CHAPITRE XI
comme fort au-dessus du modeste fantassin. Barthélémy fit sa première école de cavalerie avec un nouveau cheval qu'il fallut acheter, et qui se conduisit assez bien, ainsi que son maître. Si celui-ci prit quelquefois un verre de trop après une journée fatigante, il arriva peut-être aussi au cheval de répondre par un coup de dent à quelque jument hargneuse, dont les ruades lui déplaisaient. Toutefois, l'homme et la bête revinrent aux Ballandes sans avarie fâcheuse, et tous deux reprirent sagement les paisibles travaux des champs;
Barthélémy fit ce qu'il put pour engager sa sœur et, par elle, Sophie Arnaut, à venir danser avec lui à la Rippe, Crassier, Borrex, etc.; mais il ne réussit pas à convaincre les deux amies.
— Mais enfin, quel mal vois-tu à m'accompagner? dit-il à Evodie, un dimanche de mai. Lorsque la campagne est fleurie, n'est-ce pas fête aussi pour les jeunes gens ?
— Sans doute, mon cher ami, et je l'admire, beaucoup, cette fête de la nature. Il me semble même que j'en jouis mieux que toi, qui t'en vas la délaisser aujourd'hui pour tourner et sauter dans une salle fermée, aux sons d'une mauvaise musique, pendant que j'entendrai le chant des oiseaux, et que je respirerai les doux parfums du printemps. Si je ne danse pas, ce n'est point que je te condamne de le faire : tu n'y vois pas de mal. Pour moi, je sens que ce ne serait pas une bonne chose, et que je puis faire mieux. Sophie est du même avis. D'ailleurs, conviens qu'il
ne serait pas bien à elle de laisser son père seul, le dimanche, pendant qu'elle irait passer une partie de l'après-midi et la soirée à demi-lieue d'ici, dans un bal.
— Son père m'a pourtant dit qu'il ne l'empêcherait pas de danser, si elle s'en souciait.
— C'est évident; mais Sophie prend ses devoirs comme on doit prendre un couteau : par le manche, et non par la lame.
— Tu penses donc qu'elle risquerait de se couper en dansant?
— Peut-être, mon cher frère.
— Allons donc ! Tu vois du mal où il n'y en a point. Mais je vais te dire une chose, Evodie : toi et ton amie, vous risquez fort de ne jamais vous marier, en demeurant ainsi à part de la jeunesse. Conviens, à ton tour, que ce serait fâcheux.
— Pour Sophie, c'est possible; toutefois, je n'en sais rien. Pour moi, il est évident que je resterai vieille fille. Qui est-ce qui me voudrait pour sa femme? On sait très bien que je suis faite pour aider ma future belle-sœur à élever ses enfants.
— Ma chère, tu dis là des choses qui me feraient presque pleurer, si je n'avais besoin de rire. Ah! tu crois qu'aucun garçon ne songerait à toi. Détrompetoi. J'en connais un qui....
— Vovons, tais-toi. Tu me dis là des balivernes.
— Pas du tout ! mais comme je suis le garçon dont je voulais te parler, tu peux te tranquiUiser. Adieu.