CHAPITRE XXI
de femme, tel qu'il se le représentait et le voulait, on comprend ce qu'il dut sentir après l'avoir trouvé. Et si subitement, et d'une manière si particulière, quoique naturelle en soi. Dieu lui destinait cette belle jeune fille, il en était convaincu. D'ailleurs, il la voulait et il l'aurait. Cela ne pouvait souffrir aucune difficulté sérieuse. Dans tout ce qu'Augustin éprouvait, il y avait probablement peu d'amour vrai, de celui qui se donne joyeusement et ne recule devant aucun sacrifice; mais il y avait une très forte passion, un feu intense, capable de causer de grands ravages, s'il n'était contenu et bien réglé. Un vrai coup de soleil dans tout l'être physique et moral de ce jeune homme riche, hier matin si sauvage encore, et, le soir, absolument vaincu par un sentiment jusqu'alors inconnu. Plus il avait vécu autrefois dans la solitude avec luimême, plus maintenant il désirait associer une compagne à sa vie, et mettre avec elle tout en commun. Etrange caractère! Etrange aussi la destinée humaine, de quelque côté qu'on l'envisage.
En venant déjeuner, le lundi matin, Augustin montrait des yeux fatigués, un visage étiré par les mille pensées qu'il avait eues pendant la nuit. Mais son expression morale était bonne, beaucoup plus limpide qu'à l'ordinaire. Avant de s'expliquer avec son père et sa mère , il attendit que Baebeli fût montée dans sa chambre, ce qui eut lieu dès qu'elle eut pris sa tasse de café. Alors le père :
— As-tu été réellement à la Dole, hier?
— Sans aucun doute, répondit le fils.
— Tu as vu les vaches ?
— Oui, elles vont toutes bien.
— Et qu'as-tu vu d'autre encore ?
— Ah ! quelque chose à quoi je ne m'attendais guère, mais dont je suis émerveillé.
— Hoho! qu'est-ce que c'est? demanda le père d'un air de doute mal dissimulé.
— En partant le matin, je t'ai dit que j'allais chercher une femme.
— Oui.
— Eh bien, je l'ai trouvée.
— Où?
— Sur le rocher de la Dole.
Antoine R.ock regarda son fils pour bien s'assurer qu'Augustin n'avait pas perdu la tête, puis il dit avec sérieux :
— Si tu as l'intention de te moquer, je te préviens que tu perds ton temps avec moi. Voyons : qu'est-ce que c'est qu'une pareille histoire ?
— Mes parents, reprit Augustin, je vous prie de croire que je suis dans mon bon sens, sachant très bien ce que je dis, et comment je veux le dire. — Depuis longtemps, je me suis représenté en esprit une fille comme je la voudrais pour ma femme, et hier je l'ai rencontrée sur la Dole, où elle était venue avec son frère. Comprenez-vous maintenant?
— C'était un rendez-vous? dit le père.
— Du tout; je ne l'avais jamais vue, et j'ignorais même qu'elle existât. Je vais vous raconter exactement ce qui s'est passé.