‹ Un fils uniqueChapitre 47 sur 185 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ne pourrait songer au mariage avant deux ans. Je l'ai vue quand j'ai été chercher nos deux cochons chez eux ; c'est elle qui les soignait, et on voit qu'elle s'y entend.

— Est-elle johe?

— Oui, pas mal; elle paraît jouir d'une bonne santé. Je tâcherai d'amener Augustin avec moi quand je retournerai chez les Ghevroad, pour voir leur nouvelle portée et choisir deux mâles qui remplaceront nos deux gros. Par la même occasion, Augustin pourra examiner la fille. Mais il ne faut lui en parler qu'au dernier moment.

Tout bizarre qu'il était, iVugustin avait pourtant des côtés respectables dans son caractère. Ainsi, il était bon pour les pauvres, mais pour certains pauvres seulement. A ceux qui étaient buveurs, gourmands ou paresseux, il n'aurait pas même donné un verre d'eau; tandis qu'à un père de famille sobre et faisant son possible pour procurer du pain à sa famille, il lui aurait glissé dans la main deux écus de cinq francs sans en rien dire à personne. Augustin s'était mis aussi à lire, depuis son retour de la caserne. Ils avaient un journal vaudois, la Gazette de Lausanne, dont les Rock épousaient invariablement l'opinion, bien qu'elle en changeât parfois volontiers à cette époque. Puis, il avait acheté quelques livres : des récits de voyages, et d'autres ouvrages plus sérieux. Les découvertes géographiques l'intéressaient. Ce qu'il aimait aussi beaucoup, mais à son point de vue seulement, c'était l'histoire ancienne. Romain par une volonté person-

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nelle inflexible, il se faisait romain avec les grands conquérants de cette nation odieusement dominatrice. Les Grecs n'étaient pas ses hommes; il les trouvait trop artistes, trop idéalistes, et d'ailleurs ils n'avaient pas conquis le monde comme les Romains. Chose curieuse ! les races latines n'obtenaient pas ses sympathies, bien que leur point de départ fût cette Rome qu'il admirait tant. Il trouvait ces nations dégénérées, amollies, incapables de gouverner et de se gouverner. Sans aucun doute, si la guerre franco -allemande avait eu lieu dans sa jeunesse, Augustin Rock eût chaudement acclamé les victoires des peuples d'outre-Rhin; et, sans aucun doute aussi, il eût pris parti contre l'Alsace, pour sa restitution à l'Allemagne. — « Oui, de quel droit, aurait-il dit, Louis XIV s'en était-il emparé? Du droit d'un voleur. Rismarck fait parbleu bien de la reprendre aux Français. » — Mais l'opinion que nous supposons à Augustin ne peut faire règle. Les gouvernements républicains, les empereurs, les rois, les princes qui s'annexent des provinces au nom de la conquête et sans s'inquiéter de savoir si cela convient ou non aux populations qui les habitent, font une chose que la conscience humaine réprouve et que la justice de Dieu condamne. La loi de l'Evangile ne l'admettra jamais. C'était bon pour les anciens Juifs et les nations païennes : le code chrétien est absolument différent.

Ainsi qu'on le voit, Augustin n'était donc point un garçon sans instruction ni sans moyens naturels. Il s'exprimait mieux que beaucoup d'autres, depuis

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