CHAPITRE II
Ils arrivaient devant leurs maisons. Antoine tira à gauche, Etienne à droite, et les deux voisins se trouvèrent chacun chez eux.
Le lendemain, journée magnifique. De bonne heure, tout fut en ordre autour de la maison Lacroix, bien qu'Etienne n'eût pas, comme Antoine Rock, un domestique pour soigner le bétail et balayer la cour. Barthélémy aidait son père dans ces travaux obligatoires du dimanche matin. A dix-sept ans, tout garçon vigoureux et actif sait se rendre utile de bien des manières à la campagne. Mais il faut veiller à ce qu'on n'exige pas de lui de trop pénibles travaux. — Lorsqu'il fallait faucher les foins, moissonner et battre le blé, Etienne Lacroix prenait deux ouvriers pour expédier promptement l'ouvrage. En temps ordinaire, la famille faisait face à tout. Ils avaient si peu de vigne, qu'il ne valait pas la peine d'en parler : seulement un quart de pose, soit cent perches fédérales. Mais le vin qu'ils y récoltaient suffisait pour l'usage de la maison. Rock en avait davantage, quoique, aux Ballandes, la vigne soit plutôt une exception. Aucun des habitants du hameau n'avait assez de vin pour en vendre ; mais oui bien du blé, du bétail, des fruits et du bois. Chose singulière , ils étaient dans une plus grande aisance que les bourgeois de communes où le vin abonde. Mais il faut bien dire aussi que l'ivrognerie était inconnue chez eux. Sauf le tisserand Nicolas, qui buvait un verre de trop de temps en temps, quand il allait porter une pièce de toile, jamais on ne voyait un homme trébucher aux Ballandes.
Ce dimanche-là, comme Lacroix et ses enfants se rendaient au culte, Nicolas passait devant la maison. Sur son épaule droite, il portait un gros rouleau de milaine brune, qu'il soutenait en arrière au moyen de son aune, pour en alléger le poids. La pipe à la bouche et un vieux rhume au fond de la poitrine, Nicolas Schwartz allait à La Rippe. Il marcha pendant quelques minutes avec les Lacroix, jusqu'à un chemin où ils devaient se quitter. Nicolas était Bernois, originaire d'une de ces hautes vallées où l'eau-de-vie fait tant de ravages, où le paupérisme continue à augmenter, et la race primitive à déchoir.
— A qui, lui demanda Lacroix, portez-vous cette pièce de milaine?
— A monsieur Chan-Louis, de Louis Chouet (il prononçait ainsi Jouet ^ dans son gros accent du Simmenthal.)
— Pourquoi ne l'avez-vous pas portée hier aprèsmidi?
— Ah! vous comprenez, monsieur Tienne, je n'aurais pas trouvé M. Chouet. Il semait probablement du blé. Et puis, vous savez bien, monsieur Tienne, que les tisserands portent la toile, presque toujours, le dimanche matin. Ce jour-là on travaille pas; le métier y se repose, fectivement.
— Mais l'homme aussi devrait se reposer, venir à l'église pour remercier Dieu et lui demander la continuation de ses bienfaits.
— Vous avez bien raison, monsieur Tienne ; mais, voyez-vous, les pratiques aiment mieux qu'on aille le