NEW-YORK. LE NIAGARA. LES MORMONS
. J'arrive d'Orient : j'ai visité successivement le Caire, Aden, Jérusalem, Baalbeôk, Constantinople, Athènes .- j'y ai vu des merveilles et des misères, de grands souvenirs et des peuples décrépits; j'y ai vu des nations usée» d'où la vie se retire, nations autrefois puissantes; j'y ai vu des brutes dont les ancêtres gouvernèrent le monde; j'ai yu ces horizons fameux où apparut, aux yeux de l'histoire^ le grand soleil de la civilisation, cet astre qui a longtemps brillé à notre zénith et qui, maintenant, semble plonger dans TOcéan, éclairant d'autres rivages et jetant un dernier reflet sur ces antiques régions d'où il a émergé.
Et ihakrtenant je veux voir ces^ nations de
récents ont jeté la défaveur sur la Compagnie transatlantique : au bout de quelques jours tout le monde se connaît. Quelques types :
— D'abord lés inévitables émigrants qui vont en Amérique chercher fortune, qui courent après le bonheur, lui tournant peut-être le dos. Parmi eux , une famille d'Alsaciens dont je veux conter l'histoire pour la confusioli de ceux qui nous gouvernent. Ne voulant pas devenir Prussiens, ces pauvres gens sont d'abord allés en Algérie, qui, pour eux, est toujours la France; mais là, ils ont eu tant de papiers à fournir, tant de justifications à donner, tant de démarches à faire , tant de formalités à remplir, tant de rebuts à essuyer de cette administration compliquée de militarisme , qu'à la fin ils ont dû se soustraire à ces tracasseries inintelligentes.
Et ils vont maintenant en Amérique, et l'Algérie périclite faute de bras , et la France s'occupe de la conjonction des centres !
— Des acteurs, actrices, danseuses qui vont à New-York jouer, chanter, montrer
leurs jambes, que sais-je encore! le tout pour ramasser quelques dollars.
— Des commis-voyageurs, articles de Paris, qui font la roue et gloussent autour de ces dames; mais ils ont une rude concurrence à soutenir de la part des officiers du bord , qui ont sur eux Tavantage du galon. Galons comme calicots en sont déjà ou en sont encore aux œillades, sourires, bouches en cœur; la procédure de Tamour. Ils gagneront, les intimées, vous n'en doutez point, devant se rendre à la première sommation, pourvu qu'elle soit écrite sur certain petit papier timbré, enluminé de bleu et signé : Soleil et Marsauœ.
— Un Père lazariste qui va au Far- West comme missionnaire.
Celui-là ne court pas après Tor. Saluons.
— Deux jeunes Anglais qui font le tour du monde , après avoir gradué à Oxford ; superbes gaillards, froids, de mine virile et reposée. Ils ont préféré, pour passer en Amérique, les transatlantiques aux Cunard de Liverpool, parce qu'on mange mieux dans les steamers français.
— Une dame de San Francisco et son mari, deux tourtereaux retour d'Italie, qui seraient parfaitement heureux, n'était que la dame est divorcée d'un précédent mari et que cet odieux personnage a trouvé fort original de suivre les nouveaux époux dans leur voyage de noces , pas à gas, adoptant le même itinéraire, logeant dans les mêmes hôtels, visitant les mêmes monuments, prenant les mêmes bateaux, taciturne, du reste, autant qu'horripilant. Tenez, voici justement les deux mariés se promenant bras- dessus bras dessous sur la dunette ; or, vous pouvez voir, émergeant des claires- votes, la tête froide et la barbiche de bouc de l'époux délaissé! Est-ce assez yankee, cette vengeance?
— M. B..., un des constructeurs du Central Pacific j avec sa^ fille, ravissante personne qui a passé l'hiver dans la colonie américaine de Paris. Le père joue aux échecs avec l'un de nos Anglais, la jeune fille flirte avec l'autre. Quand la nuit est venue, on les trouve toujours blottis derrière le gouvernail, chuchotant.
J'ai vu cette jeune fille lisant Madame Bovary.
— Une société de Français , négociants à ia Nouvelle-Orléans.
. Parmi eux, un Gascon fort riche; il vaut, me dit-on, 500,000 dollars. Voici l'origine de sa fortune , qui date du temps de l'esclavage dans le Sud. Exploitant une .grande ferme avec de jeunes négresses esclaves, il en usait avec elles à peu près comme Abraham avec Agar, et, quand elles avaient un certain nombre d'enfants, il vendait le tout au marché Yûisin. Peste ! voilà un homme qui entend les affaires.
— Une Américaine naufragée de la Ville^ du'Havre. Quand la pauvre femme, a mis le pied Sur le Péreire^ encore commandé par le capitaine Surmont , elle tremblait de tout son corps. On l'a présentée au capitaine, qui l'a reconnue, et ils ont parlé longtemps de l'épouvantable sinistre où ils étaient tous deux.
« Vous souvenez-vous? » disait-elle. — « Oui », répondait-il, et une larme coulait sur sa joue brunie. Étrange conversation !
Cette dame, est V^uve. Depuis le sinistre où elle a perdu son mari, qui s'est noyé en la sauvant, elle a parfois des aberxatioïls ^ et des moments où la douleur ressemble à la folije« Une personne qui raccompagne nous a raconté cet épisode poignant, qui est la plus lamentable tragédie que jamais j'aie entendue. Cette pauvre femme est restée quatorze heures dans Teau , quatorze heuf es auprès de son mari , lui sur une épave,, elle sur l'autre : à la fin, la force a trahi son courage, et elle a glissé à la mer; l'homme s'est précipité et l'a ramenée à la surface ; mais, pendant ce temps, l'épave avait été saisie par un autre naufragé ; le malheureux a dû mettre sa femme à demi évanouie sur le tronçon de mât qui le portait, lui, et il est resté quelque temps au milieu des vagues , résistant à la mort , se cramponnant de ses mains crispées à la surface lisse du bois roulant; mais bientôt ses doigts sanglants, qui n'avaient plus d'ongles, ont refusé de serrer et il a coulé.
L'idée fixe de la malheureuse veuve est
m^.rmt
qu'on lavertisse lorsque fiioas j^sserons sur le lieu du naufrage, ce qu'on n'aura garde de Mre; car, alors, elle deviendrait folle tout à fait, et, peut-être, se jetterait à l'eau.
a Chien de temps », dit le maître d'équipage. Le ciel d'un gris sale, avec des meurtrissures; 10 mer lourde, couleur de plomb, toute moutonnante; le vent frais. Des rafales de pluie grésilleat le pont. De grosses lames, accourant sur le navire et le drossant par le travers, le font rouler effroyablement. Des* lambeaux de nuages déchirés nous balayent le visage. Les passagers, un à un, sont rentrés dans leurs cabines. Je reste sur le pont à regarder cela; réellement, c'est beau. Nous faisons des embardées énormes ; la mer, démontée, nous crache à la figure et déferle avec rage de formidables coups de poing sur les bossoirs et les pavois du gaillard d'avant.
Nous embarquons beaucoup. Le transatlantique, soufflant de ses poumons de feu, fré-
missant du • grondemeDt dé ses chaudières ^ pique Qu nez daiîs 4es lames de toute la force de- ses mille chevaux et se relève, l'instant d'après, vomiésant l'eau par les écubiers.
Quand le paquebot roule , la salle à manger offre un assez curieux spectacle : les garçons qui apportent les plats s'arrêtent tout à coup , oscillent, repartent , combinant des équilibres savants. On fait de vrais calculs de balistique pour arriver à saisir le morceau qui est au bout de la fourchette, et, gravement, on vide les verres dans son gilet. La vaisselle pleut de tous côtés, et, sur la table, une bouteille roule, renversant les verres, les assiettes, semant la désolation et le vin sur son passage. Les convives, travaillés par le mal de mer, piteux, sont blêmes comme des citrons : tout à coup, l'un d'eux se lève précipitamment, sort, va s'appuyer au bordage et fait à Neptune d'abondantes libations. Moi-même, vous dirai-je que, depuis deux jours, je n'ai pu
itta
UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. Il
dîner fructueusement? Est-ce assez délica-
tement tourné , mon Dieu !
Enfin le soleil a repris sa place au zénith ; à travers les haubans s'étale jusqu'à Thorizo* la mer immense , vernie d'un bleu brillant ; le sillage du bateau fait de longues moires qui se déroulent lentement en vagues au dos éblouissant , glacées de reflets soudains. Assises sur les bancs du grand rouflle, quelques dames font de la tapisserie ; les enfants gambadent ; en bas^ au salon, on joue du piano, et les accords s'envolent par bouffées joyeuses sur l'Océan 4 tm matelot fume sa pipe, accoudé au bastingage, regardant au loin; quelques goélands^ assis dans l'eau, nous saluent au passage d'un cri rauque et joyeux.
Toute cette journée , nous avons eu en vue un grand navire de la Compagnie Immann de Liverpool, le City of Montréal. Il veut lutter de vitesse et force la vapeur; mais le Péreire est un fin navire, le plus rapide marcheur de
1^ us FRANÇAIS EN AMÉRIQUE,
la Gpmpagnie française. Biecrtôt, gagnant main sur main, notts raùgeon^ TAngldis à deux encablures. On âe^fait les saints de pavillon, et des acclamations retentissent à bord des deux navires. •
Et, le soir de ce beau jour, les passagers se pressent sur le tillac , regardant le soleil qui tombe dans l'Océan au milieu d'un fourmillement loÉainewx de vagues en feu, avec
un poudroiement d,'or.
Nuit superbe sur le Gulf-Siredm , par une mer phosphorescente. Dans le firmanaent, noir
comme du jais , scintillaient des myriades d'é-
toiles. De longues traînées de feu, des ^clairs, couraient sur Teau comme des frissons électriques. Le navire, glissant dans cette radieuse
.immensité, fendait les vagues qui, rejaillissant,
.éclaboussaient Tétrave de gouttes lumineuses. Une comète , de sa chevelure ruisselaïUe , embrasait le zénith, et le croissant de la lune donnait à ce ciel étincelant et sombre, tout
poudré de diamants , l'étrange poésie des nuits d'Orient.
Restés fork tard -Sûr la dunette d'arrière, nous contemplîoûs le, rayotinemerft de ces splendeurs nocturnes. La convarsation ^ aninuée d'abord, avait fini par tomber, et, lôag* temps , nous demeurâmes silencieux devant la féerie surhumaine, devant l'éblouissante illu* minatioQ qui s'offrait à J10U3,. perdus sur une planche, .aii milieu de l'Océan.
Mais la bruine argentée d^s lames nous jetant sur les épaules^ son manteau mouillé, nous nous séparâmes pour rentrer dans ïios cabines. Et déjà la nuit s'enfuyait, ramassant dans sa robe noire ses milliers de soleils, dont (|uelques-uns rdnlaieM derrière elle sur la route blanchie jetant une dernière lueur avant de s'évanouir. ,
Un petit oiseau des tropiques, tout brillant, tout effaré, perdu dans la haute mer, s'est abattu ce matin sor nos vergues, battant
désespérément ses ailes lassées : c'est l'événement du jour pour les passagers; on n'a vtï que l'eau et le ciel depuis une semaine ! Sjir un signe de l'officier de quart , toute l'équipe de service se précipite dans les bastingages à la chasse du petit roitelet; c'est plaisir de voir les matelots sautant dans les hunes , les haubans, les cordages ^ comme des araignées qui poursuivent une mouche happée dans leur toile. On le prend enfin, et l'officier en fait hommage à la forte chanteuse de notre troupe, qui le remercie par une œillade furtive, pleine de proipei^ses... Heureux officier!
Pourquoi l'oiseau venait-il, dans sa détresse^ demander du secours à l'homme? L'innocent I il ne sait pas que l'homme est le roi , le maître de la création : ce souverain-là met ses sujets en prison ou les tue, à moins qu'il ne les mange, selon son bon plaisir. C'est ainsi que l'homme actuel règne : ses ancêtres, les premiers princes, étaient plus humbles, moins tyrans; les sujets étaient nombreux, puissants; ils grondaient et se révoltaient à l'occasion,
menaçant de ne faire qu'unp bouchée de la famille royale ; le frêle ambitieux, le petit monarquecontesté ménageait son peuple, insoumis
et sauvage mais les temps sont changés.
Histoire d'une dynastie !
Aujourd'hui, nous sommes sur les bas-fonds si redoutés de Terre-Neuve : autour de nous, brouillard intense, glacial; le capitaine peste dans son sorouét de toile cirée : il double les services des gabiers aux bossoirs, mais il est inquiet. « Comme ça, me dit-il, on va à l'aventure? Par notre travers, à une encablure, un bateau peut nous arriver tout à coup, pas moyen d'éviter; et puis il y a les glaces. Tenez, un de ces instants, nous allons peut-être heurter ime banquise qu'on n'a pas signalée. » Et il s'en va au gaillard d'avant , tout maugréant.
11 a été impossible de faire le point aujour- ;. d'hui, le soleil n'étant visible que par une lueur pâle et diffuse. •
Le sifflet du bateau déchire l'air de son bruit strident^ bientôt étouffé dans eette atmosphèise lourde et cotonneuse. Le grand steamer s'enfonce dans la brame froide, vomissant sa fumée noire qui Vévanouit bientôt. Des matelots, la casquette jaune nouée sous le menton , passent rapidement coibme dçs ombres; les passagers, soigneusement roulés dans leurs paletots, le collet relevé, les mains fourrées dans de, gros gants, arpentent les rouffles, s'estompant dans ces blanches ténèbres , à demi noyés dans cette ohscurité grise.
New-York. On vient de jeter l'ancre dans la baie, et aussitôt nous tombons au pouvoir des douaniers , qui sont infiniment plus tracassiers ici qu'en France. Pourtant un homme d'expérience m'affirme et me prouve qu'avec un beau dollar mis dans la main du farouche fonctionnaire, vous pouvez passer en paix, »vos malles, fussent-elles pleines d'objets payant des droits. Les choses ne se font jjas autrement sur les
côtes de Turquie. C'est bop à noter, mais désastreux comme impression première.
Broadway y Third avenue^ Wallstreet^ des fleuves humains roula^ des chariots, des cars, des porteurs de journaux, des nègres, des chiens, une multitude grouillante qui court, boit, mange, se bouscule, chacun ardent et calme, la démarche enfiévrée et le visage impassible, l'œil gris traversé parfois d'un éclair bleuâtre, n'évitant personne; sur la chaussée , des omnibus au galop regorgeant de monde assis , debout , dedans , sur les passerelles , à côté , derrière , escortés d'une nuée de new'boys agiles et importuns comme des moustiques, qui' courent, bourdonnent et piaillent, sautillant d'une voiture à l'autre; des tramways, lancés à . toute vitesse, couinant quatre ou cinq de front au milieu de la populace houleuse, traînés au galop par des chevaux ruisselants de sueur , qui trempent à la hâte leurs naseaux fuuaants dans des tonneaux
posés à côté des rails, puis repartent essouffiés; les maisons couvertes d'affiches dont le papier s'eflTrite comme une dartre multicolore; des poutres sortant de fenêtres borgnes et secouant sur vous d'étranges enseignes qui ressemblent à des oripeaux; en haut, des fils télégraphiques en si grand nombre, qu'ils font l'effet de toiles d'araignée !
Si l'on se risque dans le courant, on est enlevé, bousculé, criblé de coups de coude : il ne faut pas y faire attention, mais les rendre au centuple, personne ne s'en fâche; on a bien le temps vraiment, c'est ici le fast people. « Si l'on s'arrêtait à jeter des pierres à tous les chiens qui aboient, on n'arriverait jamais. » Voilà un dicton turc mis en pratique, non pas en Turquie, mais en Amérique.
D'étranges accouplements : des hommes portant un chapeau à haute forme , en soie, un habit boutonnant sur la peau , et un pantalon troué; des femmes vêtues d'étoffes neuves, empesées et brillantes, avec des bottines éculées ; d'autres, d'aspect plus relevé, ayant des bra-
celets d'or et des manchettes sales; un individu déguenillé 9 lisant le journal à côté d un monsieur à breloques qui mange un sandwich; des voitures peintes à fresque , traînées par de lamentables haridelles; des boutiques où l'on vend des légumes et des vieux habits , au pied de maisons d'assurances, hautes comme le Louvre et dorées sur tranche; des trottoirs formés de planches branlantes ou du granit le plus magnifique ; en face de palais splendides^ d'infectes échoppes dans l'ombre desquelles se pelotonne un juif sordide comme un ver au cœur d'un fruit gâté. Singulier édifice que l'Amérique, moitié marbre, moitié plâtras !
Conversation avec un négociant français de la Nouvelle-Orléans qui, du bateau où nous avions fait connaissance, est descendu au même hôtel que moi. Il me raconte des faits étranges sur la ville qu'il habite. J'en consigne quelques-uns qui dénotent des mœurs bien extraordinaires.
Un misérable, nommé Guérin, a été, pendant cinq ans, la terreur de la Nouvelle-Orléans. Malgré les huit assassinats qu'il avait commis, on ne trouvait pas de juges assez audacieux pour le condamner. Un jour, dans l'auditoire de la justice de paix, Guérin, ivre, faisait du tapage; on le prie de sortir, il refuse. Un policeman s'approche, Guérin met la main à son revolver; l'agent, plus prompt que lui , lui loge une balle dans la tète.
Deux hommes sollicitent la place de shérif.
L'un d'eux va dans un café, ivre, et dit : « Toledano veut la place, je le tuerai. » Un des amis de Toledano, présent, va le prévenir. Celui-ci court chez un armurier et demande un revolver : « Chargez-le », dit-il. On lui obéit. Il prend deux témoins qui ont entendu le propos de son compétiteur, entre dans le café où boit celui-ci, et, d'un coup, lui brûle la cervelle. On ne Ta pas même inquiété.
Les femmes, là-bas, mènent une vie incroyablement dissolue. Mon narrateur prétend qu'on peut avoir un rendez-vous galant avec
UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. 'îl
n'importe quelle dame; il n'y a, pour cela, qu a s'adresser à sa modiste, à laquelle elle doit toujours une somme énorme. La première faiseuse de la Nouvelle-Orléans, une Française, Olympe , est bien connue pour se livrer à ce petit commerce.
On parle de la fameuse question cTe l'esclavage : Vous vous figurez, me dit-on, que le Nord a pris les armes par humanité? c'est une erreur , il y avait là une simple question d'intérêt, ou, encore mieux, une explosion de haine entre le Nord et le Sud, qui ne s'aiment pas plus que les Prussiens et les Français. Les nordistes voyaient là un moyen de ruiner leurs ennemis, voilà tout. Maintenant, les nègres occupent tous les emplois, et vous pensez si le citoyen commissaire (shérif) est heureux de conduire son ancien maftfe au violon. Ce sont, entre les noirs et les blancs, de continuelles vexations, des luttes sans fin , souvent meurtrières.
La police est faite par des nègres. Un jour, me disait mon interlocuteur, le feu prit chez moi en mon absence; quand j'arrivai, rappelé
par une dépêche, je trouvai lespolicemen tirant des décombres quelques objets non brûlés, et se les partageant. Quand ils m'entendirent réclamer mon bien, ils rejetèrent tout dans le feu. Il y a des scènes politiqueis étranges. Un maire est nommé par l'élection à la Nouvelle- Orléans; il ne convient pas aux nègres, ceux-ci en installent un autre, sans votB. Le gouvernement de Washington ne veut pas faire cesser • cet état de choses qui dure depuis un an , car il est trop appliqué à jeter de temps à autre la discorde chez ses ennemis du Sud.
* Bilboquet a prgféré cet axiome, à savoir que a le gendarme est Tarnî de l'homme ». Quelque paradoxale que puisse paraître cette T)pinion , jç. m'y étais pourtant un peu habitué , et je considérais qu'il est impossible de vivre en paix sans « le bon brigadier » . Aussi , suis-je
un peu étonné de n'en preâi^ue point voir ici ;
il est vrai qu'on défend si peu de chose.
Peut-être au reste, la jeune Amérique vien-
dra-t-elle à modifier son système , s'il est vrai, comme on dit, que le gendarme soit le bâton de vieillesse de toutes les sociétés.
Ce. que j*ai vu cette nuit, dans une ruelle avoisinant THudsofi. -
D^ petits gamins pelotonnés dans de vieilles caisses à oranges, dormant, demi-nus; quelques chiens quêtant sur des tas d'ordures; des ivrognes couchés en travers de flaques d'eau bourbeuse: filtrant à travers les auvents fermés d'tfn bar suspect, un rayon de lumière révèle un tripot } ui\e femme vêtue de percale salie.les épaules couvertes d'un châle effiloché^ les cheveux collés au visage, vacflle sur le trottoir; un homme appuyé au réverbère gémit, en proie à une attaque de delirium tfemens. Une odeur fétide , nauséabonde, de charnier^ vous saisit a la gorge, dénotant une population misérable, amoncelée 4biis ce quartier p^ant^
C'est l'Amérique cela, aiissî bien -que les fnagnificences de Fifth avenue.
