CHAPITRE XI
OÙ l'on croit volontiers possible d'enfoncer profondément les pieux de sa tente. Quand on est en bonne santé, dans une position aisée, heureux dans sa famille, il fait bon vivre, et tout jeune homme de dix-huit à vingt-deux ans voit lever le soleil avec bonheur. Mais parfois aussi de fâcheux entraînements surviennent; les chutes secouent et humilient les consciences non encore endurcies; l'âme troublée a de la peine à revenir se purifier aux pieds du Sauveur.
Barthélémy Lacroix ne tomba pas, je dois le dire tout de suite, dans les grossiers écarts où tant de jeunes gens s'abandonnent, risquant d'y périr pour toujours et faisant ainsi le tourment de pères et de mères qui semblent regarder en vain au ciel pour en obtenir du secours. Hélas ! pour un enfant prodigue qui rentre en lui-même et revient se jeter aux pieds de ses parents, il en est un grand nombre qui persistent dans leurs funestes égarements. Mystère douloureux pour l'âme humaine, mais preuve évidente aussi de la grande part de liberté morale que tout enfant des hommes a reçue, et dont il doit faire un bon usage, s'il veut être fidèle.
Non, Barthélémy ne tomba pas dans les graves péchés de son âge, mais il aimait les plaisirs honnêtes, les joies qu'il est permis de s'accorder, pourvu qu'elles ne deviennent pas des passions et détournent du vrai but de la vie. Dans sa manière de voir et quoiqu'il n'eût pas participé lui-même aux amusements de la jeunesse des villages, Etienne Lacroix ne s'opposa pas
à ce que son fils s'y livrât modérément. Il valait mieux, se dit-il, permettre à un jeune homme de danser, par exemple, plutôt que de le voir, comme Augustin, fuir la société des jeunes personnes, et ne se plaire qu'avec un domestique. En général, les garçons qui aiment la danse ne sont pas ceux qui boivent le plus. On a même remarqué, en plusieurs endroits, que ce sont ceux-là qui boivent le moins et ont de meilleures manières, un langage plus poli ou, en tout cas, moins grossier. Dans les rangs d'une société plus cultivée, c'est, dit-on, la même chose. — Avec des besoins plus sérieux, il n'eût pas été nécessaire de dire à Barthélémy que les amusements mondains sont, après tout, une mauvaise pâture pour l'âme : il l'aurait assez compris. Mais étant jeune, droit de cœur et honnête, il valait infiniment mieux qu'il dansât, que de le voir s'ennuyer ou devenir morose. La jeunesse doit être gaie, joyeuse et heureuse, pour être dans le vrai.
Etant joli garçon, bien découplé, portant moustache brune un peu allongée, cheveux presque noirs, taille élégante, Barthélémy se présenta comme volontaire pour le corps d'élite des chasseurs à cheval. Il y fut admis avec empressement. Sur ce point encore, son père ne voulut pas le contrarier, bien qu'il eût préféré le voir dans l'infanterie, ou dans les carabiniers qui, à cette époque, exerçaient une sorte de suprématie morale dans les milices vaudoises. Les chasseurs à cheval, remplacés dès lors par les dragons et les guides, avaient la réputation d'être de bons vivants, amateurs de la bouteille et se considérant