‹ Un fils uniqueChapitre 144 sur 185 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

beth et pour toi. Vous n'avez été élevés, ni l'un nî l'autre, pour avoir un jour la même vie et la poursuivre ensemble jusqu'à la mort. Sur mille choses^ vous ne vous comprendriez pas ; vos besoins seraient différents; et sur l'éducation d'une famille, vous ne vous entendriez jamais complètement. Ta femme ne pourrait pas devenir une campagnarde, et toi moins encore un monsieur^ à l'âge que tu as. Nos occupations de chaque jour, notre manière de vivre, le genre de notre maison, tout cela déplairait au bout de peu de temps à une jeune femme élevée dans un milieu si différent; et toi, mon pauvre ami, sois en bien sûr, tu serais vu de mauvais œil dans une société dont tu ne peux, tel que tu es, faire partie. Il te faudrait probablement rompre avec les parents et les amis de ta femme, ou bien supporter des humiliations et des affronts que ta position de simple cultivateur ne manquerait pas de t'attirer. Peut-être même que, dans telle famille se considérant comme très supérieure à la bourgeoisie, on ne voudrait pas te voir. Quelle figure ferais -tu dans un salon, au milieu de gens riches, imbus d'idées traditionnelles qui te feraient sauter en l'air ou te blesseraient profondément? On te regarderait comme un intrus, et, dans le fait, pour cette classe de gens instruits et peut-être assez orgueilleux, tu ne serais pas autre chose. Quelle position pour un brave et honnête garçon campagnard! Et pour sa femme, une telle position serait encore pire. Au lieu d'avoir bientôt vingt-six ans, si tu n'en avais que dix-huit et que, sûr de l'affection de made-

moiselle Elisabeth comme du consentement de sa mère, tu voulusses te mettre sérieusement à étudier pendant quelques années, pour être ensuite en état de te présenter partout et même devenir un homme distingué par le talent et les connaissances, oh! alors, la situation changerait du tout au tout. En serais-tu plus heureux? J'en doute. Mais tu ne peux plus songer à transformer ta vie, et d'ailleurs je ne serais pas en mesure de fournir aux dépenses nécessaires. Tâche donc, mon cher ami, de voir les choses comme elles sont. J'espère encore que c'est l'imagination plutôt que le cœur qui s'est laissé surprendre, et qu'avec du courage, de la vraie sagesse et le secours de Dieu, tu parviendras à retrouver ta liberté. N'avais-tu pas, de toi-même, réfléchi déjà un peu à tout cela?

— Je n'ai réfléchi à rien; j'ai simplement gardé comme un trésor le sentiment que j'ai encore, sans aucun espoir d'obtenir un jour mademoiselle Elisabeth : je te l'ai dit en commençant.

— Il est donc impossible, mon cher enfant, de rester plus longtemps dans une situation si fausse et si douloureuse; et je te conjure d'en sortir. Pour t'aider, je t'offre de faire tout ce qui dépend de moi, même de tenter une démarche confidentielle à Genève, si par malheur tu persistais dans ton attachement. Il faut que nous soyons fixés tous, et toi dégagé de ce lien, si, comme je le pense, il n'y a rien à espérer. Cette démarche me serait cruelle, de toutes manières; cependant je m'y résoudrais, parce que je t'aime et que j'y verrais un grand devoir.

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