Tout le inonde connaît la disposition en échiquier, de New- York , mais, à moins* d'avoir habité cette curieuse ville, il est impossible d'imaginer la commodité dn système. L'étranger ne peut jamais se perdre, et, de plus, il sait toujours, dans ses promenades, à n'importe quelle heure de la journée, la distance au juste où il se trouve de son hôteL Les rues étant éloignées Tune de l'autre de 75 mètres, s'il demeure à la première rue, et qu'il se trouve à la dixième, il sait tout de suite qu'il a 750 mètres à Faire pour rentrer chez lui.
Au milieu de la sixième avenue, parmi cette multitude affairée, contrastant avec le mouvement assourdissant, l'agitation fiévreuse des omnibus, des voitures^ des street-cars qui encombrent la chaussée, s'avancent lentement et avec une nonchalance bien extraordinaire deux chariots pleins à demi de sable ; on voit écrit dessus : department of public worlu (flai-
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Tout le monde connaît la disposition en échiquier. de New- York , mais, à moins' d'avoir
. habité cette curieuse yille, il est impossible d'imaginer la commodité du système. L'étranger ne peut jamais se perdre, et, de plus, il sait toujours, dans ses promenades, à n'importe quelle heure de la journée, la distance au juste où il se trouve de son hôtel. Les rues étant éloignées l'une de l'autre de 75 mètres,
. s'il demeure à la première rue, et qu'il se trouve à la dixième, il sait tout de suite qu'il a 750 mètres à faire pour rentrer chez lui.
Au milieu de la sixième avenue, parmi cette */ multitude aflTairée, contrastant avec le mouvement assourdissant, l'agitation fiévreuse des omnibus, des voitures,, des street-cars qui encombrent la chaussée , s'avancent lentement et avec une nonchalance bien extraordinaire deux chariots pleins à demi de sable ; on voit écrit dessus : Department of public work$ (toi-
tN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. 25
nistère des travaux publics). C'est bien cela : qui dit gouvernement, dit irresponsabilité ^ négligence, inertiis.
Les Américains vivent en république, et «ous, nous sommes toujours sur le point d'en mourir. *
Pourtant, en réalité, qu'est cette république américaine, «iabn la mise en pratique des idées de 1 789, que lîous, nous ne pouvons réussir à sfdbpter définitivement, bien qu'elles soient V nées en France? U est, du reste, assez curieux de remarquer que -rarement un peuple parachève et glbrifie l'id^ qu'il a enfantée. Ce sont les Macédoniens qui ont porté en Asie la civilisation grecque; c'est sous l'étendard turc que •l'islamisme arabe a fait en Europe l'irruption la plus profonde, et c'est un 6'aliléen qui a implanté dans le monde le monothéisme juif.
Quelques réflexions qui me sont venues en
visitant aufourd'hui Castle-Garden , la caserne des épiigrants.
Af)art quelques figures intéressantes, quelques familles désolées, tous ces émigrants sont, en général , si vous voulez vous renseigner sur eux , des genâ assez peu recommandables : ce s^t les déclassés de la vie européenne , ceux qui n'ont pu s'accommoder avec le pays où ils sont nés, que la force des choses pousse hors de leur patrie, des éléments de trop que le jeu des forces sociales élimine du vieux continent ; ce sont les scories, l'écume ; c'est le dessus de la chaudière, sinon le dessus du panier ; et parfois il serait prudent de regarder l'épaule avant de toucher la main.
Eh bien! voyez au bout de quelques années ces chevaliers d'industrie, ce ramassis, cette tourbe de gens tarés, ces véreux, voyez-les : ils sont devenus économes, patriotes, honnêtes souvent.
Voilà assurément un résultat bizarre, dès l'abord, paraissant inexplicable. D'aucuns m'ont dit : « Ne voyez- vous pas là , monsieur ,
UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUlT. 27
Teffet du régime républicain?» J'y ai réfléchi, ce n'est pas cela ; la politique est toute superficielle et n'a pas des conséc|uences si graves qu'elle puisse changer le moral des gens. Le système gouvernemental d'un peuple n'est que son habillement; mettez-le en bleu, en blanc, en rouge ou en noir, il ne s'en portera pas mieux, ni plus mal, Dieu merci.
Donc, la raison que je cherche n'est pas là.
Qu'est-ce alors? A cette indéniable transformation, je ne vois qu'une cause, la facilité de s'enrichir, qui esl^ le résumé le plus concluant de ce pays. Un homme qui n'a pas dans sa poche un sou vaillant ne raisonne point de la même manière que le millionnaire. Dès que ces déshérités se sentent à la tète de quelques dollars, ou qu'ils ont au soleil deux arpents de terre,leurs idées changent ; ils découvrent qu'en résumé, la loi est une for libelle chose. Hier, elle les empêchait de voler; aujourd'hui, elle les empêche d'être volés. Vive la loi ! En un mot, les voilà entrés dans la vie de société, ils ne songent plus à la combattre. Quand on est dans la maison.
on n'a plus.enyie de la démolir, elle vous tomberait sur la tète.
Je consulte les registres , que les commissaires veulent bien me confier , et je constate moi-même ce fait signalé tant de fois : Tinfériorité énorme de l'élément français, comparativement à l'immigration irlandaise , allemande et saxonne ; la chose paraît absolument désastreuse quaad on réfléchit que les émigrants représentent les mécontents, les déclassés, les désespérée et les rêveurs. En abandonnant leur patrie, ils la débarrassent du danger de leur présence; en y restant, ils font la Commune. On les exporte bien en Calédonie, le résultat est le même, mais ils ont auparavant bouleversé tout autour "d'eux. L'écoulement a bien lieu, à la fin , mais après l'inondation.
L'impression que fait ce pays est étrange décidément.
Cette Amérique, avec son amour des ré-
UN FRAM<IAIS EN AMÉRIQUE. ^ ,
clames 9 ses coutumes à la Barnum, ses annonces ^ son patriotisme théâtral , ses clichés sonores, ses orateurs de meeting qui ont Tair ] de faire le boniment, son puffisme poussé josr qu'à la folie, sinon à la sottise; ses enseignes voyantes qu'on va jusqu'à placarder dans le dos des promeneurs (payés pour cela), s6s (( great attractions », ses célébrités spirites, sa turbulence insolite, son mouvement plus tumultueux que de raison, devant lequel tout Européen frais débarqué demande- toujours :
« Est-ce fête aujourd'hui? » ses excentricités voulues, la plupart destinées à tirer l'œil et. à piper le client; ses grandes entreprises qui débitent des actions comme les charlatans des bouteilles (en avant les journaux, la grosse caisse; une action à monsieur!), ses femmes émancipées qui s'exhibent en public comme des curiosités, ses médecins * dignes, tout au plus, du titre de rebouteurs, ses villes qui ressemblent à des baraquements; l'Amérique, avec tout cela, produit l'effet d'une foire gigantesque.
Au Havre, un de mes amis m'avait donné une lettre d'introduction auprès d'un négociant de Newi^York, M. S. Je 'me suis présenté à son home^ qui est situé dans Fifth avenue, auprès du Central Park, et j'y ai trouvé la réception la- plus cordiale du monde. Le Saxon est généralement inaccessible , froid et bourru ; mais , une fois que vous lui avez été présenté, vous devenez son intime, et il est charmant. « Voilà le drayntig-room ^ me dit-on; installez-vous, lisez, fumez, promenez-vous, voilà le jardin. Voulez-voBS jouer au crokelt? Vous ne savez pas le jeu?... Jane va vous montrer. — Jane a dix-huit ans, des yeux bleus et une adorable crinière blonde.
— ' Voulez-vous le Herald? .. .etc. » Ce sont des prévenances, des politesses franches, nettes, dites avec un ton brusque, ouvert, et une bonhomie ravissante. Le maître de la maison îne prend le bras : « Comment trouvez-vous
TAmérique? Et notre système politique, l'esti-
mez-vous inférieur ou supérieur au vôtre? »
Il cherche un compliment : a J'ai été en France Tan dernier, j'aime beaucoup votre pays. » Et il me raconte ses affaires, ses projets, sa fortune; c'est un abandon complet; il me semble que j'ai toujours été son ami, et je ne le connaissais pas il y a une heure : pour cela une simiple ré férence a suffi; on ne saurait faire plus galamment honneur à une signature.
J'ai pris l'habitude de passer mes soirées
dans cet intérieur si hospitalier, si bienveil-
lant. On trouve généralement assez nombreuse réunion au salon, et, pour moi, c'est une bonne aubaine de pouvoir observer la vraie société américaine, installé tout à l'aise dans un rocking-chair ;, ce fauteuil bizarre qui est en train de devenir un meuble national.
Les jeunes gens sont pour la plupart de grands gaillards pâles, maigres, habillés un peu à la diable , gênés dans un compliment qui a plus de trois syllabes, mais parlant indéfini-
ment escompte, bourse ou banque, commis pour la plupart, ou employés, dans les aflfaires. Activité et inquiétude, voilà l'expression dominante de leur personne.
Comme contraste, je me souviens de ce type de jeune Anglais que j'ai souvent rencontré à Londres, l'hiver 'dernier : aristocrate, froid, taciturne, d'un morceau, situé pour certaines gens à des hauteurs impossibles, oisif, correct, de fort grand air, alliant à doses égales la politesse et l'impertiBCûce , plus occupé de races que du reste du monde, lequel, pour lui, semble ne pas compter; trop comme il faut, du reste, pour n'être pas ennuyeux, on dira de lui en France : <c II est fort bien », mais jamais : « Il est charmant. »
Je revois aussi le Parisien, la quintessence du Français, diseur de riens élégants, corrigeant juste à point le savoir-vivre par l'enjouement et un certain abandon de bon aloi , négligent, sceptique, spirituel au point de ne pas le faire trop voir, ayant l'usage des relations sociales au point d'être simple, rempli
tJN FRANÇAIS £N AMÉRIQUE. 33
de défaute qu'il sait rendre les plus aimables du monde, tempérament artiste, délicat, raffiné au contact des femmes, portant au front cette empreinte de lassitude et de fine corruption , qui n'est pas le moindre charme de sa physionomiiB.
Les jeunes filles : Quand elles ne sont pas en train de faire l'amour dans un coin, ou bien de passer coquettement la revue de leur^ charmes au nez des soupirants, elles viennent ellesmêmes vous aborder et lier connaissance avec cette taquine verdeur de page effronté dont parle Diderot, et qui, selon lui, gît au fond de toutes les femmes. Alors , il est au moins convenable de Jeur faire la cour, surtout si l'on est Français : les Français jouissent , en effet , à l'étranger, d'une réputation si déplorable, qu'ils sont toujours admis avec distinction dans un cercle féminin ; d'un Parisien , surtout , on attend des prouesses, une flirtatipn intensive ; mais rien qu'à voir la façon dont s'en acquittent
94 rX FRANÇAIS £N AMÉRIQUE.
les ÂméricaiDS, les plus résolus sont découragés : ils sentent qu'il est impossible de faire . mieux — ou pis... en société. — On m'aura trouvé médiocre.
Ici) Tagrément est que les jeunes filles vous suivent sur toutes les questions avec un empressement et un sang-froid surprenants. On jase beaucoup, avec elles, de choses et d'autres, — d'autres surtout, et je ne sais comr ment il se fait qu'à chaque instant on se trouve sur le terrain glissant des demandés • indiscrètes, des demi, des fausses confidences et du iDart\^udage. Cest périlleux, et, dans ces étranges conditions de libre langage, parler devant un cercle de moqueuses filles d'Eve est une vraie bataille où un rien, un faux pas, une réticence maladroite , ime parole imprudente, peuvent vous mettre en déroute, malgré les prtVa\i lions les plus sérieuses et la tactique la |4u8 savante « Je déclare, au reste, que rien n'e^t channant comme cette conversation semée de i^§se- wu > flrisant toujours les limites du ; <(H>u\ enable sans jamais pouvoir les dépasser ,
UN FRANÇAIS EN AMÉRI/[ÎU£. 35
audacieuse , d'allures, mais strictement restreinte à ce que peut entendre une jeune fille
' de bonne maison.
Ce soir, j'ai attaqué v^oureusement deux misses dont Tune mç plaisait - beaucoup et Vautre beaucoup aussi. Mon intention n'est pas de consigner ici tout .ce que j'ai dit, tout
« ce qu'on m'a répondu, ni tout ce que j'ai riposté. Le point capital de la conversations été la renommée de galanterie qu'ont partout * les Français, et voici, à ce sujet, la phrase qui m'a été dite à brûie-pourpoint par une de mes interlocutrices: « Monsieur, j'ai habité Paris un hiver, et j'ai trouvé que vos compatriotes ne méritent pas la réputation qu'on leur a faite : ils soiît moins '^pressés autour de nous que les jeunes^gens que vous voyez ici. »
Je ne niai pas le fait , qui , du reste , est incontestable ;. je prétendis seulement en cOftnai^eles raisons, lesquelles, ajoutai-je , étaient
\ ^quasifaciles à comprendre que difficiles à fxpri-
\ mer : Je m'offris, au surplus, à les exposer, .), demandant seulement à n'être pas mis à la
porte, au cas où mes confidences seraient jugées perversives de la morale. Cet excès de précaution effraya mon auditoire, et, chose • bizarre, on me dispensa de tout développement. Je ne m'attendais certes pas à ce résultat , les femmes ayant l'habitude-d'accourir et de se presser autour d'une * histoire scabreuse ou d'un propos risqué, comme des mouches autour d'un brin de sucre. La vérité, au reste, m'oblige à dire que quelques mamans s'étaient glissées dans le cercle et avaient pris part au vote, traîtreusement.
Quoiqu'il en soit, je puis bien imprimer dans le huis clos d'un livre ce que je ne répondis pas à notre accusatrice.
Aux Américaii;ies , on peint généralement la France comme un pays de galanterie effrénée et licencieuse, et je me rappellerai longtemps une dame dç New-York me demandant sérieusement s'il est vrai qu'à Paris les femmes sortant seules soient poursuivies et importunées par les jeunes gens, ni plus ni moins que ïes nymphes par les satyres dans les forêts
vierges de l'Attique. Telle est l'idée qu'oD se fait ici de notre manière de vivre en société. Tout naturellement, et par la même raison que les papillons courent à la chandelle , les Américaines viennent dans cet asile de la corruption, effrayées et charmées, attirées par cette perspective . dangereuse et séduisante d'être arrêtées par des jeunes gens qui fouleront aux pieds toutes les convenances- — pour le moins. / Elles arrivent, et que trouvent-elles dans cette prétendue république de Cythère, dans cette Babylonô débauchée ? que trouvent-elles aux réceptions de leur ambassadeur? Des Parisiens blasés, de tenue parfaite , les parcourant d'un œil où ne brille plus l'humide éclat du désir, les détaillant en connaisseurs plus qu'en jeunes hommes, ne paraissant pas pressés de leur faire la cour, agaçants à force d'être polis et de garder leurs distances, n'ayant jamais ce trouble, cette timidité rougissante, ce tremblement étranglé de la voix que les femmes prisent si haut et qui soat, du reste, les formes les plus éloquentes que puisse revêtir iUi|e'derQan46.
Elles constatent que tout leur arsenal de coquetteries, de sourires, d'œillades, ne produit plus le même effet; les trucs semblent rater ; un regard noyé, un frissonnement dans la chevelure, un mouvement onduleux de la taille faisaient perdre la tête à un Amériqain; le Parisien' dit : « Charmant », contemple et va s'as^ âeoir à une table de whist.
Et elles 9e pincent, les- lèvres, e.t elles s'écrient, toutes dépitées, que l'on est peu galant dans ce pays-ci, et elles rêvent des bords de l'Hudson, où les jeunes gens les embrassaient presque dans le salon paternel , et elles y retournent — parfois.
Il y a de ce peu d'empressement du Parisien, comparé à l'ardeur du Yankee, deux raisons particulièrement excellentes.
L'une est que, chez nous, on ne constate pas la même disproportion numérique entre les hommes et les femmes qu'en Amérique , où l'écart en faveur de la population masculine arrive au chiffre énorme de 730,000. Il suit de là que la jeune fille* est infiniment moins
recherchée et demandée dans un pays que dans l'autre , et qu'elle y a moins de valeur relative.
L'autre raison est celle qu'a révélée Balzac quand il a écrit cette phrase puissante : u Les courtisanes font à nos femmes un rempart de leur corps, » Le Parisien, entrant dans un s^lon , sort quelquefois dç si. mauvaise compagnie que la galerie fémime , quels que soient l'éclat de ses épaules et la langueur de ses yeux, ne lui cause même pas de l'étonnement.
Voilà pourquoi les jeunes Français tournent aux Américaines de la colonie de Paris de si
jolis compliments, les sens venant rarement donner un croc-en-jambe à leur esprit.
Voilà pourquoi le Yankee courtise la demoiselle de la maison, voilà pourquoi la flirtation n'est pas toujours exempte dé voies de fait, dans ce pays exubérant où sévit la disette de femmes — et de filles.
Voilà pourquoi le Parisien est infiniment moins dangereux que l'Américain, n'y ayant, généralement, que les affamés qui brisent la
devanture de Chevet pour faire main basse dans les friandises de l'étalage •
L'Américaine et l'Anglaise sont sœurs. Pourtant, rien ne ressemble moins à la jeune miss froidement jolie , d'une élégance correcte , de tenue éminemment distinguée, pâle, fine, élancée, aigrelette à l'occasion, que cette girl rieuse, folle, fraîche, exubérante, à croquer, appétissante, j'allais dire savoureuse. C'est le citron et l'orange : je ne dis pas de mal du citron, mais l'orange...
Je voudrais bien leur comparer la Française ; le malheur est que j'en suis incapable. On prend tant de soin dans mon pays à séparer les jeunes gens des jeunes filles, que je n'ai jamais pu parler à l'une de mes compatriotes assez sérieusement pour porter sur elle un jugement quelconque : j'en connais bien quelques-unes , mais de vue seulement.
Si prévenu que l'on soit de l'étrange liberté
dont jouisseat les femmes dans ce pays, on trouve quelquefois des exemples devant lesquels il faut rester coi. Aujourd'hui , j'ai rencontré chez Kî. S... un monsieur déjà âgé, marié ^ une toute jeune femme , et savez-vous ce qu'il m'a proposé, à moi qu'il voit pour la première fois, à moi dont il ne sait qu'une chose, sinon que j'exerce une profession dont la réputation est déplorable? De me faire le cicérone de sa femme , qui part pour la France en juin prochain ; de la recevoir au Havre , de
lui faire connaître Paris, ses curiosités, ses hommes et ses femmes célèbres, ses restaurants.
Je ne savais que répondre tout d'abord.
Dans ce pays , et cela m'apparaît déjà clairement , on ne fait pas attention à l'étranger ; s'il est embarrassé , personne ne s'offrira à le tirer d'affaire; s'il tombe, il risque de rester longtemps par terre; s'il vit^ c'est bien; s'il meurt, qu'importe 1 U n*y a place que pour
les forts; le courant emporte les faibles, et personne n'étend le bras : chacun pense à lui, c'est suffisant. N'espérez même pas, dans ce pays d'individualité outrée, obtenir de ces attentions, de ces petits services qu'un mince pourboire paye largement dans le reste du monde. Vous êtes obligé de tout faire vousmême, porter vos colis, vous retrouver si vous vous perdez, et cirer vos bottes.
Je me souviens de ces pays d'Orient où, sur un signe, toute une population accourt, offrant ses services, les imposant, humblement, au rabais.
« Avez-vous vu manœuvrer mes hommes? »
me demandait hier soir le colonel des pompiers de New- York, M. Gicquel, à qui je venais d'être présenté.
« Non, avais-je répondu, mais ce serait mon plus grand désir, car leur réputation est universelle.
— Eh bien! dans la nuit de demain, je vous ferai assister à une alerte. »
Voilà pourquoi nous entrons en ce moment, deux heures du matin , sur la pointe des pieds, au poste de la dix-huitième rue, où tout le monde est endormi, excepté le factionnaire de garde qui vient d'ouvrir. Au centre de la salle, la pompe à vapeur reluit; à gauche, le timbre d'alarme; à droite, une batterie électrique où s'annonce le numéro du quartier où est le sinistre ; au fond, des stalles où sont couchés deux superbes chevaux tout harnachés et bridés, sauf le mors; — de chaque côté, les escaliers conduisant aux chambres des hommes à l'étage supérieur. Le colonel me fait mettre contre la muraille, me donne sa montre (la mienne ne marque que les minutes), et s'approche du timbre : « Quand vous y serez, dit-il, et comptez les secondes. » Je fais un signe; l'alarme sonne : alors, c'est un coup de théâtre comme il n'y en a pas dans une féerie : l'électricité ouvre les portes et détache les chevaux qui , bondissant hors de leurs stalles , viennent au grand trot se placer au timon de la pompe, chacun de leur côté. Les hommes dégringolent
le long des escaliers : l'un accroche à la voiture lés traits des chevaux^ l'autre ajuste le mors, un troisième jette une allumette sur le pétrole du foyer de la machine, et , tout aussitôt , chacun est à sa place sur la voiture. Le cocher prend les rênes : Ready^ dit-il, et déjà Ton est à la rue : je regarde à la montre, il s'est passé neuf secondes. Émerveillé, je vous donne à penser si je l'étais. Eh bien ! on a recommencé à trois postes diflférents, et partout le même résultat, la même rapidité vertigineuse. A un poste, les hommes ont fait la manœuvre en douze secondes seulement. Le colonel appelle le capitaine et lui dit ce simple mot , en me montrant : « Il y a un étranger ici. » Le capitaine rougit, réunit ses hommes, les fait remonter les escaliers et remettre au lit, et me prie de sonner à nouveau le timbre d'alarme. Cette fois , les neuf secondes de rigueur ne sont pas écoulées que tout le monde est dehors.
