CHAPITRE XXVII
Un jour, se trouvant à la cuisine avec Sophie, — c'était peu après leur retour des Ballandes, — mademoiselle Elisabeth lui demanda si l'on supposait avec qui Barthélémy se marierait. Sophie répondit qu'elle n'en avait jamais entendu parler.
— Quant à la brave Evodie, continua Elisabeth, il est évident qu'elle restera vieille fille.
— Elle n'en sera peut-être que plus heureuse, reprit Sophie.
— Oh oui ; elle n'est pas faite pour se marier ; mais oui bien son frère, qui est beau garçon, très gentil et a bien des moyens.
— Pensez-vous, mademoiselle, que Barthélémy Lacroix, tel que vous le connaissez, pourrait épouser une demoiselle de la ville?
— Pourquoi pas? oui, une fille de magasin, modiste ou marchande, peut-être même une institutrice dont les parents seraient cultivateurs comme les Lacroix.
— Mais, reprit Sophie, une vraie demoiselle, d'une famille bien placée, indépendante et riche, ayant reçu naturellement une bonne éducation?
— Oh ! alors, non. Ce serait une mésalliance complète. Un fils de paysan, qui aurait fait des études, qui, par exemple, serait devenu pasteur, ou docteur, professeur, ingénieur, — avec un caractère distingué, — oui, celui-làpourrait faire un tel mariage. Et encore cela se voit rarement, à cause des relations de la famille. Mais avec un fils de paysan, paysan lui-même comme Barthélémy Lacroix, c'est une chose qui ne se voit jamais. Chacun doit rester à sa place.
— Je trouve que vous avez parfaitement raison.
La gentille Genevoise ne se doutait guère, en entrant dans de tels détails avec Sophie, ni des charbons ardents qu'elle remuait, ni du baume qu'elle apportait sur une vive blessure.
Chose curieuse, et pourtant naturelle si l'on veut bien y réfléchir, Barthélémy se sentit dégagé très vite du lien mystérieux qui l'avait enlacé durant plus de trois mois. Il suffit parfois de parler d'un sujet de vive préoccupation, pour le faire évanouir à l'instant même; et pour le cas de Barthélémy, il est certain que, plus il cachait son idole, plus elle le dominait secrètement. Une fois le doute admis à son égard, la porte s'ouvrit d'elle-même, et l'oiseau s'envola. Venu sur les ailes de l'imagination, la simple raison le fit déguerpir d'une place usurpée.
A peine Etienne Lacroix était-il en route pour Genève, le lundi d'avant Noël, que Barthélémy se disait à lui-même : (( Vraiment, j'étais ensorcelé comme un imbécile. On a bien raison de dire que l'amour ne voit rien, ne calcule rien; mais était-ce vraiment de l'amour? »
Le cheval des Lacroix était bon trotteur ; il conduisit son maître en deux heures à Genève, en sorte que celui-ci arriva chez M™® Deverne avant midi. Grande fut la joie de Sophie en recevant à la porte son cher conseiller. Comme toujours, elle lui sauta au cou, et se hâta de le faire entrer pour l'annoncer à sa maîtresse.
— Je veux vous voir un moment seule, lui dit-il; quand êtes-vous libre ?