CHAPITRE XXVI
— Merci, mon père. Je sens bien maintenant que tu es mon meilleur ami. Combien je regrette de ne t' avoir pas ouvert mon cœur tout de suite ! Tu m'aurais donné de bons conseils, et peut-être préservé de ce qui m'est survenu, sans que j'y aie d'abord pris garde. Si tu crois qu'il faille essayer une démarche quelconque, fais-le. Moi, je ne demande rien, et je n'espère rien.
— Eh bien, j'irai demain à Genève, et je tâcherai de savoir par Sophie Arnaut si M^^^ Deverne est toujours la même. Il est évident que si elle s'était attachée à toi, — ce que je ne crois pas du tout, — elle en aurait souffert et Sophie l'aurait remarqué. Je ne m'avancerai en aucune manière, et tu ne seras pas nommé. Après cela, que Dieu nous montre sa volonté. Qu'il te donne la force, le courage moral dont tu as besoin.
Barthélémy remercia son père. Pour lui, c'était déjà un grand soulagement qu'un tel appui; et quelle bonté, quelle affection tendre et éclairée ce père excellent avait mises dans l'entretien que nous venons de rapporter !
Pendant que ce dernier faisait sa visite au malade, Barthélémy fit le tour du vieux monastère, placé dans une situation magnifique, mais un peu éloigné, à cette époque-là, des moyens de communication rapide avec Genève et Lausanne. Barthélémy voulut essayer de visiter l'ancienne église du couvent. Elle contenait du foin, très parfumé sans doute, mais dont les émanations ne ressemblaient guère à celles de l'encens
brûlé par les moines sous cette voûte, depuis le douzième siècle jusqu'à l'époque de la réformation.
Au retour à la maison, M'"^ Lacroix et sa fille trouvèrent à Barthélémy une tout autre expression. Il les embrassa tendrement, leur demanda pardon de la peine qu'il leur avait causée et dit qu'il s'en rapportait à ce que ferait son père, soit qu'il allât à Genève, soit qu'il renonçât à l'idée d'une démarche quelconque. Heureux les parents et les enfants qui prennent les choses avec un si bon esprit.
Le lendemain, Etienne Lacroix se leva de bon matin et dit à sa femme qu'il se décidait à aller sonder le terrain à Genève. Il se préparait déjà pour le départ, lorsque Barthélémy, qui s'était réveillé tard, arriva près de lui.
— Père, dit-il, la nuit porte conseil. J'ai réfléchi à ce que tu m'as dit et je trouve que tu as raison. Donc, il n'est plus nécessaire d'aller à Genève. Je veux rester ce que je suis : votre fils, et, s'il plaît à Dieu, un fils décidé à suivre vos conseils. Je me sens déjà beaucoup plus libre, et bientôt il ne restera plus rien que je ne puisse hardiment avouer. Moi non plus, jamais je n'accepterais d'être tenu pour un inférieur par la famille de ma femme. Je saurai sauvegarder ma dignité, aussi bien que ceux dont la position sociale est différente de la mienne. Je puis être fier de mes parents, et je ne m'abaisserai certainement jamais pour plaire à des gens placés plus haut que nous, ou qui croiraient l'être.
Barthélémy n'avait pas été un enfant prodigue; et