J'aime cette fierté nationale.
c( Maintenant, me dit le colonel, vous saurez que dans toute la ville il y a des boîtes
télégraphiques distribuées en assez grande quantité et de telle sorte qu'aucune maison n'en soit éloignée de plus de cinquante pas : le propriétaire qui a le feu chez lui court à la boite et donne un coup au manipulateur ; aussitôt , l'alarme est donnée ^ et le numéro du quartier où est le feu se trouve annoncé dans tous les postes ; les cinq pompes leB plus proches de l'incendie sortent^ les autres se tenant tout simplement prêtes. A un nouvel appel télégraphique, les cinq qui forment le périmètre suivant arrivent , et a^nsi de suite selon la violence ou les progrès du sinistre. Tout il l'heure vous verrez cela. »
Et, vers trois heures du matin , dans cette même nuit, à la sixième avenue, le colonel, ouvrant lui-même une boite électrique , donna le signal d'alarme. J'avais une montre sous les yeux : quatre minutes et demie après l'appel télégraphique, devant moi, sur la chaussée, manœuvraient cinq pompes à vapeur, fumant et langant déjà des colonnes d'eau !
Sur l'ordre du colonel, les pompiers rentré-
rent à leurs casernes. Et tout cela s'était passé sans qu'un bourgeois de New-York, mênje un voisin, eût été réveillé. Eh mais! nos pompiers ont bien aussi leur petit mérite — au café-concert*
Je viens d'assister, dans un lager-heer-^oom (brasserie), à une scène curieuse. Un individu, ivre et tapageur, entre à grand bruit, demandant à boire. Le maître de l'établissement, sans répondre , ouvre dans la muraille un petit placard et appuie sur un bouton. Le secrétaire du préfet de police qui m'accompagne me dit:
(( Faites bien attention. » Deux minutes après, à la porte, apparaît un policeman : on avait télégraphié au quartier voisin.
Et, à ce sujet, mon guide officieux me dit que la plupart des grands magasins ont des fils télégraphiques installés à leurs frais qui les relient à des agences de porteurs : quand il y a des courses à faire, il n'y a qu'à demander, et, de la sorte, on évite les armées permanentes d'employés.
Les banquiers ont à leurs offices des télégrajj^hes qui les font communiquer avec la Bourse; sans se déplacer, ils ont la cote à toutes les heures de la journée. .
Comme, tout est pratique, simple et large dans ce pays !
Petits cancans de New-York : le Révérend Beecher (le frère de la célèbre madame Beecher- Stowe), ministre de Brooklyn^ a forniqué avec une certaine madame Tilton, personne aussi charmante, dit-on, que son mari Test peu. Il est évident, en eflFet, que ce monsieur n'a pas le moindre savoir-vivre. Il surprend M. Beecher en flagrant délit, et il se fâche, et il fait des scènes , le faquin ! N'est-ce pas se rendre ridicule à plaisir aux. yeux, des personnes bien pensantes ? Le catéchisme de M. Beecher enseigne qu'il convient, à l'occasion, d'en conter deux et même trois mots à l'épouse de son voisin quand on est fatigué de la sienne. Voilà qui est fort bien, et, puisque telle est l'opinion
de M. Beecher et de madame Tilton, M. Tilton est réellement mal venu à la contester. Cet excellent ministre trouve bon d'élargir le précepte : « Aimezrvous les uns les autres », et on Tattaque! « Intolérance du siècle ! » s'écrie-t*il. Tout cela est fort lamentaMe.
Quoi qu'il en soit, ce scandale provoque ici " une émotion extraordinaire : c'est que M. Beecher est l'orateur le plus célèbre en même temps que le théologien le plus remarquabledu protestantisme. D'ailleurs, les questions
religieuses ont , en Amérique , une importance
tout exceptionnelle. Pour se rendre un compte exact de ce fait, il faut voir quelle est la posi-^ tion de la religion dans l'État.
Le gouvernement ne professe aucune reli- • gion : il est umeciariany comme on dit. Pour lui , tous les cultes sont bons , et sa tolérance va si loin , que les mormons peuvent impuné* ment pratiquer la polygamie, Roger Williams, celui qui introduisit dans le gouvernement inté-
rieur la liberté religieuse ^ avait l'habitude de éire :
(( Il y à beaucoup de navires en mer ; sur C€f6 vaisseaux y il se trouve des papistes^ des protestaûts, des juifs et des Turcs : cela empêche-t-il le eapitaii^e de maintenir la justice et la pgix parmi les passagers et Téquipage? »
Ce3 paroles sensées ont porté leurs fruits, et, maintenant, le principe de la séparation de TËglise et de TËtat est admis dans son sens le plus large. A ce siqet, entrons dans quelques détails.
L'État considère Tensemble de ceux qui payent les frais d'un même culte comme une société, une personne civile. Il dit aux ÉgUses : a Je ne suis pas fort en catéchisme ; j'aurais bientôt fait de me perdre dans toutes vos brgus- •sailles théologiques : les questions religieuses , i^'est affaire à vous. Quand vos intérêts civils seront en jeu , voua viendrez me trouver. >)
S'agit-il de nomination® d'évêques, d'établisseinents de diocèse, de discipline, d'excommunication , FÉtat fait la sourde oreille :
50 UN FRANÇAIS EN AMÉr/qUE.
il n'a pas Tappel coiiime d'abus, ni le droit de placet, ni aucune de ces prérogatives indéfinissables d'où sont nées toutes les querelles entre l'Église et TÉtat.
En 1 780 , rapporte M. I^oulaye, l'évêque d'Alton interdit pour un an la paroisse de Saint-Clair, parce que , au mépris du concile cle Baltimore , les fidèles aVaient donné un coticertle dimanche. Un an sans dire la messe ! que n'eussent pas dit en France ceux qui n'y vont jamais! Le congrès n'y fit même pas attention.
Et tout cela est fort bien vu. L'État ne peut pas obéir à l'Église ni TÉglise à TÉtat ; qu'ils se séparent donc, c'est encore la plus logique et la plus simple, des solutions, plus simple mille fois et plus logique que le Concordat, mesure bâtarde, et mauvaise comme tout ce qui est provisoire.
Que le Pape et César se partagent définitivement le monde , qu'ils prennent une bonne fois chacun leur lot. L'indivision ne vaut rien ; c'est une mine à procès.
N'étant point reconnues par l'Etat, les
Eglises d'Amérique ne sont point subventionnées ; elles se soutiennent par elles-mêmes , tant au moyen de la location des bancs qu'à l'aide de souscriptions volontaires : on réunit ainsi, pour l'Église, un très-gros revenu, et Ton peut assurer aux ministres de magnifiques traitements. Ce même M. Beecher, qui occupe . %ït ce moment tant Neyv-Yoï'k, a cent mille francs paraq.
Ainsi, les Américains payent les frais de leur culte, choisissent leurs ministres, font, en un mot, leurs affaires religieuses comme leurs affaires politiques. Les questions de religion les touchent doàc de très-près : ils ne peuvent s'etf désintéresser, et l'on comprend, dès lofs y l'émoi produit ici par le cas de M. Beecher.
En chemin de fer pour Chicago. — On n'a
pas idée, en France, de la commodité^ et du confortable des wagons américains. Ils sont deux fois longs comme les nôtres, beaucoup
le loDg des escaliers : l'un accroche à la voiture lés traits des chevaux, l'autre ajuste le mors, un troisième jette une allumette sur le pétrole du foyer delà machine, et, tout aussitôt, chacun est à sa place sur la voiture. Le cocher prend les rênes : Ready^ dit-il, et déjà Ton est à la rue : je regarde à la montre, il s'est passé neuf secondes. Émerveillé, je vous donne à penser si je l'étais. Eh bien! on a recommencé à trois postes différents, et partout le même résultat, la même rapidité vertigineuse. A un poste, les hommes ont fait la manœuvre en douze secondes seulement. Le colonel appelle le capitaine et lui dit ce simple mot , en me montrant : « Il y a un étranger ici. » Le capitaine rougit, réunit ses hommes, les fait remonter les escaliers et remettre au lit, et me prie ' de sonner à nouveau le timbre d'alarme. Cette fois , les neuf secondes de rigueur ne sont pas écoulées que tout le monde est dehors.
J'aime cette fierté nationale.
« Maintenant, me dit le colonel, vous saurez que dans toute la ville il y a des bottes
télégraphiques distribuées en assez grande quantité et de telle sorte qu'aucune maison n'en soit éloignée de plus de cinquante pas : le propriétaire qui a le feu chez lui court à la boite et donne un coup au manipulateur ; aussitôt , Talarme est donnée, et le numéro du quartier où est le feu se trouve annoncé dans tous les postes ; les cinq pompes les plus proches de Tincendie sortent, les autres se tenant tout simplement prêtes. A un nouvel appel télégraphique y les cinq qui forment le péri-* mètre suivant arrivent , et a^nsi de suite selon la violence ou les progrès du sinistre. Tout à l'heure vous verrez cela. »
Et, vers trois heures du matin , dans cette même nuit, à la sixième avenue, le colonel, ouvrant lui-même une boite électrique , donna le signal d'alarme. J'avais une montre sous les yeux : quatre mnutes et demie après l'appel télégraphique, devant moi, sur la chaussée, manœuvraient cinq pompes à vapeur, fumant et langant déjà des colonnes d'eau!
Sur l'ordre du colonel, les pompiers rentré-
rent à leurs casernes. Et tout cela s'était passé sans qu'un bourgeois de New-York , même un voisin, eût été réveillé. Eh mais! nos pompiers ont bien aussi leur petit mérite — au café-concert*
Je viens d'assister, dans un lager-beevroom (brasserie), à une scène curieuse. Un individu, ivre et tapageur, entre à grand bruit, deman- j
dant à boire. Le maître de l'établissement, ' sans répondre , ouvre dans la muraille un petit placard et appuie sur un bouton. Le secrétaire du préfet de police qui m'accompagne me dit:
« Faites bien attention. » Deux minutes après, à la porte, apparaît un policeman : on avait télégraphié au quartier voisin. '
Et, à ce sujet, mon guide officieux me dit que la plupart des grands magasins ont des fils télégraphiques installés à leurs frais qui les *>
relient à des agences de porteurs : quand il y a des courses à faire, il n'y a qu'à demander, et, de la sorte, on évite les armées permanentes d'employés.
Les banquiers ont à leurs offices des télégraphes qui les font communiquer avec la Bourse; sans se déplacer, ils ont la cote à toutes les heures de la journée.
Comme, tout est pratique, simple et large dans ce pays !
Petits cancans de New-York : le Révérend Beecher (le frère de la célèbre madame Beecher- Stowe), ministre de Brooklyn^ a forniqué avec une certaine madame Tilton, personne aussi charmante, dit-on, que son mari Test peu. Il est évident, en eflFet, que ce monsieur n'a pas le moindre savoir-vivre. Il surprend M. Beecher en flagrant délit, et il se fâche, et il fait des scènes , le faquin ! N'est-ce pas se fendre ridicule à plaisir aux. yeux des personnes bien pensantes ? Le catéchisme de M. Beecher enseigne qu'il convient, à l'occasion, d'en conter deux et même trois mots à l'épouse de son voisin quand on est fatigué de la sienne. Voilà qui est fort bien, et, puisique telle est l'opinion
de M. Beecher et de madame Tilton, M. Tilton est réellemeiit mal venu à la contester. Cet excellent ministre trouve bon d'élargir le précepte : « Aimezrvous les uns les autres », et on Tattaque! « Intolérance du siècle ! » s'écrie-t-il. Tout cela est fort lamentaMe.
Quoi qu'il en soit, ce scandale provoque ici une émotion extraordinaire : c'est que M. Beecher est l'orateur le plus célèbre en même temps que le théologien le plus remarquable du protestantisme. D'ailleurs^ les questions religieuses ont , en Amérique j une importance tout exceptionnelle. Pour se rendre un compte exact de ce fait, il faut voir quelle est la posi'* tion de la religion dans l'État.
Le gouvernement ne professe aucune religion : il est unseclarian^ comme on dit. Pour lui, tous les cultes sont boûs, et sa tolérance va si loin , que les mormons peuvent impuné* ment pratiquer la polygamie, Roger Williams j celui qui introduisit dans le gouvernement inté-
rieur la liberté religieuse, avait l'habitude de éire :
(( Il y à beaucoup de navires en mer ; sur ces vaisseaux, il se trouve des papistes, des protestants, des Juifs et des Turcs : cela empêche^t-il le cs^itaii^e de maintenir la justice et la pgix parmi les passagers et l'équipage ? »
Ces paroles sensées ont porté leurs fruits , et, maintenant, le principe de la séparation de l'Église et de FËtat est admis dans son sens le plus large. A ce snget, entrons dans quelques détails.
L'État considère l'ensemble de ceux qui payent les frais d'un même culte comme une société, une personne civile. Il dit aux ÉgUses :
a Je ne suis pas fort en catéchisme ; j'aurais bientôt fait de me perdre dans toutes vos brgus- •sailles théologiques : les questions religieuses , jc'est affaire à vous. Quand vos intérêts civils seront en jeu, voua viendrez me trouver. >)
S'agit-il de nominations d'évêques, d'établisseinehts de diocèse, de discipline, d'excommunication, FÉtat fait la sourde oreille :
50 UN FRANÇAIS EN AMÉr/qUE.
il n'a pas l'appel coiiime d'abus , ni le droit de placet, ni aucune de ces prérogatives indéfinissables d'où sont nées toutes les querelles entre l'Église et l'État.
En 1 780 , rapporte M. I^boulaye, l'évêque d'Alton interdit pour un an la paroisse de Saint-Clair, parce que , au mépris du conpile . de Baltimore, les fidèles aVaient donné un coticertle dimanche. Un an sans dire la «lesse ! que n'eussent pas dit en France ceux qui n'y vont jamais! Le congrès n'y fit même pas attention.
Et tout cela est fort bien vu. L'État ne peut pas obéir à l'Église ni l'Église à l'État ; qu'ils se séparent donc , c'est encore la plus logique et la plus simple, des solutions, plus simple mille fois et plus logique que le Concordat, mesure bâtarde, et mauvaise comme tout ce qui est provisoire.
Que le Pape et César se partagent définitivement le monde , qu'ils prennent une bonne fois chacun leur lot. L'indivision ne vaut rien ; c'est une mine à procès.
N'étant point reconnues par l'Etat, les
un FRANÇAIS EU AMÉRIQUE. 51
Églises d'Amérique ne sont point subventionnées ; elles se soutiennent par elles-mêmes , tant au moyen de la location des bancs qu'à l'aide de souscriptions volontaires : on réunit
ainsi, pour l'Église, un très-gros revenu, et
Ton peut assurer aux ministres de magnifiques traitements. Ce même M. Beecher, qui occupe *-en ce moment tant Neyv-York, a cent mille francs par aq.
Ainsi, les Américains payent les frais de leur culte, choisissent leurs ministres, font, en un mot, leurs affaires religieuses comme leurs affaires politiques. Les questions de religion les touchent donc de très-près : ils ne peuvent s'etf désintéresser, et l'on comprend, dès lofs, l'émoi produit ici par le cas de M. Beecber.
En chemin de fer pour Chicago. — On n'a pas idée, en France, de la commodité et du confortable des wagons américains. Ils sont deux fois longs comme les nôtres, beaucoup
plus élevés. Les sièges sont rangés le long des fenêtres, laissant entre eux, au milieu de la voiture, une large allée où les voyageurs, fatigués d'être assis, peuvent se promener. Ces sièges, de magnifiques fauteuils en velours grenat, portant des garnitures d'acier poli du plus bel effet, sont mobiles sur leur axe, de sorte que le voyageur qui est devant vous peut se retourner de votre côté, pour faire la causette ou jouer une partie. Le wagon est pourvu, à Tavant et à l'arrière, de platesformes mr lesquelles on peut venir prendre l'air ou fumer un cigare. Ces plates -formes relient entre eux tous les wagons, de sorte qu'on peut circuler librement d'un bout à l'autre du train. A chaque instant, dans les voitures, on distribue des livres, des journaux, des sandwichs, des rafraîchissements et des fruits. Chaque wagon est pourvu d'une fontaine d'eau glacée pour l'été et de deux gros poêles qui fonctionnent pendant l'hiver. Enfin, une corde traverse toutes les voitures l'une après l'autre : les voyageurs, en cas d'acci-
dent, n'ont qtfà la tirer pour que le train s'arrête aussitôt. On cherche encore chez nous cette solution si simple , et , dans le beau pays de France , on continuera* quelques siècles encore à être assassiné en chemin de fer; mais, ce qui excite au plus haut point l'admiration de l'Européen , c'est le water-closet : « Comment! s'écrie-t-il, on y a pensé! mais c'est charment! » Il en prend note, il racpntera cela dans son pays.
Chaque voyageur porte son ticket au chapeau : les inspecteurs passent, prennerit le billet, le contrôlent, et le replacent sans rien dire, quand il n'y a rien à dire. Cela semble bien bizarre à un Français, mais on ne dérange pas un Yankee qui voyage !
A l'heure des repas, le garçon tire de la paroi du wagon, à côté de vous, une petite table articulée, la plante sur im pied qu'elle porte avec elle, met la nappe, et vous voilà servi. Le soir, vous êtes prié de vous lever : votre fauteuil, dont le dossier est mobile, se trouve tout à coup transformé en un sommier
auquel s'ajustent la tète et les pieds du lit. Des matelas, des oreillers, des draps blancs sont apportés. Du plafond, on tire un ciel de lit tout préparé : la chambre est complète, il n'y a plus qu'à se coucher et à dormir. La matin, on passe dans une salle où se trouvent de superbes lavabos en marbre blanc , avec tout ce que peuvent désirer les toilettes les plus exigeantes.
Tout ceci laisse un peu en arrière les immondes caisses où les voyageurs , en France , sont emballés. Et il faut dire que le prix de transport n'est pas plus cher que chez nous. Il n'y a pour tout le monde, riche et prolétaire, qu'une classe : voilà un vrai pays égalitaire , au moins. Essayez d'implanter cette coutume en France.
Trait de mœurs. Parmi les voyageurs, un petit bambin de sept ans, tout seul. Sur sa poitrine, une pancarte : This boy is going to Denver (cet enfant va à Denver) , c'est-à-dire qu'il a quelque chose comme sept cents lieues à faire. Dans ce pays-ci, la mère ne couve pas
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sa progéniture. Si l'enfant ne devient pas homme, ce n'est pas que son énergie ait été atrophiée par une longue protection ; si le fruit ne mûrit point , ce n^est pas que la feuille lui intercepte le soleil •
On reproche à nos jeunes gens d'être casaniers, incomplets, amoureux du bien-être. A qui s'en prendre, sinon au jupon maternel?
Nous traversons Syracuse, Troie, Rome, Paris , Ilion , noms sonores qui , dans ces parages , au milieu des cheminées d'usine , produisent le plus curieux effet. Les Yankees aiment à se donner un petit vernis d'ancienneté ; ils ne manquent jamais non plus l'occasion de parler latin , voire même grec : ils disent terminus pour station ; ils mettent sur leurs voitures des devises dans la langue de Virgile; on cite des bateaux américains qui s'appellent : Chrysopolis. C'est l'histoire éternelle des gens qui ne veulent jamais rien tant paraître avoir que la qualité précisément qui leur manque :
un commerçant vous écoutera à peine si vous lui dites qu'il est intelligent et honnête dans les affaires , mais il sera flatté pour peu que vous sembliez croire qu'il a fait des études libérales, principalement s'il n'a fréquenté que les écoles à trente sous. '
Le monsieur qui occupe le fauteuil à côté du mien se trouve être un Français établi à New-York depuis dix ans : nous faisons bien vite connaissance. Ce Français est devenu complètement Américain, admire beaucoup les institutions de son pays d'adoption, mais juge un peu sévèrement celles de son ancienne patrie. Il y a plaisir à causer avec lui : on y voit ce que peut devenir un Français après quelques années passées en république. Nous discutons, cela n'avance à rien; mais que faire avec un Français, à moins qu'on ne discute?
