‹ Un fils uniqueChapitre 53 sur 185 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

tresse de céans. Augustin fut placé en face d'Erida, la fille aînée que son père lui destinait. Cette jeune campagnarde était bien de figure, sauf que ses yeux, d'un bleu pâle, étaient trop saillants et lui donnaient un air vulgaire et questionneur. Ce trait distinctif déplut à Augustin, qui, se sentant à l'aise, précisément à cause de cela, causa beaucoup plus qu'il ne le faisait à l'ordinaire. Sa brusquerie bien connue commençait à tourner en une sorte d'hypocrisie dont la jeune fille ne fut point dupe, tandis que le père Antoine était ravi de voir son fils en train d'une amabilité qu'il ne lui connaissait pas encore. Augustin but bien ses quatre ou cinq verres de vin, accepta la tasse de café noir qui lui fut présentée par sa soi-disant future, puis, quand on eut fini, il dit tout à coup :

— Père, il serait temps d'aller voir les cochons.

— Oui, peut-être, car il faudra songer à retourner chez nous.

— Erida, dit Chevroud, prépare quelque chose à boire pour ces petites bêtes, afin qu'on les sorte du boiton.

Obéissante à l'ordre de son père, la jeune personne releva prestement une manche de sa robe, versa du son dans un baquet, y ajouta du petit-lait cru et des lavures chaudes, puis elle alla ouvrir aux élèves, en leur disant :

— Ti! ra-ra! ti! ra-ra! ti!

Les hommes vinrent autour de l'auge, où les douze ratons fouillaient avec leur groin , et reniflaient de toute leur force.

— Voyons, Augustin, dit son père, choisis, toi qui t'y entends.

— Il faudrait d'abord savoir le prix, répondit le jeune homme.

— Le prix n'est pas une affaire, dit Chevroud; choisissez seulement, monsieur Rock. Nous nous mettrons d'accord après.

— Je prendrais celui-ci et celui-là, fit Augustin en désignant les deux plus beaux.

— Parfaitement.

— Combien? demanda Antoine Rock.

— Comme ceux que je vous ai vendus au printemps, quoique ceux-ci soient plus forts.

— C'était soixante francs, n'est-ce pas?

— Oui, et deux francs pour ma fille.

— Voici les deux francs, monsieur Chevroud. Vous voyez que je ne marchande pas. Augustin viendra les chercher un de ces jours, à moins que, pour nous faire plaisir, vous ne nous les ameniez dimanche. Je n'ai pas de cheval, comme vous savez.

— Je puis bien vous les amener.

— C'est entendu, ami Chevroud, dit Antoine en faisant claquer sa grosse main dans celle du vendeur. Mais il faut me promettre une chose.

— Quoi? car il faut savoir si l'on peut.

— C'est de venir dîner avec nous et d'amener vos filles.

— On verra, suivant ce que sera le temps. Merci.

— Voulez-vous marquer les deux bêtes?

— Allons donc ! je me fie à vous.

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