tout ce que nous avons fait ici-bas.
— Allons, bonjour, monsieur Tienne. Puisque je vais pas avec vous au sermon, priez aussi un peu pour moi.
Nicolas prit à droite; Lacroix et ses enfants continuèrent du côté de Crassier.
— Vous voyez, dit le père, combien il est difficile derompre avec une mauvaise habitude. Nicolas pense qu'il ne peut faire autrement que de porter son étoffe aujourd'hui, et les gens qui la reçoivent préfèrent aussi qu'il n'arrive pas chez eux un autre jour. Et pourtant c'est là, pour le tisserand, un travail presque plus fatigant que celui d'être à son métier, et qui l'empêche d'aller au culte.
— Les cordonniers ne font-ils pas la même chose? demanda Barthélémy.
— Oui, quelques-uns d'entre eux, et même leurs ouvriers travaillent toute la journée du dimanche. Le lundi, ils chôment ou vont au cabaret.
— Papa, fit Evodie en levant les yeux, comment s'appellent ces oiseaux qui passent là-haut en grand nombre?
— Eh! c'est une volée de pigeons sauvages, répondit Barthélémy. Il me semble que tu devrais le savoir depuis longtemps.
— De quelle espèce de pigeons? demanda le père.
— Ah ! je n'en sais rien : des pigeons qui s'en vont dans un autre pays, plus au midi. Tiens, Evodie, en voilà un qui pique du froment, — deux, regarde ! — dans le champ que le père a semé hier. Les vois-tu?
— Parfaitement.
— Ceux-ci, expliqua le père, sont des ramiers; on les reconnaît facilement à la couleur plus claire de tout le corps, au blanc sur les côtés du cou et sur les bords des ailes ; puis ils sont plus gros que ceux dont nous avons vu passer une volée il y a un instant. Ces derniers sont des bisets. Les ramiers font leurs nids dans les rameaux épais, où ils sont bien cachés; les bisets préfèrent placer les leurs dans les fentes des rochers et dans les trous naturels des arbres forestiers. J'ai lu cela dans un livre d'histoire naturelle. — Sais-tu, Evodie, quel est le premier nom d'oiseau qu'on trouve dans la Bible?
— Eh ! dirent les deux jeunes gens en même temps, c'est le pigeorij le pigeon lâché par Noé quand les eaux couvraient encore la terre.
— Mais cette histoire de Noé et du déluge, reprit Barthélémy après un moment de silence, j'ai bien de la peine à croire qu'elle soit vraie dans tous ses détails. Le charpentier Ulysse me disait l'autre jour que c'était impossible à un homme seul de bâtir un grand vaisseau, même en y mettant cent années; et puis toutes ces bêtes....
— Le livre de la Genèse, dit le père, sans paraître le moins du monde offusqué du doute émis par son fils, raconte à grands traits les origines des cieux et