‹ Un fils uniqueChapitre 59 sur 185 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ensuite son ouvrage, fortifié par le simple regard de la foi vers Celui qui nous connaît tous et nous aime.

Le dimanche, il continuait ses visites au charpentier, auquel il avait été fort utile. L'esprit du père de Sophie avait fini par se débrouiller; et au lieu de s'attacher dans la Bible à certaines affirmations qu'il est impossible à l'homme d'expliquer, même de comprendre un peu, il suivait dans les saints livres la trace lumineuse de Celui qui reviendra du ciel comme il y est monté. — La santé d'Ulysse Arnaut avait bien décliné depuis deux ans. Comme il approchait de la soixantaine, il se sentait beaucoup plus vieux que cet âge, grâce aux chutes qu'il avait faites et à ses membres fracturés. Il lui semblait parfois que tout son corps se disjoignait, comme si la machine allait bientôt cesser de fonctionner.

-^ — Ma pauvre enfant, dit-il un jour à sa fille, prenons-en notre parti : mais je descends rapidement le chemin de toute la terre. Quand je serai arrivé au bas, tu ne te lamenteras pas; tu penseras que je suis en paix et dans un repos parfait. Je retrouverai ta mère auprès de Dieu, et, si cela nous est permis, nous aurons l'œil sur toi pour te faire du bien. Tu ne pourras pas rester seule ici, c'est évident. M. Lacroix sera ton conseiller.

Les jours suivants, il entreprit un ouvrage bien extraordinaire, et cela sans en rien dire à personne. Il fit lui-même son cercueil, afin que sa fille n'en eût ni l'embarras ni même la dépense après lui. Comme

il y travaillait, Etienne Lacroix vint causer un moment avec lui, poussé par un besoin intérieur auquel il ne résistait jamais.

Trompé par les apparences, Lacroix lui demanda qui donc était mort dans le voisinage, puisqu'il faisait un cercueil.

— Personne, que je sache, répondit le charpentier; mais je fais cette bière pour quelqu'un qui mourra certainement avant qu'il soit bien longtemps, car ses jointures ne tiennent plus; les tenons sont vermoulus et les mortaises fendues. Comprenez-vous?

— Je pourrais presque me représenter que c'est pour moi, car je me sens vieillir rapidement.

— Pour vous, non; mais pour moi, oui. J'ai cinq ans de plus que vous, et il y a ma fille qu'il faudra conseiller, quand je l'aurai quittée. Donc, c'est à vous de rester. Je vous assure que je fais ce cercueil sans amertume. J'en ai tant cloué pour les autres, qu'il est juste d'en préparer aussi un pour moi. Quand notre grand Sauveur viendra réveiller les habitants de la poussière, il fera bon quitter ce noir vêtement, pour prendre la robe blanche, s'il veut bien me la donner.

Je vous prie seulement, monsieur Lacroix, de ne pas parler de ce que je fais en ce moment. Il me serait désagréable qu'on s'en occupât aux Ballandes.

— Soyez sans crainte, cher ami, lui dit Lacroix qui était fort ému. Vous me donnez une leçon bien sérieuse, sans vous en douter. La vue d'un cercueil est salutaire, pourvu que nous sentions en nous la présence du Prince de la vie. En général, on parle bien

Page 1