Nous sortons un peu sur les passerelles voir le pays que l'emphase des Américains a surnommé le « Nouveau Yosemité * ». Il est acci-
* Yosemité j la Suisse californienne, est la conlrëe la plus étrangement pittoresque du globe.
denté, mais ne vaut pas les éloges qu'on en fait. Nous roulons avec une effrayante rapidité, vingt lieues à l'heure! ce qui est peu prudent, vu le mauvais état de la voie, les courbes subites , dont parfois le rayon est de cent vingt mètres, et les pentes, qui dépassent vingt-deux millimètres par mètre; mais, bast! cela importe peu à la Compagnie; il y a concurrence avec une autre ligne, et il nous faut arriver les premiers à Suspensian-Bridge. La semaine dernière, pourtant, un déraillement s'est produit, et il y a eu beaucoup de morts et de blessés. Nous passons sur des ponts qui me font l'effet d'être supportés par des béquilles. Je n'ai pas assez de sang-froid pour assister curieusement aux dangers qu'on nous fait courir dans le plus stupide des buts , et par suite de la plus inconcevable négligence. Je rentre et m'installe dans mon fauteuil pour y dormir un peu, car la nuit est venue; mais la locomotive pousse à chaque instant ses rauques hurlements (car, dans ce singulier pays, les machines ne sifflent pas, elles mugissent comme
des tanreaux), et la cloche du train jette dans l'air ses notes en lambeaux. J'aime mieux attendre le jour en causant.
« La liberté, disais-je à mon compagnon, est une fort belle chose. J'avoue néanmoins qu'à la manière dont je la vois pratiquer ici, je sens diminuer un peu mon admiration , et je trouve absurde , par exemple , qu'une compagnie puisse ainsi jouer avec la vie des hommes.
— Voilà , répondait-il , voilà que vous êtes injuste sous l'impression du moment. Vous ne trouvez pas de système politique sans défaut, pensez-vous me l'apprendre? Cela étant, tout vaut mieux que le joug de l'administration tel que vous l'avez en France. Chez vous, en eflFet, considérez qu'un effort individuel est toujours entravé. Si quelqu'un veut sortir de la routine, l'administration, cette puissance inconsciente , l'arrête, l'enveloppe et le paralyse comme une inextricable toile d'araignée , et le malheureux est dévoré dans les couloirs, les antichambres et les bureaux. Je ne fais pas de phrases, mais, dans ma conviction, je vous dis que cela est
terrible^ et qu'ainsi une nation, si forte , si généreuse qu'elle soit, doit s'atrophier. Quel inconvénient mettrez-vous en comparaison d'un . tel malbeur? »
il se peut que mon interlocuteur ait raison , je n'en suis pas actuellement bien convaincu, mais attendons : je suis à peine débarqué de France; mes idées se modifieront peut-être.
Dès à présent, néanmoins, je dois faire remarquer que ce même Français qui déblatère si bien contre son pays , qui glorifie si chaudement l'Amérique, a deux fils en pension à Paris, qu'il vient de s'acheter une maison de campagne à Joinville, où il compte aller se retirer bientôt.
Suspension-Bridge. Nous venons de franchir ce pont jeté sur le Niagara, et, quand le train a bondi par-dessus, le tablier a fléchi d'un mètre. Nous saluons par les portières ouvertes les fameuses chutes dont le fracas fait trern*bler la terre. Nous voilà au Canada.
Ce pont du Niagara a été regardé longtemps en France comme devant forcément aboutir à une catastrophe comparable à celle d'Angers : il y a pourtant plus de vingt ans qu'il fonctionne, et l'on n'a pas eu un accident à déplorer. Les Américains ont le secret des ponts snspendus ; ils les font quatre fois plus légers que les nôtres , aussi solides , du reste , et ils arrivent à des résultats parfaitement étonnants. Un ingénieur, Roebling, bâtit en ce moment à New-York, sur la rivière de l'Est, un pont qui aura un demi-kilomètre d'ouverture : celui du Niagara, qui est énorme, n'a que deux cent cinquante mètres.
Les chutes du Niagara. Il faut voir cette grande scène sauvage pour se la représenter : ' un fleuve magnifique, profond de soixante' pieds, large de trois mille, sautant dans le
vide, d'un bloc, lourdement, avec un fracas épouvantable, pour s'engloutir au fond d'un ♦ précipice immense. 11 faut aller s'asseoir sur
un des quartiers de granit qui restent debout à quatre pas du bord de la falaise d'oti s'élance le Niagara, à l'endroit même où s'est écroulée Terrapin-Tower ; le sol tremble comme s'il allait s'affaisser encore ; les embruns que^ d'en bas , souffle le tourbillon y vous cinglent au front de leur pluie acre et parfumée. Les yeux ne peuvent se détacher de ce fleuve qui ^ tout autour de vous, s'en va courant follement, aspiré par le gouffre; bientôt l'illusion est étrange : on se croît emporté en arrière avec une vitesse échevelée ; on ferme les yeux^ et, sur le roc, la main se crispe; on veut s'en aller, et l'on reste : c'est un vertige, un charme douloureux, une sensation délicieuse et poignante tout à la fois.
Je descends à la grotte des vents j sous la • chute : le Niagara faii, devant moi, avec un mugissement énorme , l'effroyable saut de cent quatre-vingts pieds ; je suis dans un jour éteint, dans une pâle lueur faite d'arcs-en-ciel; le vent, heurtant les parois du souterrain, me prend à la gorge : Je me sens grisé par le bruit
de ce tonnerre liquide^ et, nerveusement, je* serre la ceinture du guide. « Voulez-vous aller plus loin? dit-il ; c'est plus beau, mais on n'ose pas. » — « Oui, oui, plus loin. » Et il m'entraîne au milieu de l'immense eflFondrement : alors, c'est un déchaînement inouï, une ef-^ frayante lutte de tous les éléments, un chaos, terrible et merveilleux : je n'y vois plus; j> n'entends plus ; mes mains battent dans le vide ;. je suis dans l'eau jusqu'à la poitrine, et, sous mes pieds, des pierres gluantes vacillent......
Mais quelle profonde et âpre volupté , que ce rebondissement sur tout mon être de la cataracte brisée! En écrivant ceci, je vois encore^ je sens lé fleuve qui tombe de là -haut et s'écrase, à côté de moi, sur moi!
Excursion en voiture , aux Burning-Springs^ à Goat'Island et aux environs; mais il n'y a pas moyen de continuer la promenade : les Américains installent sur les rapides du Niagara des fabriques à papier ! Je sais bien que^
c'est eharmant , une fabrique à papier ; mais «nfin, ce n'est pas le même genre de beauté ■que le Niagara. Vandales ! Fabricants de papier! Quelque jour, ils vont nous bâtir une raffinerie sur la cataracte elle-même !
Faisons de l'érudition, s'il vous plaît.
Le Niagara a un mouvement de recul éviclemment très-prononcé. Ce mouvement a commencé à la pente escarpée qui traversait le fleuve depuis Leitns^o/i jusqu'à Queenston; c'est «ur cette barrière transversale que les affluents réunis de tous les lacs versaient autrefois leurs eaux, et c'est là que commença Térositm.
Charles Lyell, d'après des calculs vérifiés par le professeur Tyndall, a établi que cinq mille ans, à peu près, amèneront la chute du fer à cheval (canadienne) bien au delà de <ioat'îsland; alors la branche américaine de la rivière se trouvera colmatée , son lit deviendra iune terre cultivable , et cette chute sera remplacée par un précipice desséché formant con-
tinuation de la falaise qui limite le Niagara , au-dessus de la chute canadienne. A la place actuellement occupée par cette dernière, le fleuve se courbera sous un angle droit, ce qui devra produire un nouveau tourbillon... dans cinq mille ans.
Je regrette infiniment de ne pas connaître le monsieur qui sera appelé à vérifier ces prédictions de nos savaftts.
A rhôtel Clifton-Housej il y a foule.
Côté des messieurs, — Vilain, le côté des messieurs. Imaginez, chère madame, des hommes d'aspect négligé, qui chiquent, mâchonnent sans relâche, et, d'un jet, lancent le résultat de l'opération sur un endroit pris comme point de mire , le tout avec une adresse fort appréciée des amateurs. Horrible, cette artillerie !
Comme physionomie, toujours ce type sec, jaune, roide, osseux, chapeau de feutre bossue, à barbiche de bouc, affectant le calme, faisant tout d'une manière excentrique, par
exemple s'asseyant sur les épaules, presque sur la tête , et de ses bottes menaçant le ciel ; parfois, Dieu me pardonne, se mouchant avec les doigts, gravement, théoriquement. Assez peu poli du reste. L'urbanité d'un peuple se mesure à l'ancienneté de sa civilisation ; voilà pourquoi le Français est plus poli que l'Américain, l'Italien que le Français, l'Arabe que tout le monde. Encore un peu brut, le Yankee s'adoucira à la longue, s'humanisera.
Avec l'âge, les angles s'useront; pour être présentable , la statua a encore besoin de quelques coups de ciseau — ou d'ébauchoir.
Côté des dames. — Des jeunes mariés qui font leur wedding4rip (voyage de noces); de jolies misses qui demandent à en faire autant aussitôt que possible, et qui réjouissent l'œil par la richesse de leur nature et l'éclat ensoleillé de leur jeunesse. Il faut les voir sortir aux champs, le matin, fleuries et enrubannées, revenir, s'envoler encore, par bouffées, comme des abeilles bourdonnantes et babillardes, l'air animé, les joues fouettées du grand air , les cheveux au
vent. Ce ne sont dans les escaliers que longues traîties de robes qui bouillonnent en cascades rapides et multicolores, au milieu desquelles, pour se diriger sans naufrage , il faut toute la prudence d'un navigateur exercé. Ah! par exemple , à l'heure des repas , toute la rieuse colonie est là, en bataille, massacrant les poulets rôtis, sans quartier; taillant en pièces les gigots de mouton; dévastant les plateaux de fruits et les pots de confiture. J'en vois une encore ce matin, devant moi, dévorant une perdrix de ses dents blanches, comme un jeune chat qui croque une souris.
Il n'y a pas à dire, elles sont charmantes, et, quand elles ressembleront un peu moins à des garçons enjuponnés, quand elles s'habilleront tout à fait bien, quand elles joueront un peu plus mal au crocket et un peu mieux du piano, mais surtout quand lebeefsteak occupera une part moindre dans leur alimentation y alors, je ne conseillerai pas aux jeunes Européennes de laisser aller leurs fiancés faire un tour au Niagara.
Généralement, ces charmantes et folles g^tW^ Sont accompagnées , de loin , par un père flegmatique qu'elles bousculent et plantent là à i'occasion. Elles l'appellent irrévérencieusement le vieux j « the old man » , et, au fond, il a l'air d'être heureux au moral de cette pétulance qui le chiffonne au physique. Sa figure intimement satisfaite a l'air de signifier : (c Quelle race! Quelle femme! je suis son père. »
Les jeunes gens regardent cette belle fille indomptée, et, invinciblement, un immense désir de la soumettre leur vient à l'esprit, sinon au cœur. Une cavale, vierge du frein, attirera toujours plus les écuyers qu'une bonne pouliche d'herbage, pleine de qualités, propre à la charrue.
On dit que leurs mœurs sont légères , et de pudiques voyageurs ont raconté des scènes qui , disent-ils , les ont véhémentement scandalisés. Pour mon compte , j'ai bien entendu parfois, en frôlant certains buissons, des bruits qui ressemblaient à des baisers, du moins d'après la description qu'en donnent les auteurs;
mais ayant eu la discrétion de m' éloigner, je n'ai rien vu qui doive, à la rigueur, alarmer la pudeur d'un touriste. Cependant, je déclare qu'il convient de ne pas trop frôler les buissons dans ces parages-ci.
A Niagara-falh, la tie est la même qu'à Trouville : on n'y prend pas les bains de mer, c'est vrai , mais à Trouville non plus : mêmes mœurs, mêmes dévergondages de toilette, mêmes contrats et mêmes coups de canif. Pendant que ces dames s'amusent, les maris, oubliant qu'ils sont les éditeurs responsables, restent à la ville où ils font des affaires évidemment magnifiques : ils viennent de temps en temps, quelque soir, à peu près comme on ferait un acte de possession pour interrompre la prescription. Survient un désœuvré, qvœrens
quem devorety etc.
Et qu'on ne vienne pas nous parler d'une prétendue fidélité à son mari qui serait la qualité exclusive de l'Américaine. La femme est la
même dans tous les pays , sous tous les climats, toujours faible, versatile, sans équilibre, destinée au second rang et perdant la tète quand elle est au premier, quand elle n'est plus sous une main qui la régit. Ici, la cause de ses folies^ de ses fautes, c'est la souveraineté qu'elle exerce sur l'homme, c'est l'importance anormale qu'elle a prise par suite de Ténorme disproportion numérique qui existe entre les éléments masculin et féminin. Étant très-demandée sur le marché, elle a une valeur de convention extrême, elle est cotée trop h^ut, elle se sent maî);resse de la situation ; sa volonté, ses caprices faisant loi, le vertige la prend; proclamée reine de l'homme , elle ne sait que faire de cette royauté qui ne lui convient point, elle se répand en extravagances, porte des toilettes folles, passe ses journées chez Stewart à voir déplier des étoffes, fait des dettes, mange des ice-creamsy des gâteaux, boit de la limonade, et, à ce moyen, devient mièvre,* nerveuse , fantasque ; assiste à des clubs où l'on dit des sottises, où l'on déraisonne sur le
vote politique, le croisement des races, la maternité artistique; déserte le ménage, vit à y hôtel et refuse les enfants.
Dès Iprs, avec un pareil genre de vie, lequel ne peut que développer et exalter ce qu'elle a de mauvais; entourée d'hommes, célibataires forcés , la poch,e pleine de dollars , qui la désirent et le lui disent avec cette éloquence physique que souffle le besoin ; abandonnée par son mari, jouissant de cette étrange liberté qui est pour elle ime garantie de secret; dans de telles conditions çst-il croyable que la généralité des femmes soit vertueuse ici?,Cela ne peut pas être, et cela n'est pas. Je...
Mes réflexions sont interrompues par un ouragan de dissonances sauvages : sous mes fenêtres s'est arrêtée une fanfare, — fanfare de Barbarie! Oncques n'entendis concert aussi fantastique, clameurs si étranges, dépistons, de fifres et de trombones !
On me dit que c'est la musique d'un piqueîaique qui revient d'admirer le Niagara à quatre '^Mlars par tête, — nourriture comprise.
VJi FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. 71
Revenons à la femme américaine. Le chef de la famille y ici, ne regarde pas beaucoup sa femme : elle n'est point sa confidente, son amie; elle ne connaît pas ses secrets d'affaires, pas plus que ses secrets d'esprit et dô cœur. Un bon Yankee pourrait dire à sa femme, comme ce seigneur grossier du moyen âge à sa gente châtelaine : « Je vous ai prise, madame, pour me donner des enfants et non des conseils. ))I1 la respecte; à bien peu de chose près, il ne rèspectei^riit fos autrement le portrait^ appendu au niur, d'une ancêtre vénérée.
Avec ce système-là, est-on heureux? Connaît-on l'amour dans le ménage? C'est de la femme que vient cette harmonie divine qui est la poésie de la famille et le bonheur du foyer ; mais elle n'est qu'un instrument béni, il s'agit de le faire vibrer. Pour entendre une symphonie de Beethoven , il ne suffit pas d'acheter ua piano, si parfait qu'on le suppose, et de le mettre dans un salon à la place d'honneur. Il
Tadmety U suffira de dire que le Kentucky a fait un édit permettant le divorce par suite d'une annonce mise dans un journal par un mari qui ne voudrait pas payer les dettes de sa femme • .
Il y a plus : les cours de justice ont un pouvoir discrétionnaire pour prononcer le divorce. Il y a même des États oii les législateurs prononcent aussi le' divorce en concurrence avec les cours de justice.
Enfin , pour compléter Texposé de- tout ce .
galimatias 7 il faut dire que les États étant, les uns plus, les autres moins larges sur les causes de divorcée, les citoyens passentd'un État dans Tautre pour Tobt^nir/ tout justiciable étant adoiis à faire la preuve de son domicile sur un territoire sur sa simple affirmatkm.
On raconte, à ce sujet, une anecdote assez plaisante : Un habitant de Syracuse (New- York) était délaissé par sa femme : il la supposait partie dans Tlndiana pour obtenir le divorce. Voulant a*en assurer, il écrivit alors à tous les greffiers du comté de cet État, les priant de l'informer s'ils n'auraient pas con-
ifr
naissance d'un divorce le concernant. Voici une des r^onses qu'on lui fit ' :
« Indiana, 18 septembre.
i> Cher Monsieur, il n'y a point eu jusqu'ici » de demande de divorce au nom de ***. Mais » je pense que nous avons bien divorcé la » moitié des citoyens de votfe État, et j'ai )> tout lieu d'espérer que, d'ici à quelque » temps, votre tour arrivera •
» «En attendant l'occasion de vous rendre ce » petit service,
» Agréez, etc. » *
L'État d'IÛiûois est aussi renommé pour sa facilité sur le chapitre des ruptures matrimoniales , ce qui a occasionné la plaisanterie sui-vante :
« Chicago,, quinze minutes d'arrêt; les voyageurs pour le divorce. »
* Rapportée dans Carlier, loco ciL
Sénèque rapporte avoir vu à Rome une femme ayant eu vingt-deux maris. Gela devrait faire réfléchir les législateurs d'Amérique ; mais les Yankees ne lisent pas l'histoire romaine.
De tout ce qui précède ^ il apparaît que le mariage, n'étant pas fort dans la loi , ne peut être respecté dans les mœurs ; or, à une société qui ne respecte pas le mariage, il manque le plus grand élément de stabilité qui soit au monde.
C'est donc toujours à cette conclusion que l'on revient en observant ce pays : manque de stabilité.
Puisque je parle du mariage , je dois indiquer, sans l'approfondir, un chapitre délicat, celui des fraudes qui % déshonorent dans son but et dans ses moyens.
La population n'augmente pas dans les classes riches de l'Amérique. Là, en effet, apparaissent les dépenses insensées, le désir de briller, le calcul : on découvre qu'une nom-
breuse famille grève le budget , et alors
on prévoit. Et même, le cas échéant, on s'adresse au docteur; il y en a qui, de ces besoins infâmes , se sont créé une spécialité et font d'excellentes affaires : on les reconnaît à une marque ajoutée à leur nom, et les journaux annoncent parfois des médicaments qu'il est défendu aux dames de prendre dans une situation donnée : c^est clair.
Du reste , la loi américaine détermine l'époque où commence le principe de vie, pour arriver à fixer la ligne de démarcation entre le fait permis et le délité Je croyais qn'Orfila, dans son Traité de médecine légale j avait fait justice de toutes ces subtilités, qui reposent 9ur une fausse observation.
M. Tardieu (Annales d'hygiène pvblique et de médecine légale) a établi, sur tout cela, une statistique effrayante. Encore se base-t-il sur les faits relevés par la police de New-York , la plus défectueuse de toute» les polices.
Quand on parle avec un Américain de ces désastreuses pratiques, il n'essaye pas de les
nier ; mais il ajoute qu'elles sont d'importation française — -et il le prouve.
Chicago ! Ayant de l'avoir vu , on ne se fait pas une idée de ce que peut être le mouvement d'une cité commerçante. Ce n'est pas une ville; c'est une fourmilière, plus remuante encore que tapageuse, surtout près des quais du Michigan et le long du golfe qu'il forme dans la ville. Des montagnes de fruits, de grains, de salaisons sont saisies par soixante-dix élévateurs puissants qui les déposent dans les bateaux pour l'exportation , tout cela avec une rapidité vertigineuse.
Il n'y a pas cinquante ans, les Indiens, coiffés de plumes, chaussés du mocassin en cuir brodé de coquillages , foulaient ce sol actuellement couvert de magasins sombres et boueux.
Leurs fines pirogues, faites d'écorce de bouleau , ériflaient de leur pagaie rouge cette eau que battent maintenant les aubes des navires à vapeur.
Chicago fait tous lés commerces , mais le plus curieux est celui des porcs;] ils arrivent dans la ville par bataillons , grognant et soulevant des nuages de poussière. Après avoir passé sur des bascules qui pèsent un troupeau tout entier y à un kilogramme près, ils sont reçus dans d'immenses abattoirs dont les instruments sont mus par la vapeur , et, au bout de quelques instants , ils en ressortent sous forme de jambons, de petit salé et de galantine, sans avoir eu le temps de se reconnaître.
Cette ville étonnante, qui en 1829 avait trente habitants, en compte maintenant plus de trois cent mille , malgré les quatre incendies qui Font dévorée , malgré les inondations du Michigan, qui ont forcé les habitants à exhausser leurs maisons de douze pieds. Ces travaux d'exhaussement sont merveilleux : on cite un block de maisons pesant sept cent mille quintaux qui a été élevé au niveau ordonné en huit jours , sans que les travaux d'un^ banque qui y était iustallée fussent interrompus . On avait stipulé un sabire énorme, mais les entrepre-
lé UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUS.
nier ; mais il ajoute qu'elles sont d'importation française — ^et il le prouve.
