CHAPITRE XI
Donne voir tes bonnes joues, dit-il en embrassant cordialement sa sœur.
Barthélémy avait aussi essayé d'entraîner le sauvage Augustin ; mais le garçon à rebrousse-poil le rembarra d'une belle manière.
— Mêle-toi de tes affaires, dit-il à son prêcheur de danse, et ne t'occupe pas des miennes. Si ca me fait plaisir de danser, je danserai; en attendant, je préfère me conduire à ma guise. Est-ce que je te conseille de faire comme moi? Je te laisse libre : pourquoi donc viens-tu chercher à m'enrôler avec toi? Je te trouve bien singulier.
— Voyons, Augustin, ne te fâche pas. Quel mal estce que je te fais en te proposant de venir avec nous? Je te vois là tout seul. Moi, je vais aller, seul garçon aussi, avec nos deux ou trois filles des Ballandes : n'est-ce pas naturel de t' engager à nous accompagner?
— Non, ce n'est pas naturel. Tu sais très bien que je n'aime pas la danse et que je ne l'aimerai jamais. Je ne suis pas assez imbécile pour me livrer à un tel amusement.
— Adieu donc. Je ne t'en reparlerai plus, puisque tu prends les choses de cette manière.
— Tu feras bien.
Le même dimanche où les Rock, père et fils, allaient choisir de jeunes porcs à la Ferme-au-bois, Barthélémy se rendait à Yverdon pour une inspection de cavalerie. Nommé brigadier, — c'est-à-dire caporal, — il avait dû passer un second camp à Bière, pendant l'été. A
cette occasion, son père lui avait fait de nouvelles et sérieuses recommandations, auxquelles notre jeune sous-officier promit de se conformer. En effet, cette deuxième épreuve le trouva plus affermi que la première. L'autorité qui lui fut confiée servit aussi à le retenir dans la limite de son devoir. Il revint chez lui avec une satisfaction qui se lisait sur son visage, bronzé par la fatigue et le soleil. — Barthélémy Lacroix était ce qu'on appelle un très gentil garçon, mais sans vie sérieuse encore et ne croyant positivement, ni à la puissance du péché dans son propre cœur, ni à la malédiction prononcée sur tout homme qui fait le mal. Oardé par la bonté de Dieu et par les prières de ses parents dans une vie honnête, il marchait joyeusement là où tant d'autres font des chutes terribles^ dont beaucoup ne se relèvent jamais. Un jour, peutêtre, il connaîtra la puissance d'une passion dominante, et alors son cœur, frappé dans ce qu'il a de plus cher, lui apprendra ce que c'est que la douleur.
Son père n'était pas sans inquiétude à ce sujet, quand il cherchait à lire dans l'avenir de ses enfants. Mais il avait confiance dans la miséricorde et dans l'amour de Dieu. Il tâchait de se dire que ses bienaimés, femme, fils et fille, étaient au Sauveur avant de lui appartenir, et ainsi la paix rentrait dans son âme. Mais il sentait qu'il fallait lutter constamment par la prière. Dans son travail, au jardin, aux champs, au bois, il s'arrêtait souvent une mipute, élevait son cœur à Dieu dans une muette adoration, et reprenait