‹ Un fils uniqueChapitre 34 sur 185 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

organisées ; c'est un progrès de notre époque, mais les jeunes gens valent-ils mieux, sont-ils mieux élevés qu'il y a trente ans ?

De temps immémorial, il y a une foire à Nyon, le dernier jeudi de novembre. On y conduit essentiellement le bétail dont on désire se défaire pour l'hiver : les bœufs assez gras pour la boucherie; ceux dont le grand ventre efflanqué menace trop gravement la provision de foin; les vieilles vaches non portantes; les porcs engraissés, et aussi les petits cochons. Ces derniers sont amenés dans des cuves placées sur les brancards d'un char quelconque; ils montrent leur nez et leurs oreilles, entre les lattes clouées d'un bord à l'autre de leur prison pour les empêcher de s'échapper.

Cette foire de la Saint- Martin^ comme on l'appelle, attirait aussi beaucoup à Nyon, dans le temps jadis, les femmes, les mères de famille. Elles venaient y jl^ faire leurs emplettes de vêtements chauds, d'étoffes de laine pour l'hiver, soit sur la place de la foire aux marchands, soit dans les magasins où elles avaient l'habitude de se fournir. Elles achetaient aussi des sabots, dont elles avaient la mesure de longueur dans leur panier, savoir un bout de branchette. La grande route de Divonne à Nyon était couverte de Français et de Françaises, venant du Pays de Gex, dans des costumes assez différents, les femmes surtout, de ceux des Vaudois. Tout ce monde rentrait le soir dans ses foyers, la plupart à pied comme ils étaient venus et causant tout le long du chemin. Rarement les hommes

étaient ivres à ne pouvoir marcher droit. Quelquesuns zigzaguaient bien un peu, mais ils finissaient par reprendre le milieu de la route. Les jeunes garçons rapportaient des sifflets, des flageolets, des trompettes de fer-blanc qui faisaient leurs délices. Les fillettes aussi avaient leurs joujoux qu'elles se réjouissaient de sortir du panier de leur mère, quand on serait de retour à la maison. Aujourd'hui, si ces mœurs et ces habitudes populaires subsistent encore, ce n'est qu'en très minime partie. Divonne avec son établissement hydrothérapique est devenu un centre; des magasins se sont, peu à peu, ouverts dans presque tous les villages, et les achats des campagnards se font sur place^ au détriment des petites villes du bord du lac. Puis, Ton commence à voir circuler de maison en maison des colporteurs munis de patentes. Cet état de choses augmentera bien davantage encore, si, quelque jour, une voie ferrée se fait au pied du Jura, jusqu'à la frontière française et même au delà.

Antoine Rock avec sa femme et son fils, vinrent à cette foire de Nyon, à pied, comme de pauvres gens. On se souvient qu'ils n'avaient jamais eu de cheval. Un bissac à l'épaule, un bâton de houx vert à la main, le riche paysan recevait bien des salutations en route, et devait échanger de nombreuses poignées de main. Cet homme si simplement vêtu, marchant comme tout le monde, était donc possesseur d'une grande fortune : il en avait si peu l'air ! Voilà ce que pensait plus d'un en le saluant. On admirait aussi beaucoup sa femme, vêtue d'une excellente robe de milaine grise, et por-

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