Chicago ! Ayant de l'avoir vu , on ne se fait pas une idée de ce que peut être le mouvement d'une cité commerçante. Ce n'est pas une ville; c'est une fourmilière, plus remuante encore que tapageuse, surtout près des quais du Michigan et le long du golfe qu'il forme dans la ville. Des montagnes de fruits, de grains, de salaisons sont saisies par soixante-dix élévateurs puissants qui les déposent dans les bateaux pour l'exportation , tout cela avec une rapidité vertigineuse.
Il n'y a pas cinquante ans, les Indiens, coiffés de plumes, chaussés du mocassin en cuir brodé de coquillages, foulaient ce sol actuellement couvert de magasins sombres et boueux.
Leurs fines pirogues, faites d'écorce de bouleau , ériflaient de leur pagaie rouge cette eau que battent maintenant les aubes des navires '^ vapeur.
Chicago fait tous les commerces , mais le plus curieux est celui des porcs ;] ils arrivent dans la ville par bataillons , grognant et soulevant des nuages de poussière. Après avoir passé sur des bascules qui pèsent un troupeau tout entier y à un kilogramme près, ils sont reçus dans d'immenses abattoirs dont les instruments sont mus par la vapeur , et, au bout de quelques instants, ils en ressortent sous forme de jambons, de petit salé et de galantine, sans avoir eu le temps de se reconnaître.
Cette ville étonnante, qui en 1829 avait trente habitants, en compte maintenant plus de trois cent mille , malgré les quatre incendies qui Font dévorée , malgré les inondations du Michigan, qui ont forcé les habitants à exhausser leurs maisons de douze pieds. Ces travaux d'exhaussement sont merveilleux : on cite un block de maisons pesant sept cent mUle quintaux qui a été élevé au niveau ordonné en ' huit jours , sans que les travaux d'une banque qui y était installée fussent interrompus. On avait stipulé un salaire énorme, mais les entrepre-
80 UN f lIATiÇAIS EN AMlgUIQUE. ^
neurs prenaient. les accidéuts sur leur compte. Il s'y ent pas un carreau cassé. Au reste , les Chîcagois adorent déplacer les maisons ^ et tous ceux qui sont venus ici ont assisté à ce s|iactacle d'une maison qui se promène.
On n'est pas médiocrement fier de l'extr^iprdinaire développement de la ville , et l'on aime beaucoup à poser des statistiques : parfois j on publie des calculs qui , à nous j Européens , nous semblent au moins étranges. Je trouve dans un journal, par exemple, que, si tous les porcs qu'exporte Chicago étaient mis bout à bout (quelle idée !), cette brochette d'un nouveau genre ferait le tour du monde.
Au reste, les Illinois sont d'une vanité incroyable : ils représentent les Marseillais de l'Amérique. Je voudrais bien voir, un Illinois parler avec un habitant de la Gannebiére. Sandis ! il s'en dirait de belles !
L'hôtel où je suis descendu ici, fremonU House^ est immense; il compte, me dit-on,
quinze cents chambres. Qans une ville américaine , le monument en évidence , ce n'est ^ l'église 9 ce n'est pas la mairie, c'est l'hôtel : tout le monde y vit , même quelques familles de la ville. N'est-ce pas que cela est bien caractéristique et donne bien le cachet de cette civilisation hâtive et provisoire ?
On paye très-cher (trente francs par jour) , moyennant quoi on ne trouve pas un domestique qui vous cire vos bottines; songez que le porteur se croit autant que vous : le bel agrément d'être servi par des hommes libres !
Quant à la table j elle est odieuse , tout simplement; jugez plutôt : on vous présente une carte énorme , comprenant au moins soixante plats; vous pouvez les demander tous, cela ne coûte pas un cent de plus (un jour , je me suis passé la fantaisie d'en prendre vingt).* Quand vous avez commandé, on vous installe ,
seul, devant une table ronde autour de laquelle
dix personnes tiendraient facilement ; au bout
(l'une demi-heure d'attente , apparaissent les phts demandés 9 chacun d(ms une petite soucoupe, le tout accompagné d'une seule assiette. . Si vous êtes Français , vous réclamez, bien entendu j qu'on vous présente successivement les plats avec un ^ervieç différât ; peine perdue , lé tjoaiter n'entend, pas .se soumettre à vos fantaisies, quand il est blanc, votre égal, conséquemment; quand il est noir, il est idiot. Donc, bon gré, mal gré, voici ce que l'on fait. On prend dans la même assiette une fraction de tous les plats ensemble : soupe au piment, gâteaux, rôti, confiture, beurrée, pickles, moutarde, conserves, pommes. dp terre^m^e- Ion d'eau, ragoût, fromages, concombres, pudding, tomates, huttres frites, galantine et crème ; et l'on mange efîsembfe ou par bouchées alternées ce monstrueux mélange. Que si vous désirez boire , on vous apporte soit de l'eau ' glacée , soit du café au lait ; mais la suprême distinction , le summum du bon goût, consiste à casser dans nu verre des œufs clairs, à les y délayer avec du soda-water, puis à avaler l'hor-
UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. i3
• rible et j^un« mixture : on m'a affirmé que cette boisson barbare est délicieuse; même çn a Youhi^m'en convaincre; je me suis déclaré convaincu d'avance*
Et je déclare à m'es compatriotes, la main sur Testomac j qjie tout cela Qst d'une digestion laborieuse»
J'espère q^e ma confidence n'amènera pas de complications diplomatiques 9 maisjepardonjDerai diffieilejnent à l'Amérique de m'avoir si mal nourri.
Quancf on est rassasié^ ce qui n'est pas long, comme vous pensez bien, on a le loisir de regarder les Américains manger, chose assurément fort curieuse; non, vous décrire ce ' spectacle, n'est pas chose possible. Le Yankee prend sa nourriture vivement, rapidement, précipitamment;' il se dépèche, il est pressé d'en finir! absolument comme s'il opérait un emmagasinage à Broadway. Il matage avec courage , avec ardeur, avec zèle , il s'y applique i dtner, pour lui, ce n'est pas un plaisir, c'est
84 Uk'fRâNÇAIS en AMÉRIQUE.
un trsivail : il mange et boit à la sueur de son
front. Il se sert de sa fourchette, de son Cousteau, comme d'outils pour mener à bien \hn-
vrage qu'il fait en pe nmment. Ët> voyez , il
* • ' * » •• pioche les bee&teaks ; îl avale sans goûter, il
engloutit, il a fini... le goinfre!
Soirée ' au théâtre yjcker. ^ Salle sujJerbe } • femmes couvertes^ de diamants^, décolletées, les unes trop,. les autribs plua-encpre, presque toutSs^lies, mni^ hs^iRées à faire fréihir.
Je sais. bien que Th^bit ne Mt pasTe moine, et que les moinçis .se vêtissent mai , à cela je n'aurais rien à dire, n'y étant point particulièrement intéressé ; mais que les Américaines en
fassent autant, voilà ce que je me permettrais de trouver déplorable, — si j'étais Américain. Quant à la pièce que l'on jdbe : Cx^lisation, à laquelle on fait un grand succès de^ draine, ette m'a causé une trop douce joie pour que ' * . je n'en dise pas un mot. C'est l'histoirB d'un Huron qui tombe éperdument amoureux d'une
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pïiDcesse de. la cour de Louis XY, laquelle a quitté la France et voyage dans une calèche.
Vous voyez d'ici le iléveloppement : Ttiomme sauvage y la femme quf ne l'est pa»: « Que me fait à moi la civilisation? » a L'amour... »
« Dans ce costume , vous , épouser ! Jamais.;. » « Fuyons*.. » « A Pariai.. »
Et Ton retrouve le Huron à Versailles au second acte 9 mais il n'a plus ses plumes ni ses scalps ; il est vêtu en gentilhomme et débite de gragdes tirade^ sur la civilisation (6is); il parle de son pays : k Rendez-lui sa patrie. » Xa dame 9 au troisième acte^ accorde sa main, après un duel t^rible où l'on^tiFe quelques dix coups de mousqueton; mais l'Indien refuse , il apprécie paintenant la distance entre son idole et lui,' (c pauvre insensé », entre l'état sauvàge et la civilisation (ter). Alors intervient I^ouis XV, lequel, ému de tant de grandeur .d'âme, déclare que cela lui fera de la peine si ce mariage n'a pas lieu ; puis, il crée le Hùroii grand veneur et chambellan ; alors le sauvage pousse un cri aigu et embrasse les genoux du
M un FRANÇAIS EN AMERIQUE.
roi magnanime. Il s'unit donc avec la belle princesse y et ils retourneront en Amérique civiliser sans relâche : et alors , grande tirade sur les bienfaits de la civilisation (qucUer).
Chez nous 9 ce serait très-drôle, musique d'Offenbach; mais, je le répète, la pièce a un grand succès là-bas, et, à cet égard ,^ il m'a semblé intéressant d'en donner un aperçu.
A ceux qui, après avoir entendu cet échantillon du théâtre , voudraient se faire une idée de la littérature en Amérique, je conseillerais la lecture des œuvres de Mark Twain; c'est le vrai écrivain yankee , original , ayant la saveur du terroir, donnant la note vraie de la nouvelle Amérique; il représente le premier bégayemcQt d'une littérature nationale. On lui a fait d'immenses succès ici. Il nous semble absurde souvent; la jeune Amérique prétend qu'il est charmant : question d'âge. A quarante ans^ vous trouvez bête comme tout Guignol , qui , à dix^ vous faisait tourner la tête. Je recom-
mande surtout la fameuse Histoire de la gre^ fumille qui a avalé du fdomb; il y a là-dedans des plaisanteries qui pèsent mille kilogrammes.
Il est yrai que nous , peuple vieux , inégal , blasé , nous sommes bien difficiles à dérider.
Donc, ce que les Yankees ont de mieux à faire (ce qu'ils font, du reste) , c'est de piller notre littéi^ature : on le leur pai^donnerait en- * core volontiers y si le bon goût guidait leur choix.; le malheur veut que, tout en supposant bien que Musset n'est pas un $ot, ils s'obstinent à traduirp i{oc»m6o/e. '
Les incendies de Chicago sont célèbres, et, ' il n'y a pas trois semaines, tout un quartier a été la proie dea flammes. L'hôtel où je suis, Tremont'Housej a brûlé trois fois, et l'on a fait imprimer en lettres d'^or au frontispice ces trois fires avec la date de la reconstruction en regard : le propriétaire, à qui j'en fais mon odmpU* ment, a l'air tout heureux. Du reste , il est bon de remarquer ceci , à savoir que les Ghicagois
ne sont pas médiocrement fiers de cette spécia- • lité d'incendies et de résurrections qui rend leur ville célèbre entre toutes ; et ce rôle de phénix renaissant de ses cendres leur semble tout particulièrement mirifique. Vingt personnes m'ont raconté le great fire qui est la gloire de la cité y celui de 1 871 ; c'est leur orgueil , leur illustration ; ils en parlent, ils le citent comme, chez nous, on ferait d'un grand homme, d'un trait d'héroïsme ou d'une grande bataille.
<c Monsieur, me dit-on^ le 9 tout brûlait, le 1 1 tout était en cendres , le 1 2 on rebâtissait ; six semaines après, il y avait cinq mille maisons à moitié achevées, les affaires reprenaient, et l'on inaugurait de nouveaux théâtres. »
Ces gens4à bé&issent tous les hasards, même quand ils s'appellent malheurs, pourvu qu'ils leur permettent de déployer leur force , leurs ressources et leur témérité — de vaut la galerie.
C'est un côté curieux du caractère yankee, qui est surtout remarquable ici , car le Chica* gois représente la quintessence de l'Américain.
J'ai vu hier une chose qui m'a ravi : un meeting. Il s'agissait d'une question d'instruction primaire dans laquelle le peuple trouvait que l'administration de Chicago avait fait fausse
route ; la réunion a été orageuse , il. y à eu
tumulte, cris 9 bousculadê^-horions; je m'attendais à une émeute; pas du tout, la ville aujourd'hui travaille, roule, fume, embarque, débarque comme si de rien n'était : les journfaux commentent la réunion d'hier et promettent des changements selon les vœux émis.
L'Eiffopéen a de ces surpriées en Amérique, surtout à l'approche des élections présidentielles : l'agitation, alors, est fiévreuse, intense, effrayante; toute la population est sur pied,
* prenant part à la lutte ; chaque groupe politique fait des processions, pose des afiiches où il éreinte le candidat adversaire , affirmant que
' c'est un misérable, un ivrogne, un faussaire, et qu'il a assassiné un grand nombre de personnes.
Quand le scrutin a prononcé, tout rentre dans l'ordre ; l'électeur furibond de la veille retourne à l'office , à la charrue , à la mine, et salue le président, s'il le rencontre, se réservant pour la prochaine fois.
Je trouve cela admirable, parce que c'est plein de bon sens.
A* Omaha, j'ai fait une curieuse rencontre, celle d'une caravane de chefs indiens venant pour s'entendre avec les commissaires de Washington pour faire cesser la guerre terrible que se font depuis six mois, dans rOuest, les pionniers et les sauvages. J'examine longtemps ces guerriers, qui, réellement, ont fort grand air, malgré les haillons grotesques dont ils sont accoutrés. L'un des chefs porte un collier... fait de boites de sardines; le pionnier, en efTet, quand il a mangé le contenu, jette la boîte dans le désert; le Peau-Rouge trouve cette caisse de fer-blanc jolie , la ramasse précieusement et s'en fait une décoration. Le
sacbem, qui porte ainsi l'ordre de la sardine , se promène gravement devant moi avec un bruit de dinanderie et une majesté admirables. Il est superbe, du reste , ce sauvage : haute stature^ mine dédaigneuse, mendiant se tenant comme un roi, il n'excite pas le rire, mais la surprise : nez aquilin, narines mobiles, sensuelles, peau de brique, yeux bridés, presque chinois, oreilles percées d'un bâton èf pendeloques, collier de coquillages, chevelure noire, sèche, luisante, s'écbappant d'un diadème de plumes; portant, en guise de vêtement, une peau de bufQe, quelques haillons rouges , couleur préférée des races inférieures, une ou deux chevelures scalpées, et, malheureusement pour le pittoresque, un pantalon troué, je dois le dire. Je suis resté longtemps à regarder cet étrange personnage; voyant mon insistance et ma fixité, il m'a examiné un instant, et j'ai bien vu, à la façon dont il a détourné la tète, que mon visage pâle et mon lorgnon ùe lui inspiraient qu'une profonde pitié.
Cela m'a désobligé.
Les sauvages que nous venons de voir appartiennent aux ArrapahoeSy aux Chayennes et aux Serpents ; ce sont les tribus qui résistent le plus à l'influence conquérante de l'Européen. Elles n'acceptent pas de se soumettre comme les Cherokees et les Chactas, qui sont maintenant des agriculteurs sédentaires. Leurs sachems veulent rester Indiens nomades comme leurs pères, et se plaignent amèrement aux commissaires que leur envoie le président, le (( big father », comme ils l'appellent, de l'envahissement et de la cruauté des pionniers. On leur donne quelques présents, du tabac, de la poudre, de l' eau-de-vie, des subsides : malheureusement les représentants de ï Union volent leur gouvernement, comme tout bon fonctionnaire doit le faire quand il n'eat pas surveillé, et ce qui arrive aux Indiens n'est que la pire moitié de ce qu'on leur envoie.
« Vous nous trompez, disent les Indiens,
VOUS nous abusez par de vaines promesses. »
Et les voilà partis dans « le sentier de la guerre : path of the war » . Ce sont alors des scènes effroyables. Les Indiens scalpent les hommes , violent les femmes avec une bestiale brutalité 9 puis leur coupent les seins et les laissent mourir. Parfois , ils allument du feu sur la poitrine de leurs prisonniers et dansent autour des malheureux qui agonisent.
Même quand la guerre n'est pas déclarée, il y a toujours des luttes , des batailles entre les Indiens et les trappeurs qui cherchent Tor.
J'ai eu la bonne fortune de causer avec un pionnier qui a passé quinze ans de sa vie dans les affreux déserts du Far-West, en face des Indiensi. Il me raconte des scènes étranges : je reproduis un de ses récits :
' « Nous étions partis, dit-il, moi et cinq autres mineurs, dans la Sonora, pour prospecter (c'est-à-dîre, pour sonder les terrains aurifères ). Le soir du sixième jour de marche, nous plantâmes nos tentes au bord d'un ruisseau (creek) , près d'une colline dont les flancs
avaient bonne figure (c'est-à-dire, annonçaient
de l'or) j et qous dormimes bien , la bride de nos mules attachée au poignet, de peur d'alerte. Le lendemain, dès l'aube, un Indien, qui débusquait de derrière un buisson, vint humblement nous demander du tabac (tchou- ' pa). Nous lui en donnâmes/ La présence des Peaux-Rouges dans notre voisinage nous inquiétant, nous creusâmes au pied de la mon- •tagne lin trou protégé d'un épaulement, où furent déposés les gallons d'eau , la viande de buffle sèche, le bacon et les armes. Bien nous prit de ne pas négliger cette précaution.
Dans la matinée, un des nôtres, qui s'était avancé dans un pli de terrain, revint en cou- ■ rant : « Les couyotes /- dit-il j débouchent du )) bois en hurlant, les Indiens sont là ' . » Il n'y avait rien d'insolite dans la prairie, et pourtant, quelques instants après, nous étions bien sûrs que, derrière chaque pierre, au pied de chaque buisson, il y avait un sauvage. Nous
^ Les couyotes (loups) fuient avec terreur les Indiens^ qui les maltraitent et les mutilent.
yënions d'élever doucemeiit un de nQS chapeaux hors du trou où déjà nous étions réfttgiéSy et aussitôt une Qèche l'avait percé. Nous engageâmes le feu. Yoici comment nous procédions : deux de nous visaient une pierre , l'un à droite, l'autre à gauche, et tiraient presque en même temps, celui de droite un peu plus tôt. La première balle effritant le coin de la pierre, l'Indien qui -était derrière cette pierre se jetait brusquement de l'autre côté , en.se découvrant, recevait en tète la balle du second tireur, faisait un bond énorme et retombait, foudroyé comme un lapin.
» Les Indiens tenaient le creek, et, n'osant niions donner l'assaut, attendaient patiemment que l'eau nous manquât, iyabout de trois jours, les outres étaient vides, et une soif horrible nous tourmentait; la position n'était 'plus tenable. Au soir, un de nous, un brave et solide gaillard de vingt-cinq ans, s'offrit pour aller au ruisseau remplir une outre. Nous laissâmes la nuit tomber bien noire, et, pendant que nous tenions nos fusils épaulés, n'osant respirer, il
rampajusqu'àTeau et emplit le gallon : nous le voyions, nous le sentions revenir. Tout à coup, uîi caillou roula ; aussitôt, un sifQement et un bruit mat « particulier nous avertirent que le malheureux était touché ; en même temps, dans Tobscurité, une silhouette d'Indien bondit sur lui. Nous tirâmes, mais trop vite, et le sauvage que nous venions de manquer se mit à scalper notre camarade : nous entendîmes l'épouvantable « Hoc )) qui nous fit frissonner jusqu'au fond desentrailles. Dansun de ses mouvements, enfin j nous réûssimes à ajuster le Peau-Rouge, et une balle l'étendit roide mort sur sa victime. » Mais nous n'avions pas d'eau, et nous mourions de soif. Le lendemain, fous, désespérés, nous résolûmes de nous faire tuer plutôt que de continuer à souffrir ainsi : en masse , subitement, nous sortîmes de notre retranchement, et, après avoir tué les sauvages qui étaient trop près de nous, nous nous jetâmes dans la rivière, à plat ventre, pour mieux boire. Les flèches sifQaient, et, quand nous revînmes^ trois de nos camarades gisaient au bord du creek ;
la nuit, un de ces malheureux, qui vivait encore, se traina jusqu'à nous; il avait une flèche dans le ventre y et se tordait dans d'affreuses convulsions : il expira enfin, l'écume alix lèvres. Alors, celui qui restait avec moi, un Prussien, me proposa d'escalader la montagne et de fuir par derrière , ce que nous fîmes avec des fatigues et des dangers inouïs. Et alors, dans cette plaine qui, à l'infini , n'était qu'un sable ardent, nous nous mîmes à marcher vite, désespérénient, dévorés d'une soif atroce que* nous trompions en mettant sur notre langue des pommes de terre râpées. Â la fin, au bout de deux jours de marche , épuisé , je me laissai tomber sur le sable , disant à mon compagnon de m'abandonner là : il hésita un instant, fit un pas en avant, puis, revenant, m'enleva sur ses épaules et me porta. La Providence, enfin, eut pitié de nous, et ce soir-là même nous arrivâmes dans une vallée où il y avait de l'eau et du gibier en abondance.
— Qu'«st devenu votre compagnon? demandai-je à mon narrateur. ,
9ft UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE.
