‹ Un fils uniqueChapitre 21 sur 185 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

— Pas mal, comme vous voyez.

— Allons saluer ta mère , dit Sophie en prenant le bras d'Evodie et montant avec elle l'escalier.

Devant la maison, le père rencontra les sœurs Grince qui, elles aussi, venaient causer avec Evodie. Il leur expliqua où elles la trouveraient et continua son chemin.

Aux Ballandes, chose singulière et passablement inexplicable, les jeunes gens se visitaient parfois, surtout le dimanche, mais leurs parents n'allaient presque jamais les uns chez les autres. On aurait pu penser qu'il existait entre eux, à cet égard, une défiance réciproque. Antoine Rock et sa femme, par exemple, n'entraient jamais chez leurs voisins Lacroix. Si Antoine avait quelque chose à dire à Etienne, il venait à sa porte, causait là un moment, mais ne franchissait pas le seuil. Etienne allait deux ou trois fois par an chez Antoine, et c'était tout. Il lui aurait fait volontiers de plus nombreuses visites , mais, à l'air dont on le recevait, il pouvait se dire que sa présence était considérée par ses voisins comme quelque chose d'insolite, dont les R.ock pouvaient très bien se passer. Caractères singuliers, manque d'éducation, absence de besoins sociaux, frayeur des idées religieuses d'Etienne Lacroix, — et encore qui sait? les Rock s'imaginaient peut-être que les Lacroix visaient à un mariage lointain entre leur fille et Augustin. Bref, le fait est que tous ces braves pères et mères des Ballandes se voyaient excessivement peu chez eux, mais presque tous les jours dans la rue. S'il y avait une noce, un

baptême dans le hameau, toute la population était alors invitée dans la maison où avait lieu l'événement. Et s'il survenait un décès, chacun offrait ses services; mais, de se voir à l'ordinaire, de se montrer une confiance bienveillante, pas question. C'est que, après tout, chacun vivait pour soi, sans s'occuper des autres. De là, un égoïsme dissimulé ou quelque chose qui en avait l'air, à moins que ce ne fût simplement de l'indifférence.

Gomme le temps était joli, les deux filles Grince proposèrent à Sophie et à Evodie d'aller faire une promenade aux environs, pendant que le soleil brillait encore.

— Où voulez-vous aller? demanda Sophie.

— Allons faire le tour de Tranchepied, dit Emma. La route est si belle ! Nous reviendrons par les sentiers de dessus. Ça nous prendra une heure.

— Un peu plus, dit Evodie. Mais je veux bien aller avec vous si Sophie vient aussi.

— Il faudrait avertir mon père. Je n'avais pas compté rester absente de la maison aussi longtemps.

— Voilà Barthélémy qui Tira prévenir, dit Evodie.

— Que veux-tu? demanda celui-ci, entendant prononcer son nom.

— Ecoute, nous allons faire le tour de Tranchepied. Va dire au père de Sophie qu'elle vient avec nous.

— G'est ça; je vais.

— Dans une demi-heure c'est assez tôt, dit Sophie. Merci de la peine.

— Il n'y a pas de quoi.

— Mais si. Bonjour !

Page 1