‹ Un fils uniqueChapitre 49 sur 185 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

quand il était question de capitaux rapportant un intérêt; mais il prêtait volontiers des outils d'agriculture, même des denrées, dont certains emprunteurs ne se souvenaient pas toujours. Comme il vivait largement du produit de son terrain et même mieux que cela, il capitalisait chaque année le revenu de sa fortune mobilière. Pour lui, le moment de l'année le plus difficile à traverser était celui de savoir où placer convenablement cette somme nouvelle. En ce temps-là (c'était avant 1846), la banque vaudoise n'existait pas, et les banques particulières dans les petites villes, même à Lausanne, étaient rares. Puis, le paysan n'aurait pas eu confiance dans ce qu'on nomme aujourd'hui des établissements de crédit. Les chemins de fer faisaient à peine leur apparition dans le voisinage des grandes capitales, et certes ce n'est pas Antoine Piock, des Ballandes, qui eût souscrit des actions de l'Ouest- Suisse, lorsque cette compagnie planta les premiers piquets de sa ligne sur les bords du Léman. — Il fallait donc une certaine activité, accompagnée de nombreux soucis, pour trouver de bons débiteurs à chaque renouvellement d'année. Gomme Antoine avait appris à connaître son monde, il se tirait encore assez bien de ce passage dangereux, et il était rare qu'il se laissât attraper. Un mot, une seule parole lui faisait parfois découvrir la position vraie de l'emprunteur, tant il avait pratiqué son difficile métier. Chose fâcheuse à bien des égards, cette fortune acquise à la longue par le travail et l'économie excessive de trois générations, s'augmentait maintenant toute seule. Et la seule tête

d'Augustin en serait responsable un jour. D'après la loi de progression qui régit les chiffres dans cet ordre de choses, si tout continuait à suivre le même courant, on pouvait déjà calculer le moment où Augustin serait millionnaire.

Il est aussi des hommes, de vrais millionnaires ceuxlà, qui, chaque année, ajoutent à leur fortune des sommes dont le revenu seul ferait vivre dix, vingt, trente familles de pauvres gens. Au lieu de répandre avec sagesse, parmi les déshérités et les malheureux qui les entourent, cet excédant de leurs richesses, ils continuent à l'entasser dans leur avoir particulier pour le faire produire, et augmenter ainsi toujours plus leur trésor. Ils en ont le droit, certainement, et ce n'est pas moi qui le leur conteste. Peut-être même, pour plusieurs, cette accumulation de biens est-elle considérée comme un devoir, une chose nécessaire, commandée par la situation. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans leur fait, non-seulement un égoïsme effrayant, non-seulement l'absence d'un devoir chrétien que l'Evangile met au rang des premiers devoirs, mais une profonde inintelligence des besoins et des aspirations des classes pauvres. Le flot grossissant des richesses fait mugir sourdement le flot de l'envie. L'inégalité trop grande des positions fait monter à l'esprit des masses l'idée fausse d'une justice rétributive qui n'appartient qu'à Dieu seul. Et la menace est là, constante et terrible, pour ceux qui n'ont visé qu'à amasser de grands biens, tandis qu'il aurait fallu savoir en faire l'usage recommandé par le Seigneur lui-

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