— Nous nous sommes fâchés au. moment de la guerre : il m'a appelé « chien de Français,»^ je lui ai répondu par « sale Ptnssien » . H m>'^ quitté, et je ne l'ai jamais revu. »
Quand on a entendu de pareilles histoires , on ne trouve plus, pour blâmer le meurtre des Indiens par les pionniers, les paroles sévères et flétrissantes qui, jde loin, venaient à l'esprit et au cœur, enfouie ; et, alors seulement, on comprend l'immense difficulté de ce problème : fusion des races. Le philosophe de Boston, le politique de Washington, du Çond de leur cabinet, déclarent qu'il faut l'union des blancs, des noirs, des rouges et des jaunes. Mais le planteur de Charleston leur répondra que Tom est une brute, et le leqr prouvera; le voyrdY deVirginia-City leur racontera que Nez-Percé a violé , puis scalpé une femme hier : madame Brown, de San-Francisco, leur objectera que Chi-hao sent mauvais.
Que dirait le philosophe de Boston , s'il venait en Far-West ?
C'est réellement une singulière existence que 'celle du pionnier ; rien n'égale son audace, sa résolution , sa froide énergie ; il s'enfonce dans le désert avec des piquets, une tente, des pioches. Arrivé au pied d'une montagne ou d'un ruisseau aurifères, il s'installe et travaille, calme, âpre à la besogne, bravant les fatigues, les privations et les intempéries, insouciant du danger et de la solitude. Mais voici que, de tous les points de rhorizon,accourentd'autresaventuriers,flairant l'or, comme les chacals une proie; ils se pressent à la curée : bon gré, mal gré , on fait place aux nouveaux venus , en grognant un peu ; puis on s'habitue à vivre ensemble, sanstropse regarder.
Mais, d^ns cet amas, il y a des mauvaises tètes; dans cette réunion d'orpailleurs, il y a des paresseux qui veulent manger sans travailler , des pillards. Or, entre voleurs, il n'y a rien de plus sacré que la propriété, et le larcin d'un mulet y est considéré comme plus grave que le meurtre d'un homme. Comment s'y prendra-t-on pour rétablij: l'ojrdre compromis?
Avec des honnêtes gens, les desesperados auraioiit raison, -on. s'inclinerait devant eux, et on leur assurerait au besoin une pension pour être tranquilles; mais ici, avec des rowdiesj les choses tournent autrement. Une nuit, quelques brigands devenus gendarmes se réunissent secrètement pour aviser à la sécurité publique ; quelques noms sont proapncés à voix basse; on se sépare, et le lendemain Oû trouve pendus à la plus haute branche d'un arbre,* et se bàlanfant au soleil levant, quelques-uns de ces* bandits mal élevés : c'pst la loi de lynch.
Parfois, un homme d'une trempe énergique, d'un courage fou, d'une force herculéenne, se met à la tête de gens d'ordre, s'instiltùe et s'intitule grand justicier, sans se cacher, à la face de l'univers et de tous les coquins, disant à la canaille armée de revolvers et de bowiesknifes : « C'est moi qui te punirai^ si tu bouges.» Tel fut Bob Wilson, le schérif de Denver, et 'voici l'histoire que raconte à son sujet Hep- WDrth Dixon : Un jour , trois individus disparaissent de 'Denver, emmenant des chevaux
UN FRANÇAIS Eiy AMÉRIQUE. 101
volés. Bob se met à leur poursuite, les trouve, les arrête, se nomme et leur dit : « Je vais vous ramener à Denver et vous p.endre. » ^rownlee fait le geste de toucher à 3on revolver, il roule le crâne fracassé; Carier veut s'élancer, une balle dans la poitrine Tétend roide mort; le troisième , Smith , reste muet de peur ; tremblant, il se laisse garrotter, bâillonner et ficeler sur son cheval.
Bob rentra à Denver avec sou prisonnier et, le jour même, l'accrocha au réverbère^ soigneusement.
C'est ainsi que se fondent les villes au Far-West.
n est réellement intéressant de remarquer que les commencements de la vie dô société sont toujours et partout les mêmes : la loi de lynch et le schérif Bob se dressent au début de l'histoire de tous les peuples. Devant les excès, les exactions du fort, du brutal, devant le aéchainement des appétits , devant la conviction vite acquise que Tbomme est, en ré-
sumé, un misérable où les mauvais instincts débordent , on recourt à l'autorité , on s'en çemet au pouvoir d'un maître au cœur ferme, au bras solide . Voyant que l'arbre planté en liberté, au grand soleil, en pleine nature, n'est qu'un sauvageon, on va trouver un jardinier pour qu'il greffe , pour qu'il taille ce tronc vigoureux et désordonné : le malheur est que le jardinier, souvent, en fait du fagot et des feux de joie.
- Le vertige de la serpe!
L'Indien n'estime pas et n'aime pas sa feinmç . Il là bat, et, quand elle est adultère, lui coupe le nez ou la tue, à son gré. « Le Dieu Maùitou, dit-il, a fait l'Indien pour chasser, et. la femme pour travailler. » Aussi, les femmes, écrasées des besognes les plus abjectes , sont^elles généralement laides au physique, et, au moral, plongées dans un abrutissement complet. Ces horribles mégères sont, du reste, d'une férocité inouïe , et , quand les Indiens veulent torturer un blanc , ils le livrent à leurs \qwxuos qui in-
ventent et pratiquent d'atroces supplices sur les prisonniers.
Singulier être que la femme , meilleure que l'homme quand il est bon j pire que lui quand il est mauvais !
A propos de ces femmes indiennes , tout ceux qui ont vécu au Far-West vous raconteront qu'elles recherchent beaucoup l'homme blanc, et qu'il est très-facile de nouer avec elles des relations galantes. « Elles mendient notre amour » , me disait un pionnier charitable > du reste, on compte beaucoup d'en&ints métis, issus de ces unions pas3agères.
Ce fait est remarquable partout et est aussi communaux négresses et aux Chinoises.
L'élévation de la race par l'instinct féminin, quel phénomène naturel est plus digne d'attention ?
Si vous examinez l'état actuel des choses, vous comprendrez que les Américains n'amé-
Uoreront pas les Indiens en les attirant à eux, mais les tueront. Et vous le regretterez si , jetant un coup d'œil sur l'histoire, vous voyez à quel point, quand le Canada nous appartenait, les Français avaient su entrer dans la familiarité de l'Indien et s'en faire aimer.
On se rappelle, en effet, cette singulière scène racontée par Chateaubriand. Il vit, dans une cabane indienne, un maitre de danse, un petit. Français , poudré et frisé , avec tin habit vert-pomme , raclant sur un violon : Madelon Friquetj pour faire danser les Iroquois. Il disait : « Messieurs les sauvages^ uiesd/ames les sauvagesses » , et leur apprenait les belles manières. Après chaque danse, les Indiens riaient aux éclats en. lui prenant les mains et en gambadant...
Mais tout cela est changé , et bientôt s'éteindra le dernier Peau-Rouge , et avec lui la poésie du désert.
Cette race est décidément bien condamnée à
périr, il y a là-dessus des chiffres terribles : en 1865, il y avait plus de 300,000 Indiens; cinq ans plus tard, on n'en comptait plus que 287,000#Et^ chose très-singulière, cette effrayante dépopulation se remarque même parmi les Indiens civilisés , cantonnés dans les
réserve^. Ainsi, en dix ans, ils sont tombés de
44,000 à 25,000. On n'expKque passuffisamfnent tout bêla; mais enfin, il est certain que L'Indien disparaîtra sans* avoir fait, un pas en avant; Ce sauvage ne s'élèvera pas dans l'échelle .humaine : il mourça stupide et oisif à côté de sa charrue, sans être sorti de l'état ' rucïimentaire de la tribu.
C'est un phénomène des plus curieux que cet arrêt, cette improgressivité qui semble être le privilège de certaines races. L'humanité
présente trois degrés de civilisation distincts :
chasseur^ pasteur y laboureur; l'Indien, l'Arabe, l'Américain. Une race, la nôtre, a passé successivement par ces trois degrés, mais, à
chacun de ces états , elle a laissé des frères qui y sont restés immobiles, sans pouvoir suivre sa marche ascendante. Le blanc a été chasseur et pasteur comme l'Indien etTArabe, mais Tlndien ne deviendra pas pasteur , ni le Bédouin laboureur. Dans un arbre, le rameau de tète, le rameau central monte sans cesse , visant le ciel , absorbant toute la sève ; mais les branches latérales qui, à chacune de ses étapes, naissent avec lui , restent à leur place , enchaînées à ce niveau où elles s'atrophient et se dessèchent.
A-t-on fait remarquer que le type américain semble se rapprocher de l'Indien? C'est une observation aussi bizarre qu'incontestable.
Dans l'Amérique centrale où je suis maintenant, il y a des Anglais, des Allemands, des Suédois , des ' Norvégiens , des Russes , des Français, des Espagnols, des Italiens, des Grecs, 'des Arabes, des Nègres, des Indiens,
des Chinois; c'est le lieu de réunion des nations qui couvrent l'univers.
J'arrive, je l'ai dit, de Palestine.
Cette Palestine , tous les peuples de la terre se la sont disputée aussi.
Hébreux, Philistins, Pharaons, Grecs, Persans, Mèdes, Macédoniens, Romains, Musulman», Mongols, Turcs, Guy de Lusignan, Napoléon. — Durant des siècles, elle a été le champ de bataille du monde. Et maintenant, ce pays est calme comme un cimetière; cette motte de terre, dont la possession a coûté la vie à tant de héros, est délaissée. Que signifie ce changement? Pourquoi cette Palestine, autrefois si enviée, si glorieuse, est-elle devenue un objet sans valeur et encombrant? Et d'où vient que cette fiancée isi belle qui a excité parmi les peuples tant de colères , de haines et jde combats , croupit maintenant dans la solitude et l'abandon ?
Les tempis sont changés. L'humanité a toujours la même énergie con(|uérante , la même sève débordante,* mais le but n'est* plus lo
même. Autrefois, elle produisait les croisés qui combattaient pour leur Dieu; plus tard, ce furent les volontaires de 92 qui bouleversèrent le monde, au nom d'une idée politique; actuellement, ses enfants s'appellent pionniers et cherchent des pépites.
Le rendez- vous des peuples, ce n'est plus Chanaan, c'est l'Amérique, et la terre promise, c'est lé pays de l'or.
Dans quelques siècles, quelle est la contrée m se jettera en foule l'humanité , et quelle est l'idée , la convoitise ou la* fatalité qui l'y portera?
Nous roulons dans le Far- West. Au loin, jusqu'à l'horizon , s'étale la grande prairie, toute constellée de trèfles, de tournesols, de soucis sauvages, de nétiufars et de soleils aux boutons d'or : le vent frais des sierras lointaines creuse, sur la plaine immense, des vagues bariolées.
A la surface de cette mer fleurie , frissonnent, courent et ondoient, au soufRe de la brise, des
UN FRAJ^ÇAJS EN AMÉRIQUE. 109
moires chatoyantes aux miUe reflets; un renard, à là fourrure gn^e, les yeux clairs/ dresse ses fines oreilles derrière un arbuste nain; les coqs de prairie , les plouviers, les merles et les vautours s*ébattent à Tenvi ; des myriades d'insectes invisibles chantent dans cette nature spontanée et vierge , sous le «iel bleu; des légions de sauterelles bruissent dans' les hautes herbes. Ce bourdonnement, cette harmonie intense de la vie joyeuse, sauvage et libre, s'éteindra à l'apparition de Thomme , du naaître; le silence femplacera ce fourmillement imperceptible et puissant.
Ce chemin de fer du Pacifique, sur lequel nous courons depuis deux jours, est bien défectueux encore, et il ne faudrait pas s'attendre à trouver dans cet immense travail la solidité, l'élégance étudiée , le fini de nos lignes ferrées européennes. Il y a dans les trois lieues de tunnel au mont Cenis plus de science mille fois que dans tout le Pacific Railway ; mais les
ingénieurs yafnkees n'ont pas été- à TÉcole polytechnique, et, s'ils connaissent les épures , c'est ^ pour en avoir entendu parler seulement; pour eux un coup de pioche vaut mieux qu'un trait de plume ; ils estiment que pour finir un travail , il n'y aérien de tel que de le commencer. Quant à arriver du premier coup à la perfection 9 c'est une chose dont ils se soucient fort peu. Dès qu'une entreprise est par eiix jugée utile, ils n'ont rien de plus pressé que de s'y mettre, ne se piquant point de prévoir dès l'abord et de résoudre les difficultés à venir par des plans et des études : ils vont de l'avant, sans trop se charger l'esprit, « go ahead^ never mind » ; si la chose marche mal au début, elle ira mieux ensuite. Si l'on commet quelques bévues, on a assez d'expérience et d'expédients pour s'en tirer.
Ainsi exécutées, toutes leurs œuvres doivent être et sont incomplètes, disparates, négligées; elles n'ont rien de définitif : il faudra les réparer demain, mais le Yankee ne s'inquiète pas de demain : il pourvoit aux besoins du jour,*
va au plus pressé ^*:|)ense que c'est bien suffisant et niai pas tort.
On n'admettra jamais en France cet empi- .risme américain.
Nous sommes un peuple amoureux de théories ; nous prenons toutes les questions de haut; nous estimons qu'il faut procéder en tout par développements philosophiques, par examen intellectuel, aligner des raisonnements, aller jusqu'au bout, logiqbement, brutalement, nier, au besoin, les faits qui semblent contrarier nos systèmes et nos déductions, sans pitié pour les contradicteurs, — car rien n'est despotique comme l'idée; à propos de rien, nous allons chercher les principes; nous tirons le canon pour tuer une mouche — ou la manquer.
Voici l'endroit du fameux pari qui eut lieu entre Jes deux compagnies concessionnaires des travaux, Central et Union. Les constructeurs
de Central firent un jour 4 kilomètres de rails; pris d'émulation, les ouvriers de Union en posèrent 41 kilomètres et demi; mais alors ceux de Centraly se réunissant dans un suprême effort, en achevèrent 4 7 'kilomètres en onze heures! Ce fut superbe — mais vous voulez bien croire que les trains déraillent.
Les Américains adorent les challenges, les défis, les courses au clocher, les concurrences folles, et Ton citera longtemps ce capitaine d'un bateau de THudson qui, pour dépasser un rival, brûla sa cargaison et dut payer 5, 000 dollards d'indemnité. C'est charmant, très-drôle, mais jamais cela ne prendra en Europe, j'ose Taffirmer.
Nous passons en ce moment à Promotory- Point. C'est là qu'eut lieu, le 4 mai 4 869, la fête d'inauguration dû railwây , où l'orgueil théâtral qui caractérise l'Amérique put se donner libre carrière. Ce furent de pompeuses démpnstrations et d'interminables liesses. Le télégraphe
UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. lis
parlait : <( Découvrez- vous, disait-il à l'ouest, au sud et à Test , nous allons prier. » Et Chicago répondait : « Nous vous suivons. » Et les journaux s'imprimaient à profusion, et l'on discourait, et l'on criait; mais, désespérant de se faire entendre de l'autre côté de l'Atlantique, on envoyait le tout par dépêche au vieux continent, afin qu'il n'en ignorât. — Ils eussent été parbleu bien fâchés qu'il en ignorât. Et on lançait le vieux sarcasme à la tète des « civilisations décrépites », et l'on en dit des « miracles d'activité », « génie américain », « grand œuvre », w avenir colossal » î bref, ce fut délirant. Mais voilà que , maintenant , oh demande pour je ne sais plus combien de millions de réparations, voilà que le railway n'est pas solide, que sais-je encore ! voilà qu'il ne marche pas comme ceux des « civilisations décrépites » , qui auraient mis, à la vérité, quelques années de plus pour le construire.
Que ce Pacific Railway résume bien l'Amérique, ses immenses qualités et ses défauts:
énergie, hâte, amour de la gloriole !
T.es grands peuples sont orgueilleux^ les petits sont vaniteux ; mais enfin, géants comme myrmidons, ils aiment qu'on les exalte et qu'on flatte leur fierté nationale; dans ce métier d'adulateur, n'ayez crainte, ne prenez point souci de la vraisemblance; dites à toutes les nations qu'elles sont fortes, — comme à toutes les femmes qu'elles sont jolies, vous serez cru ; votre absurde compliment sera Je bienvenu, et l'on dira que vous êtes charmant.
Mais ce travers qu'ont tous les peuples, nulle part on ne le trouve plus développé qu'en Amérique ; la fibre nationale y est arrivée à ce point de sensibilité qu'un rien la fait résonner d'une manière profonde, violente, douloureuse; le patriotisme y est devenu maladie, ou tout au moins manie, et parfois les voisins en sont incommodés. « Nous sommes forts, disent les Yankees, très-forts; qui est-ce qui dit que nous ne sommes pas forts? » Et ils
regardent de côté la perfide Albion, qui, en personne bien élevée et prudente, courbe la tète, et Téchine souvent.
Gomme je ne parle pas au nom de mon gouvernement, je ne vois pas ce qui m'empêcherait de dire aux Américains que je trouve ridicule cette glorification perpétuelle de la patrie. Qu'ont-ils à objecter à cela? mon appréciation est celle d'un étranger sans parti pris, qui écrit ce qu'il voit et comme il le voit; et, du moment qu'ils me donnent d'eux cette opinion, le tort est de leur côté : ils voulaient me frapper de respect, et voilà que je hausse les épaules : c'est désastreux; car la pompe, l'apparat, l'extérieur, tout cela était à mon intention, à moi étranger, et voilà que je dis :
« Les poseurs ! »
Oui, ils m'eùnuient, ils cherchent trop l'éloge, ils le provoquent, et je ne connais pas de plus sûr moyen de s'attirer des choses désagréables. Ils sont trop empressés, trop âpres à
prélever un tribut de louanges sur tout ce qui passe à portée de leur vanité. Tout voyageur est soumis, ici, à un impôt d admiration, et j'en connais qui refusent de payer les droits à cette douane d'un nouveau genre; peut-être ont-ils le caractère mal fait^ mais la question n'est pas là.
A mesure qu'on approche des États du Pacifique et du pays des placers, les revolvers et bowie-knives apparaissent, avec d'autres types de voyageurs que ceux d'entre Chicago et Omaha. Ce sont des pionniers, à l'œil froid, dur, à l'attitude déterminée et calme. Leurs costumes sont bizarres, grotesques parfois, et pourtant l'idée d'en rire ne vient pas; on ne saurait le prendre sur le même ton gouailleur avec un squatter qu'avec un de nos paysans, de même qu'on ne s'aviserait pas d'adresser à un Yankee les mêmes plaisanteries qu'à un milord.
Il n'y a rien de vulgaire dans ce pays.
Tout ce nouveau monde a quelque chose de hâtif, d'inachevé, d'inquiet, de provisoire; jamais cela ne m'est apparu plus clairement que devant ces cités du Far- West, hier florissantes, aujourd'hui abandonnées, vides, laissées là comme pour attester l'instabilité de cette civilisation fiévreuse.
On retrouve, après des milliers de siècles, les ruines de Karnak , de Memphis et de Baalbek ; mais, dans quelques années , qui dira où se trouvaient Julesburg etBenton?
La voie des chemins de fer, ici, n'est pas close ; chacun peut donc traverser la ligne en liberté, et y séjourner, si bon lui semble, à ses risques et périls ; même au milieu des villes les plus populeuses, le train passe à niveau dans les rues , sans ralentir sa marche , sonnant seulement d'une manière continue, en signe d'avertissement. 11 convient, au reste, de dire que les compagnies, afin d'assurer à la locomotive
libre passage partout ^ ont adapté à son avant un fort bel éperon , nommé Cow-catcher, lequel coupe en deux bêtes et gens : à bon enten*
deur mais ici, bêtes comme gens ont des
yeux , des oreilles , des jambes , et s'en serventy sans attendre qu^on les en prie, comme chez nous. Un Yankee rira aux larmes si vous lui dites que, dans les gares de notre bienheureux pays , il existe des messieurs en uniforme qui surveillent les voyageurs avec sollicitude et les empêchent de se jeter sous les roues de la Ipcomotîve.
En réalité, l'armée de fonctionnaires qui administre , régente et embrouille les chemins de fer, chez nous, est trop nombreuse de moitié : ce personnel immense ne sert qu'à gêner, qu'à agacer les voyageurs , outre qu'il coûte trèscher à la compagnie; mais il faut qu'en toutes choses les Français marchent comme un régiment — ou comme un troupeau.
Et en tout cela est ainsi. Toujours cette in-
. férence lourde y maladroite y arbitraire ^ de l'admiDistration et du pouvoir , dans mille petits actes qui, en raison même de leur insignifiance , devraient être laissés à l'initiative et au bon plaisir de chacun. Cette déplorable manie donne le mot de nos défauts et, peut-être bien 9 de nos désastres. L'espèce d'opposition taquine , d'inertie maligne qui semble de plus en plue caractériser notre nation tient beau^ coup à l'abus de la réglementation et à la gène qu'impose le gouvernement.
