‹ Un fils uniqueChapitre 50 sur 185 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

même. Au temps de l'apôtre Jacques c'était déjà la même chose, puisqu'il s'écrie dans son épître : « Vos richesses sont pourries; votre or et votre argent se sont rouilles, et leur rouille s'élèvera en témoignage contre vous. »

Mais ne nous écartons pas de notre sujet. Reprenons au contraire le récit un peu en arrière. A propos de mariage pour Augustin, le père Rock avait dit un mot relatif à Evodie Lacroix. Cette fille aimable et distinguée avait aussi vingt ans. C'était la plus proche voisine du sauvage garçon, et elle ne craignait pas de lui adresser la parole de temps en temps. Elle le faisait par une sorte de compassion ou d'amitié instinctive, se disant que nul ne prenait à cœur Augustin; et elle se demandait ce qu'il aurait pu devenir s'il avait été élevé d'une autre manière. Sans avoir aucunement la prétention de refaire son éducation, elle profitait cependant des occasions naturelles pour causer un peu avec lui et laisser tomber dans la conversation un mot chrétien duquel pût résulter quelque bonne impression dans l'esprit de son ancien condisciple. Mieux que cela, Evodie priait pour Augustin, ainsi que pour tous les habitants des Ballandes : ils n'étaient pas si nombreux qu'elle ne pût les nommer tous devant Dieu, si ce n'est individuellement, au moins par familles. La vraie piété d'Evodie, la sérénité de son âme et de son esprit, donnaient à ses traits, peu agréables dans l'ensemble, une physionomie remarquable. L'expression de son regard était si pure, si attachante, qu'on oubliait vite

le manque d'harmonie du visage. Son front élevé et ses cheveux noirs attiraient aussi l'attention. Comme l'avait remarqué Antoine Rock, elle avait un peu grandi dernièrement, malgré ses vingt ans accomplis : une croissance aussi tardive se voit quelquefois. Si Evodie eût porté des bottines à hauts talons affreux, d'après la mode adoptée depuis quelque temps, elle aurait pu, à toute rigueur, atteindre à la taille ordinaire d'une femme. Mais, aux Ballandes, la jeunesse féminine, heureusement pour elle^ n'a jamais sacrifié aux modes parisiennes. A l'époque dont nous parlons, Evodie Lacroix portait, comme toutes les filles de l'endroit, de bonnes chaussures sans talons pointus, faites par le cordonnier de Crassier sur Suisse.

Elle causait donc, de temps en temps, avec Augustin, et celui-ci l'écoutait volontiers si le sujet entamé lui convenait; sinon, il quittait brusquement sa voisine, sans le moindre égard de politesse. Pour rassurer le lecteur sur un point qui peut-être lui vient à l'esprit en ce moment, disons que jamais Evodie Lacroix n'eut la pensée de gagner le cœur d'Augustin Rock pour elle-même. Son but était infiniment plus élevé. Elle aurait voulu le gagner à Dieu, l'amener à comprendre et à recevoir dans son âme l'Evangile, qui seul donne la paix et le bonheur.

Un jour, comme il était d'humeur passable, elle offrit de lui prêter un livre qui avait beaucoup intéressé les Lacroix, et qui fut remarqué à cette époque. C'était le récit d'un voyage au pôle nord.

— Que veux-tu que je fasse de ce livre? répondit-il

Page 1