CHAPITRE VII
Antoine Rock faisait tirer la charrue à ses grands boeufs déjà trop replets pour ce travail. Il devait les ménager de peur qu'ils ne s'échauffassent. Fritz maniait le fossoir et jetait derrière lui les tubercules sur la terre fraîche, où ils formaient une large raie blanche, que les pâles rayons du soleil essuyaient un peu, en attendant que la servante les portât sur le char stationnant dans le champ même. Augustin gardait au pâturage les quatre vaches et les deux génisses. Sa mère préparait les repas à la maison. De cette manière tous gagnaient leur pain honorablement, bien qu'au dire de beaucoup de gens ce pain fût gagné d'avance.
C'est un spectacle intéressant que celui des travaux des laboureurs en automne. On peut dire que, pour eux, c'est le temps de la foi. Ils répandent leur blé sur la terre sans savoir ce qu'il en adviendra. Lèvera-t-il convenablement? La pluie et les rosées du ciel viendront-elles vivifier et nourrir la racine après que le grain mort n'a laissé qu'une enveloppe desséchée à côté de la jeune plante? Ou bien la sécheresse et un soleil ardent feront-ils périr les germes trop délicats pour les supporter? Les insectes dévorants naîtrontils par légions innombrables dans les champs de froment déjà verts , et feront-ils disparaître, en peu de jours, l'espoir d'une abondante récolte? L'hiver cris- g
pera-t-il jusqu'à les détruire ces gazons artificiels, infiniment moins résistants à l'action de la gelée que ceux des prairies ? Nul ne saurait d'avance répondre à une seule de ces questions. Mais la foi dit au cultivateur de semer, et il sème avec confiance. Son om^age
achevé, il se couche en paix, sans s'inquiéter de l'avenir.
Noble et touchante image de la foi du prédicateur de l'Evangile! Semer, semer, toujours semer le bon grain de la Parole de Dieu, sans compter sur soi-même pour qu'il fructifie, mais tout confier à l'Esprit saint dans cette œuvre de grâce et d'amour. — Un jour, le temps de la moisson viendra, — ici-bas, pour le laboureur, — dans le ciel, pour le disciple fidèle de Jésus.
Vers le 10 novembre, les travaux des semailles étaient terminés à peu près partout, dans la contrée environnante. Si l'on continuait à labourer quelque champ, ou de vieux prés artificiels, c'était en vae des semis du printemps et des plantations nouvelles. Dès à présent les hommes des Ballandes, comme ceux des villages voisins, se dirigeraient du côté des bois, soit de la plaine, soit de la montagne, la hache à l'épaule, et plus tard avec le cheval ou les bœufs.
Les enfants de moins de seize ans allaient faire leur rentrée aux écoles d'hiver; c'est ordinairement le second lundi de novembre qu'elles recommencent. Deux fois par jour, Augustin, Evodie, 'Lise Grince et quelques autres plus jeunes se rendraient au village le plus rapproché. Les seuls catéchumènes aux Ballandes étaient les trois ci-dessus nommés. Ils allaient ensemble à la cure pour les leçons de religion, les garçons placés d'un côté de la salle, les filles de l'autre. En ce temps-là, on n'avait pas l'idée de séparer les sexes pour ces leçons données par le pasteur, et nul n'y songeait à mal. Maintenant, les choses sont mieux