« Les Français, a dit un homme d'esprit, ne se fâchent que dans deux circonstances:
quand on les force à monter la garde et quand on les empêche de la monter. »
C'est fort bien dit, mais ne serait-ce pas la faute du caporal?
Le développement des chemins de fer, aux États-Unis , est absolument stupéfiant : le réseau actuel est presque aussi considérable que celui de tous les autres peuples du globe en-
no UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE.
semble. Il est vrai que^ dans la seule année 1872, les Américains ont construit 11,000 kilomètres de lignes ferrées, maintenant çn.
cours d'exploitation !
Gela tient positivement du prodige. Mais aussi, combien ces entreprises ne sont-eUes pas simplifiées, facilitées par l'application de *ce principe que nous, Français, nous trouvons si fécond -— en théorie : par la . division i^u . travail!
. Voyez plutôt :
Une ligne est concédée, il s'agit de la eon-* stoiire. Si une seule compagnie était ol)Hgée de faire face à tout, on ne finirait jamais; or, il est nécessaire de se hâter, car les capitaux ,
attendent, improductifs; pas de retard, car « time is money », ici plus encore qu'en An- ' gleterre. Vite , on distribue la besogne entre j
diverses sociétés de capitalistes et de construc- * j
teurs : la compagnie concessionnaire exécute la ligne seulement; une autre (RoUing stock * \ Company) fonmit le matériel roulant, les wagons ordinaires des voyageurs et des marchan-
UN f BANÇAIS EN AMÉRIQUE. ' tll
dkes; une autre (Pullmann) se charge des 'wftgpoi de hxxe, palace^ars; une autre (Eœp^sS'Co) s'occupe des bagages des voyageurs ; une autre établit des restaurants pour les trains, etc.
Et y chacun de son côté , on ya de Tavant , de concert, sans se gêner récipro(juement, et, quand Tentreprisp est terminée , quand la ligne est' livrée à. la circulation, tout mai^che avec entente^ ardeur ^t vigilance, car Tintérèt est
CQIBSiUD.
Comme ces gens-là entendent et pratiq^eht Tassociation l
Que oe système soit infiniment préférable aux complications et aux lenteurs de notre monopole; qu'il soit nécessaire de modifier,
^ sinon de supprimer ce monopole, personne n'y contredit en France, notez cela ; mais nous ^¥01» la mauvaise habitude de remettre tontes
• les réformes au jour où nous ferons une bonne
*^ .petite révolution.
Nous voici aux inbntagnes Rocheuses^ et le
train gratit déjà les pentes, spufHant, tirant , geignant ; nous devons franchir la crête à niveau, n'y ayant pas de tunnel, comme au mont Genis : un travail pareil eût été trop long et trop cher surtout; or, l'exécution des* ouvrages américains est souvent aussi parcimonieuse que leur conception a été grandiose; mais, péellement, la voie sur laquelle court la locomotive est ridiculement dangereuse : nous franchissons, 4'un bond, d'énormes précipices sur des ponts, ou plutô^ des poutres branlantes : ce serait à donner le frisson si l'on avait le temps d'y penser; mais on n'a pas plutôt conscience du péril qu'on est déjà de l'autre côté, courant follement.
Un pareil état de choses ne pourrait pas durer en France.
Sur le Pacific Railway, on attend qu'un train ait fait la culbute pour bâtir des ponts en maçonnerie ou en fer.
L'événement ne peut tarder bien longtemps.
A Shermauj le point culminant de la voie,
UN FRANÇAIS EN AMÉjllQUE. 123
le train est à 8,iSl3 pieds au-deçsus du niveau djp la mer, 1^ plus grande hauteur que, jusqu'à présent, ait atteinte un chemin de fer.
L'air est vif, sec , la respiration qpr peu ^ènée , le coup d'œil superbe; tout, autour de. nous se dressent les^pi<3S sourcilleux, couverts de neige, énormes et immobiles. Dru§ et serrés comme une armée en b^^ille, les^pins comblent les, précipices, montent à l'assaut des rocs les plus escarpés ; ce paysage adpestre , inique çà et là de cascades grondantfii^'r ^ foute la sombre fraîcheur, l'éclat tranquille d'une - toile de Ruisdaël, et parfois me rappelle la poésie voilée des montagnes d'Ecosse.
On détache le train îde la locomotive, et nous voilà partis , glissant sur les pentes des monts Wasatch, vertigineusement, avec un grondement de tonnerre que répercutent tous les échos.
. SalhLake-City. Donc f me voici chez les Mormons. Je m'informe d'un hôtel : on m'indique
célfii de Towmimd, un apôtre de TÉglise moriBonne* « Un apôtre restaurateur , me dis-je, c'est biaarre : allons chez Townsend. »
A mon arrivée, l'illustre « saint du dernier jour » me bénit *: néanmoins y je ne sens pas la grâce descendre en moi, malheureux impie que je suis; on m'installe dans une ravissante petite chambre donnant sur le jardin, aux fenêtres ombragées* de cotton-woods , d'ailantes et d^cacias. A DéseM, pays de l'abeille (c'est ie nom que les Mormoi» donnent à leur cité), toutes les 'maisons «ont ainsi entourées, et cela donne à la, ville unchatmant aspect.
J'ai demandé à Townsend de me présenter à Brigham Young : il hésite. « Quelle est votre profession? me demande-t-il. — Journaliste.
— Oh! répond-il , Young ,1e tout-puissant, dit que les journalistes sont des bavards -, il ne les admet pas volontiers auprès de lui. »
Et il fait bien, ma foi, ne pouvant qu'y perdre. Voilà certes un empereur qui ne fera
pas la faute de . rendi^e sa monarchie constitutionnelle et qui»^^^ cela^ sera logique.
Je viens de rencontrei: a Sa Slajesté » dans Main-street. Toute la population s%cline iteli^ gieusement devant lui y moi comme les autres, plus que les autres, car , en Mormonie, il ne faut pas broncher sur l'article des ^nuffexions. Young a soixante-quatorze ans / un collier de barbe grise, un extérieur simple, une
figure pleine de bonté ou plutôt de bonhomie, n'ayant rien d'extraordibaif e , sauf les yeux, qui dénotent une pénétration étonnante. Il faut en effet que cet homme soit fort, pour tenir cent mille âmes tremblantes sous sa loi.
H gouverne seul : la Chambre qu'il s'est donnée n'est pas législative, et sa seule mission est d'enregistrer les mandements du pape-empereur. Il est le trésorier de la communauté : c'est lui qui achète et revend la plus grande partie des produits agricoles ; ajoutez qu'il fait la banque ; qu'à toutes ces petites industries il s'est
amassé un joli pécule de 1 00 millions ; que, dès l'arrivée au Lac-Salé d'un convoi d'émigrants, il se fait amener les femmes les plus jolies, pour les sanctifier au fond d'un tabernacle qui ressemble à une alcôve ; que beaucoup de jeunes dévotes tiennent à épouser spirituellement Smith f et qu'alors , temporellement , c'est Young qui remplit le rôle de son prédécesseur ; que, toutes lès fois qu'un Mormon part en prédication, il est d'usage qu'il désigne quelqu'un pour aller, de temps à autre, faire une visite à sa feinme, afin que la pauvre chérie ne s'ennuie pas trop, et que ce bienheureux substituant est
souvent le Président; tout cela pourra vous donner une idée des charmantes prérogatives dont Young est investi.
Je me ferais bien Mormon , mais je voudrais être le pape : qu'on se le dise, au Lac-Salé.
La prostration morale de ce peuple devant Young est étonnante : Brigham est pape et empereur. Pour trouver dans l'histoire des
exemples d'un pareil despotisme , il faut remonter jusqu'au gouvernement sacerdotal égyptien, dont le mormon isme n'est qu'une résurrection. Il était , du reste , nécessaire que la muette obéissance fût le principal dogme de cette société bizarre, qui ne peut se soutenir qu'à la seule condition de n'être point discutée : c'est, maintenant, l'âge d'or du mormonisme, en tant que religion ; quand, au lieu d'un dogme à croire, il faudra des systèmes raisonnes, quand il faudra expliquer le pourquoi, quand, aux croyants, auront succédé les philosophes, alors les beaux jours de cette secte seront passés.
A cette épreuve,^ le christianisme lui-même périclite.
Ce Young, avant d'embrasser la profession qu'il exerce maintenant , était peintre-vitrier ; et, à ce propos, je dois dire qu'une chose m'a toujours particulièrement étonné dans ce paysci, à savoir, la facilité prodigieuse qu'un Américain a de faire tous les métiers, si disparates.
si incompatibles qu'ils puissent paraître. You» pouvez trouver le même homme successivement menuisier , coiffeur , jurisconsulte y matelot , dentiste y aubergiste , boulanger , acteur, boucher, journaliste, épicier ou député au Congrès, portant partout son bon sens pratique, soii dédain pour les formes et les choses reçues.
Young aime , encourage et fréquente beaucoup le théâtre. Ses filles sont actrices. Il comprend que les hommes aimeront toujours ce genre de divertissement moral; il voit là un moyen^facile de frapper leur imagination, de leur inculquer les saines doctrines et la morale pure. Tout cela n'est pas mal vu et vaut bien notre système, lequel consiste à faire du théâtre l'exposition et souvent le piédestal de tous les vices, comme de toutes les corruptions.
Le pape-empereur aime beaucoup à danser :
il a été appelé le grand prêtre àe la joie^ On adore le bal à Deseret, et, dans Social-Hally on
peut assister souvent, soit à des entrechats bibliques, exécutés par des apôtres, soit à des cotillons où tout le monde figure : pape , prophètes, saints, évèques — et mAme quelques pécheresses.
Le révérend Townsend m'a mené au tabernacle, qui est fort laid : on dirait une chaudière renversée. C'était l'heure de l'office, et Young prêchait ; il a parlé sur V ingratitude^ Son sermon a été éloquent,plein de pensées neuves, de comparaisons piquantes, frisant un peu le vulgaire.
Mais l'auditoire est là, attentif, bouche béante , buvant les paroles du grand prêtre ; c'est plus que de la piété, plus que de la ferveur, c'est du fanatisme.
D'où vient cela ? Gomment se fait-il que tous ces hommes qui, hier, étaient des paysans sans aucune croyance, des vagabonds n'ayant de loi que leur caprice , des gens habitués à mettre
au-dessus de tout les intérêts matériels , pris, du reste , dana les classes les plus dégradées de la vieille Europe; comment se fait-il que ces hommes soient devenus, tout à coup, des fidèles ardents, dociles, religieux ? car, il ne faut pas* s'y tromp)^, rien n'est plus complet que leur dévouement, plils entier .<|ue leur foi.
Ce serait presque une énigme, si Ton ne réfléchissait à l'influence extraordinaire du « milieu » : ces hommes se trouvent jetés, tout à coup , sans préparation, sans volonté contrafre du reste, dans une atmosphère de dévotion intense; ayant le moral trop faible pour résister à l'entraînement, ne s'y efforçant point, au surplus, ils s'anéantissent , ils se fondent dans la grande communauté et deviennent euxmêmes enthousiastes disciples , sectateurs aveugles du proj^ète.
Qu'hu petit ruisseau bien calme tombe dans un torrent, le ruisseau n'arrêtera pas le torrent, mais le grossira.
Chaque Mormon peutavoir autant de fenunes
qu'il en peut nourrir, dit le livre de Smith. Dans la vérité des choses, ce sont plutôt lei^ femmes qui soutiennent le mari, de leur travail et de leur industrie ; vivant dans de petits cottages isolés, elles emploient leurs économies à se faire un intérieur charmant,, où le maître soit choyé, fêté, ass«z ppiir désirer y revenir,, sinon y restef ; elles s'appliquent à le captiver, à l'accaparer , suprême but de la fenune , comme savent ceux qui l'ont observée un peu; voilà donc à quoi se bornent leurs rivalités, et, au fond, ce n'est pas pour le maître une chose si désagréable.
Young a pensé qu'il fallait éviter les querelles de femme à femme , et il a , tout de suite , trouvé le moyen pratique : la suppression, pour les femmes, de la vie commune : c'était la polygamie sans le sérail.
Méhémet-Ali disait que, dané sa carrière, ii n'avait trouvé que deux difficultés : établir la discipline dans son armée et la paix dans son harem.
Méhémet-Ali n'était pas de la force de Young.
Ce qu'il y a de neuf dans cette religion, c'est qu'elle établit. la sainteté du mariage. Toutes les autres doctrines ^ ou à peu près, vantent le célibat comme l'état par excellence de l'âme supérieure , laissant le mariage à la multitude des pécheurs et des âmes faibles. L'idéal de la femme grecque était Yesta; celui de la femme chrétienne fut la Vierge ; le modèle , ici , c'est mistress Angell, épouse de Brigham Young , mère de cinq enfants. La plus grande gloire d'un Mormon, c'est d'avoir une nombreuse famille ; créer, c'est faire plaisir à Dieu ; le devoir conjugal est un article du dogme, un rite sacré. Le célibataire n'est pas bon Mormon ; il est vu d'un mauvais œil par la communauté ; l'armée n'aime pas les déserteurs.
Une chose bien digne de remarque, encore, c'est que le mormonisme ne considère pas le
On français en Amérique. 133
travail comme une expiation y mais y bien au contiïiire, comme une sanctification. Selon Youngy produire de ThAilè^ moudre du blé, voilà des actes méritoires aux yeux de Dieu, infiniment plus que toutes les contemplations ; pour lui , c'est Marthe qui aurait choisi la meilleure part: Dieu, dit-il, aime mieux voir ses enfants cultiver le sol que de les mtendre prier, et il fait plus de cas d'une journée de travail que de la récitation d'un chapelet. Les évêques inspectent les labours, les semailles, les prairies de leurs ouailles, et sont euxmêmes meuniers, agriculteurs, mécaniciens, planteurs , fabricants ; on a appelé l'épiscopat mormon le « clergé du travail ».
Voilà un Évangile qui ne pouvait prendre naissance qu'en Amérique.
A Salt-LakerCity y la population est généra-
lement belle ; il faut excepter les arrivants, les
. nouveaux immigrés, qui ont la lourde structure
des paysans européens : mais , à mesure qu'ils
vivent au Lac-Salé y on voit l^ur teint devenir plus clair et leurs formes plus délicates. Dans rinde, au dire du fameux voyageur capitaine Burton, il suffit d'un séjour de quelques années pour détruire l'éclat de la peau et détériorer là beauté des proportions , surtout chez les femmes. Pourquoi ne pas admettre qu'une semblable influence , en sens contraire, soit exercée par cette admirable vallée , par cet air vif et doux comme celui de la Grèce?
Et n'est-il pas vrai de dire que le climat, c'est l'homme?
Après le repas, aujourd'hui, j'ai eu un entretien fort intéressant avec une des femmes de Townsend. Je lui demandais pourquoi elle avait épousé ce vénérable apôtre et j'insinuais, à ce propos, qu'en France, se mariant avec un jeune homme, dont elle serait l'unique compagne, elle aurait un peu plus de distractions qu'avec le digne prélat, lequel était rempli de bonnes intentions, je n'en voulais point douter,
mais devait se trouver à la tète de soixante-dix hivers et de cinq épouses.
« Vous êtes un philistin m, me dit-elle.
J'en tombai d'accord.
(c Et vous jugez ces questions avec vos idées profanes. Il faut, dans cette vie, ne l'oubliez point, songer sans cesse au salut de son âme. Eh bien! supposons que je vous aie épousé, vous, au lieu de Townsend. »
Je fis un geste : cette supposition me flattait, peut-être plus que de raison , et je tremblai un instant de -devenir apostat.
« Avec ce dernier, continua la petite prélate, j'aurai, après ma mort, dans le ciel, une glorieuse place ; car il est écrit que la femme occupe devant le Tout-Puissant le même rang que son mari ; tandis qu'avec vous....
— Avec moi, interrompis-je, c'est tout juste
si nous pourrions entrer dans le royaume des élus, car je suis un grand pécheur, je l'avoue avec humilité ! »
J'éprouve le besoin d'ouvrir ici une paren-
m UN FRilNÇAIS EN AMÉRIQJUE.
thèse : on doit trouver que je pafrle souvent des femmes dans mes notés de voyage ; cela est vrai, et la raison en est que; pour moi, l'étude de leur condition, de leui$ mœurs,- de leurs pensées, révèle presque toute' la physionomie d'un pays et donne souvent le vrai mot d'une civilisation.
AU Lac-Salé, il naît plus de femmes que d'hommes. C'est, du reste, un fait commun à tous les pays polygames et qu'on m'avait déjà fait remarquer en Turquie, par exemple. Il y a là une loi physiologique qui se manifeste partout où l'homme est épuisé par Tabus du plaisir. On pourrait donner sur ce chapitre mille détails , mais ils sont beaucoup trop intéressants pour être imprimés.
Les cérémotiies d'initiation mormonne ne sont déjà plus assez secrètes, au Lac-Salé, pour qu'un étranger ne puisse parfaitement se renseigner à leur sujet. Elles ont beaucoup de
VN FRAHÇàI^ £N AMÉRIQUE. ' 137
rapporte avec celles des francs-maçcms et wut destinées, ccrmme elles, à frapper l'iuiagmatiôû d^ néophytes par des rites aussi mystérieux qu'effrayants, mais frisant parfois Timmora^ lité. Aitei, ou rëprésMte la. création, ta femme sortait du sein de Thomme, etc. . • et il payait. . . Allons, c'est trop difficile à raconter.
C'est en 1 827 qu% Joseph Smith fit ses pnemières révélations. Vous savez en quoi consiste la fable qu'il imagina.
Les Indiens d'Amérique sont un débris du peuple d'Israël, qui vint aborder sur le nouveau continent, à une époque reculée. Depuis, ils sont tombés dans une extrême barbarie, et les derniers prophètes ont enfoui leurs annales, écrites sur des feuillel^ d'or, dana les flancs d'une haute montagne. Un ange a remis le livre sacré à Smith, qui l'a traduit au moyen de deux pierres données par Dieu, VUrim et le TAwmmim, lesquelles forment une. lunette, surnaturelle, sans laquelle en ne peut comprendre les
caractères étranges du livre. On remarquera que personne n'a vu les feuillets sacrés et que Smith les traduisait derrière un rideau. Que tout cela est donc réjouissant 1
n en a donné des copies, mais le docteur AiUhon a déclaré que les lettres étaient tout simplement des caractères empruntés , pris à toutes sortes d'alphabets et placés dans d'autres positions.
Grâce à des recherches et à des révélations , ou peut voir clair, maintenant, dans toutes ces supercheries. On sait qu'en 1809 un certain SaUmon Spaulding^ ministre protestant fort instruit, fit un roman, intitulé : Manuscrit trouvé , dans lequel il imagine cette arrivée d'Israël en Amérique. L'œuvre du ministre fut remise à un prote , qui est précisément Sydney Rigdom^ VOmary ou plutôt le compère du nouveau Mahomet , et , très-certainement, c'est de là que vient l'inspiration primitive de Smith , qni s'appropria la fiction de Spaulding.
Joê Smith, évidemment, n'était pas un homme ordinaire. Usez ses révéliations : au
milieu de mensonges grossiers^ comme lorsqu'il prétend que Jéhovah ordonne aux Mor mons de le nourrir à rien faire , lui, son serviteur chéri, ivous y rencontrerez une certaine grandeur^ une poésie de haute allure, une indéniable largeur de vues qui font que vous le comparerez à Mahomet,^ avec lequel , à mon sens, il a beaucoup de rapport, comme individu. Mais sa doctrine ne vivra pas comme celle de l'Arabe, et son nom n'aura pas, dans les siècles, le même retentissement. C'est qu'il n'a pas, comme le célèbre coraïte , résumé les aspirations de tout un peuple.
« Les novateurs, a écrit un de nos grands hommes, ne sont forts que parce qu'ils personnifient les vœux d'une nation ; il les devancent, voilà pourquoi on les persécute, mais ils les expriment, voilà pourquoi on les suit. » C'est ce qui distingue le grand Mahomet du pauvre Joe Smith; voilà pourquoi l'un est devenu le prophète révéré de millions de fidèles, et pourquoi l'autre est et sera toujours considéré comme un véritable bohème.
Smith oublia que^ pour frapper l'imagination des hommes, d'une façon durable, il faut mépriser leurs plaisirs, repousser du pied leurs idoles , et se montrer ainsi d'une autre essence qu'eux* On connaît la scandaleuse aventure dont il fut le héros, avec une certaine madame Forster, jolie créature à qui il essaya de prour ver qu'elle devait être à lui, Dieu ayant fait une expresse révélation à ce sujet. La provocante brebis, frémissante des effluves de la foi, allait céder, et Smith commençait à entrevoir la douce récompense de son éloquent et sensuel sermon, lorsqu'au milieu de cette conversation biblique, survint M. Forster, homme ^ borné et impie, qui mit le prophète à la porte, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'un simple commis voyageur.
L'histoire fit du bruit ; ne pouvant nier, Smith avait la main forcée. Il inaugura sa fameuse théorie de la femme spirituelle, la polygamie. Et c'est cela précisément qui sera la cause de la ruine du lAormonisme. Ne voyez-vous pas que tout cela s'enchaîne et
UN, FRiINÇAIS EN AMÉRIQUE. . 141
qu'un pouvoir humain doit périr, quand il n'est pas fondé sur le respect des loi3 naturelles et les règles immuables de la vie dé société?
Quoi qu'il en soit , je ne saurais trop insister sur la moralité, apparente du moins, de toute cette société. Pas un cabaret, pas un tripot de jeu, pas une fenune dans les rues, pas de maisons de tolérance, pas d'adultère; pas plus ici qu'en Turquie, un étranger ne peut avoir d'aventures galantes, et il y a de cela une excellente raison.
Dans tous les pays polygames , les hommes sont jaloux, ils surveillent leurs femmes constamment, et, partout où la femme ne pevt pas faire autrement, elle est envers son mari d'une fidélité admirable. Un étranger (gentile) qui ne serait pas réservé pourrait bien recevoir la visite de deux ou trois saints qui le plongeraient incontinent dans le lac Salé.
VoxxT un Français, la discussion n'est pas fa-
cile avec un Mormon. Je disais, hier, à Townsendy lequel est devenu mon ami, que la polygamie est dégradante pour la femme.
n ne répondit qu'un mot, mais il me fut morteU
ce Gela vaut mieux, dit-il , que votre prostitution. »
Les Mormons, désonùais, ne peuvent prospérer; l'éloignement leur donnait du prestige. Le chemin de fer a jeté autour d'eux la civilisation, qui les tuera. Cette excroissance, au demeurant malsaine, quoi qu'il y paraisse,, finira par se résorber dans le corps robuste qui l'environne^ mais Young a vu le danger ; aussi •parle-t-on d'un nouvel exode. Ce qu'il a appelé a l'ordre d'Enoch d était tout simplement un moyen de s'assurer du nombre des fidèles sur lesquels on pourrait compter, au cas où Ton abandonnerait le Lac-Saié. Le roi des îles Sandwich, Kidàkauaj est converti et offre à Brigham Toung de faire du mormonisme la religion
d'Etat dans son royaume. Et il est presque probable que le pape acceptera/ si ce n'est déjà fait.
Voilà qui est fort bien , mais je ne croyais pas le roi Kciakaua aussi voluptueux.
Une autre raison de Teffondrement probable ^ de cette société, c'est la tranquillité parfaite où * on la laisse. Réflécliissez que sa fortuné, sa celébrité, ses progrès ne datent que du jour de l'assassinat du prophète. Persécuter ujie religion , c'est le plus sûr moyen de lui attirer «
des fidèles. Qu'un imbécile ressuscite l'antique culte des poireaux, et qu'un gouvernement décrète de mort tous ses adeptes,' cette secte couvrira le monde.
Je vais, çnfin, quitter la cité du Lac-Salé, et sa singulière population, mais je n'oublierai pas les quelques jours que j'ai passés là, au milieu de la société la plus curieuse qu'il soit donné au voyageur d'étudier, parmi les nations civilisées. Cette société, on ne peut se défendre de
radmirer, si Ton considère les étonnants et merveilleux résultats qu'elle a produits. Et pourtant y Young est un monarque absolu.
C'est à se convertir au despotisme, ma parole.
Le séjour que j'ai fait au Lac-Salé m'a, dU ' reste, démontré que le prdgrès matériel et le mouvement civilisateur sont aussi mepeilleux, dans ce pays livré au pouvoir, d'un seul, que dans la républicaine Amérique.
En ce qui concerne le développement des peuples, la forme politique du gouvernement . a moins d'importance qu'on ne le croit en France. Je suis peutrétre le seul tgii professe cette opinion, mais cela ne prouve pas qu'elle soit fausse.
Un professeur de l'Université de Notre-Dame (Indiana), le révérend père L., a bien voulu m'inviter à visiter cet établissement, l'un des plus grands de l'Amérique. On me dit que je
puis le prendre pour modèle de l'instruction supérieure aux États-Unis, Voilà deux jours que j'y suis installé, après avoir été accueilli de la façon la plus charmante du monde. J'ai mon couvert mis à la table des Pères, parmi lesquels J>emicoup sont Français. On m'offre dli vin, à la ôànté de la patrie, qu'ils aiment ici bien mieux que nous autres, je vous assure; ils me montrent leurs cellules, leur musée, leur observatoire, leur imprimerie, oii ils publient un jourpal {Y Ave Maria); leurs arbres, ♦ leurs fermes. Tout est propre, soigné, comme gênéralement dahs les monastères ; ne faisant presque plus partie de l'humanité, tout l'amour de ces .hommes a passé là, dans la nature.
x( Troùyezrvous quer c'est aussi bien qu'en France? w me demancle-t-on. Je m'arrête de- • tans leur église, que Ton bâtit. « Elle sera trèsbelle ; il faudra revenir quand elle sera finie »,
me disent-ils. • .
Ils ont compris qifun sombre visage est un tilam masque pouf lâ,/feligîon j ils l'ont» faite aijtDable et enjouée. • ,.
Et nous passons de longues heures à parler d'instruction sous les grandes avenues du parc. '
L'établissement universitaire de Notre- Dame, qui est bâti dans une belle et saine campagne , est réellement superbe ; et , en France, aucun de nos lycées n'en approche.
Les couloirs sont larges, les plafonds hauts, les salles d'étude et de classe propres, spacieuses, ventilées avec un soin extraordinaire, l'été, et chauffées, l'hiver, au moyen d'une machine à vapeur, qui permet d'avoir l'eau chaude et l'eau froide à tous les étagQS. De grandes prairies, d'immenses allées ombreuses, un lac, alimenté par des sources d'eau vive , permettent aux élèves de courir, de se reposer, de prendre les bains, de se promener en barque, ou de pêcher, au moment des. récréations.. ' "
L'histoire de cet établissement, qui est, en même temps, une école primaire, un collège, un couvent et une université, rend bien
compte de l'esprit américain. En 1842, le père Saurain fonde un, collège, dans une plaine inculte occupée par les Indiens. En 1844, la législation d'Indiana lui accorde le droit de s'ériger en université, et de délivrer des diplômes. Alors, on élargit les cadres, on appelle d'autres professeurs, on forme un corps académique. Et voilà l'Indiana doté d'une université, sans bourse délier. L'État ne surveille pas du tout les classes ; mais il est de l'intérêt même des administrateurs de l'université, pour attirer les élèves, de rendre les études fortes et de ne délivrer de diplômes qu'à des jeunes gens instruit».
Je me suis rendu compte de la somme d'instruction que représentent leurs grades de ba-:. cheliBr et de licencié es sciences,^è§ lettres, de licencié en droit et docteur en médecine ; elle est Ja iflême ,gu'en France et roule sur le même
abamp,'abso^m#nt. La swle différence con-
siste en ce qpie^ à côté des écoles classiques
(rclassjical works), il y a les cours commer- ^iaux, qui sont les plus suivis. Et il est constant
Wi'
qu'à la fin de l'année scolaire il y a plus de masters of accounts (maîtres des comptes) que de bacheliers.
Les élpves travaillent aux mêmes heures que nos lycéens et n'ont pas plus de récréation.
L'année scolaire est de la même durée. Les va-4 cances ne comprennent pas les mêmes mois, mais sont aussi courtes que les nôtres.
En un naot, je ti'ai point constaté de différence notable ^ dans les études classiques, et, plus généralement, dans le système d'instruction, entre les universités américaines et; les lycées français. Eh bien! à ce genre d'instruction, je fais un reproche capital : il fait trop travailler les enfants.
L'éducation anglaise est toute différente, et cela m'apparut clairement, lorsque je visitai l'université d'Oxford, où ja trouvai comme une résurrection dé l'éducation antique, de cette éducation qui garde l'équilibre entre la vie physique et la vie inteHectuelle, qui donné une place prépondérante aux exercices du corps. • .
Reportez- VOUS aux Grecs et aux Romains :
« Chez eux, dit M. Taine, quand le jeune homme avait été au gymnase, au bain, qu'il avait écouté ses maîtres sous le Portique, les orateurs à l'Agora ou au Forum, la journée était finie. » De là cette harmonie complète du corps et du cerveau, de là ce calme, cette beauté tranquille, venant de Taccord des fonctions vitales. Mais l!homme, anse développant, s'est, pour employer Texpression heureuse du même auteur, « déjeté tout d'un côté, par lar prédominance de la vie nerveuse et cérébrale, par Teffort disproportionné » •
L'homme fléchit sous le poids accablant des connaissances acquises : le faix de ses inventions et de ses idées lui déforme les reins. Mais on ne voit pas cela en France et en Amérique : on veut faire engloutir à un enfant toute k science humaine , ce qui est une simple'folie. On l'enferme dans une boite étroite où il étouife et d'où il sort deux fois par semaine ; il travaille onze heures par jour, plus qu'un membre de l'Institut, à une époque où il n'est pas en-
core formé, et les professeurs voient d'un bon œil qu'il lise à la récréation, au lieu de jouer et de courir. On en fait ainsi un pur cerveau.-..,
ou un cul-de- jatte.
J'adresserai encore une critique à notre système d'éducation supérieure, et, conséquemment, à celui des États-Unis. Il ne développe pas assez les langues vivantes , tandis que la place prépondérante est donnée aux langues de peuples morts depuis des siècles. Pourtant, lequel est réellement le plus instruit , le plus utile à son pays, du jeune homme qui parle couramment l'anglais et l'allemand, ou du petit phénomène qui fait des phrases grecques comme défunt Démosthène , ou aligne des vers latins à l'imitation de cet excellent Virgile Maron? Ces j eûmes savants, impropres à tout ce qui touche la vie pratique et usuelle, n'est-ce point là une pépinière de déclassés ?
J'engage fort* mes compatriotes à lire la biographie deâ Qhefs de la Commune.
Rbtrânchez donc de vos programmes les choses antiques qu'ils contiennent ; faites étudier son siècle à l'enfant ; apprenez-lui deux ou trois langues vivantes; développez largement la gymnastique; augmentez la durée des récréations; mettez tous les collèges dans les campagnes; l'argent qui vous sert à distribuer des prix comme eeluî-ci : Marie ^ ou la vertu récompensée, employez -le à former des bourses pour des voyages que vous accorderez à deux ou trois élèves distingués , ne donnant aux autres que des mentions honorables ; et alors , vous aurez une vraie , une solide édujoation, au lieu de celle que vous préconisez maintenant , laquelle est dangereuse dans ses moyens-, et loute de donvention dans son but.
A quelques milles de Notre-Dame, est l'université de Sainte-Marie, pour les jeunes fflles. J'ai été admis à la visiter, et je suis resté émerveillé des vastes proportions j de la propreté, de la salubrité de cet établissement que j'ai pu
étudier dans tous ses détails. Toujours cet accueil cordial et^imple : « Revenez demain, me dit-on; nous ferons chanter les élèves devant vous. » Ces élèves sont fort instruites , comme j'ai pu en juger.
En France , je ne pourrai visiter aussi complètement un couvent de demoiselles qu'après avoir atteint un âge fort avancé , la sœur tourière ayant l'habitude de se signer, avec toutes les apparences de la plus profonde terreur, d'aussi loin qu'elle aperçoit une moustache.
Le plus bizarre établissement que l'on ait imaginé pour l'éducation des filles, c'est le collège d'Oberliriy dans lequel on reçoit et instruit, ensemble, des jeunes gens et des jeunes filles de quinze à dix-huit ans : on a fait beaucoup de bruit, ces temps derniers, autour de ce couvent-collège. On prétendait que le système offrait beaucoup d'avantages, sans le moindre danger; on publiait des statistiques séduisantes, des rapports superbes.
UN FRANÇAIS £N AMÉllIQtJE. 153
J'ai voulu savoir ropiiÛQn du doyen de Notre-Dame sur ce collège célèbre : il m'a répondu ceci :
« Voulez-vous que je vous donne le nom de vingt jeunes filles qui en sont sorties en^ ceintes ? »
A la bonne heure : je m'en doutais. Âussi^ je ne m'y reconnaissais plus.
A côté de ces grands établissements pour l'instruction supérieure, dont la direction comme la création sont laissées à l'initiative particulière , il y a les écoles publiques fondées et entretenues par l'État.
Depuis que je suis dans ce pays, je visite toutes celles que je rencontre. Voici quels sont les principes du gouvernement 9u sujet de l'instruction primaire :
Il considère qu'il est de son devoir de faire participer le peuple entier à cet inappréciable bienfait. Il a voulu que ses écoles fussent gratuites ; mais il respecte trop l'individu pour avoir osé les faire obligatoires.
Dans chaque commune , ce sont les habitants qui fournissent (par un vote) les fonds nécessaires à la construction de l'école, à l'achat du mobilier, au salaire de l'instituteur. Le suppléaient est fourni par l'État, qui , en récompense, exige qu'on lui fasse des rapports sur les classes, et peut ainsi assurer l'unité de direction.
Ouvertes à tous les enfants des deux sexes , depuis cinq jusqu'à dix-huit ans , les commonschools sont l'équivalent de notre enseignement primaire à tous les degrés , de nos cours spéciaux, et, en grande partie, de l'enseignement de nos lycées.
Ainsi, l'élève qui a passé successivement par la primar-schooly la grammar-school et par la hfgh'School sait lire , écrire , compter ; il connaît l'orthographe, l'arithmétique, le dessin, la physique, la tenue des Hvres, l'histoire des États-Unis , la littérature américaine , les sciences exactes, naturelles et physiques, le français et l'allemand.
Malheureusement, peu de jeunes Américains
parcourent ce cercle complet ; car les affaires les réclament, et l'instruction, pour elle-même, il faut le dire, ne séduit pas le Yankee. Il apprend les éléments et quitte l'école; ceci justifie les paroles suivantes de M. de Tocquevilla :
(( Il n'existe pas au monde un pays où , proportion gardée, on rencontre aussi peu de savants et moins d'ignorants qu'aux États- Unis. »
La commune, en même temps qu'elle vote les fonds pour l'instruction, nomme un bureau d'éducation, board of trustées, pour surveiller l'école, et il parait que cette surveillance est excessivement stricte. Nos commissions cantonales sont issues du même principe , et Ton sait ce qu'elles valent. Voilà un exemple d'une institution identique dans les deux pays : en Amérique, elle fiait une œuvre bonne et grande ; en France, elle n'est qu'une ridicule superfétation.
C'est que nous manquons d'initiative, et que nous avons contracté l'habitude d'obéir à des ordres extérieurs, au lieu de prendre en
nous-m^mes notre force d^inopulsion ; c'est que nous ne sentons pas assez énergiquement le devoir nécessaire ,, pour mettre en avant notre responsabilité individuelle. Cette faiblesse de conscience disparaîtra- t-elle? Evidemment oui ; mais il faut , pour cela , un long exercice de la vie puWique. Ce n'est qu'en se servant du bras débilité qu'on lui communique, à nouveau, la force et la vigueur.
Quand on voit ces écoles publiques si bien organisées, quand on voit l'instruction si largement répandue, ici, on ne peut s'empêchfer d'envier le sort de ce pays. On comprend pourquoi la vie publique y pourrait être plus sage, le progrès plus facile, que partout ailleurs.
Ici, en effet, le peuple fait lui-même ses affaires, au moyen du suffrage universel; et s'il les fait mal, ce n'est pas la faute de son éducation, car il a été à l'école, et il sait lire.
S'il trébuche, son excuse n'est pas qu'on l'^it laissé dans l'obscurité.
Nous aussi, nûus avons le suffrage universel ; mais notre paysan, qui en est le maître, notre paysan est ignorant. Nous avons confié un ftisil à un aveugle : il en doit résulter des malheurs.
Ah ! on s'agite, en France, on fait des discours, des projets, on parle de réformes politiques et sociales : mais il faut toujours, en fin de compte, remettre la solution de tous ces problèmes à un suffrage inintelligent; il faut toujours se servir de cet instrument dangereux et imparfait, de cette belle lame sans poignée avec laquelle la main se coupe. Nos gouvernants ne suivent pas l'ordre* logique des choses : ils oublient que l'instruction est la source de tout.
Voyant l'arbre qui périclite, ils veulent le soigner par les feuilles et non par les racines.
Revenons en Amérique. Le- système des écoles publiques, que je viens d'exposer, ne
satisfait pas tout le inonde , il s* en faut; c'est qu'on ne l'applique pas dans son esprit et qu'on n'y pratique pas, ainsi qu'on le devrait, la séparation de l'Église et de l'État. J'en parlais aujourd'hui avec un Américain catholique : (( On a posé en principe, disait-il, afin de rallier tout le monde à ces écoles , qu'on n'y parlerait point de religion, ce soin devant être laissé aux écoles du dimanche : malheureusement, les instituteurs, qui presque tous sont méthodistes ou presbytériens, lisent et commentent la Bible en classe : le principe est violé, 11 s'ensuit que les catholiques, ainsi que les adeptes des autres sectes protestantes, ne peuvent y envoyer leurs enfants. Et voilà que nous payons un impôt dont nous ne pouvons bénéficier. Pourquoi ne fait-on pas comme au Canada, où l'on remet à chaque religion une partie de l'impôt, proportionnelle au chiffre de ses adhérents? »
(( Le catholicisme a-t-il de l'avenir aux États- Unis? » demandais-je au révérend père L^
« Depuis 1863 9 me dit-il , le nombre des fidèles a doublé : nous sommes maintenant neuf millions , ^et dans cinquante an& TAmérique sera catholique. »
— Mais le protestantisme ?
— Le protestantisme est divisé en mille sectes; arrivé déjà à cet état qu'avait prédit Bossuet : autant d'Églises que de têtes, il ne sera bientôt plus que poussière. Jugez plutôt; voici les principales communions : méthodistes, luthériens, congrégationalistes , épiiScopaux, presbytériens, anglicans, quakers, mprav^, unitaires, dunkériens, universalistes,weshByens, sabbatariens , campbellistes , baptistes libres, baptistes de la vieille école , millénaires , taylorites, putneyites, svedemborgiens, comeouters, schwenkfelders. . . Je pourrais continuer. La plus forte de ces églises, le méthodisme, ne compte que 1,600,000 adeptes; elle a pour elle le gouvernement, maïs nous avons le nombre; et ici, le nombre est roi.
Considérez encore ceci , à savoir que le fondement de ridée protestante est que chaque
fidèle, Bible en main, peut et doit se créer une foi; or, rien n'est plus propre que ce dogme à effrayer l'Américain, homme pratique, aux idées claires , f armer ou marchand , peu enclin aux discussions théologiques , aux spéculations religieuses. Si cet homme éprouve le besoin d'une religion, — et il l'éprouvera au milieu de cette société troublée , qui se résume en trois mots : lutte, inquiétude, égoïsme, — tenez pour certain que, tournant le dos au protestantisme, composé de rivalités, de contradictions et de confusion, il ira droit au catholicisme dont les dogmes, assis, immuables, lui fournissent l'appui qu*il demande, le refuge qu'il cherche, dont la croyanice révélée raffermit son âme, en proscrivant les doutes, les indécisions et les découragements.
— Vous avez donc confiance en l'avenir?
pourtant vous m'avez dit que l'État protège
tvos adversaires. ' f
— Tant mieux ! nous n'avons pas. à payer sa protection par des compromis, des égards, des ménagements. Du reste, demeurez con-
UN FRANÇAl:^ EN AMÉRIQUE;. 161
vaincu que l'alliance de l'État est toujours onéreuse pour l'Église ; on ne croit pas cela en France , on y viendra , après bien des déconvenues , mais on y viendra ; et ce que le gouvernement de Grant pouvait faire de mieux pour notre avenir, c'était de ne pas s immiscer dans nos affaires et de nous laisser libres de travailler au salut de cette nation.
Nous sommes énergiquement conduits par nos chefs spirituels ; nous avons organisé nos diocèses sur une grande partie du territoire, et, peu à peu, nous prenons racine dans le pays ; nous bâtissons des églises superbes pour frapper l'imagination; nos sociétés de Saint-Vincent-de-Paul, nos sœurs de charité forcent l'admiration de tous; nous écrivons dans les journaux, nous en fondons, pour nous défendre, sinon pour attaquer; nous inaugurons des universités ; instruire les enfants, c'est faire un grand bien et s'assurer une influencé profonde; nous provoquons les discussions; nous instituons des conférences ; nous faisons de la propagande à l'américaine ; nous publions
des brochures que nous répandons à profusion ^ dans les villes, les gares, les wagons, les om* nibus ; nous nous mettons franchement dans le monde actuel ; nous employons les moyens du siècle ; nous nous sommes faits Yankees ; dans nos mains, Tantique esquif de TÉglise est devenu bateau à vapeur.
Et nous marchons courageusement dans cette voie, nous accomplissons^ notre mission , nous parachevons notre œuvre , avec l'ardeur de gens qui n'ont, pour les arrêter, ni les joies, ni les soucis de la famille. »
Mais il me faut dire adieu à l'université de Notre-Dame, et c'est avec un vrai regret que je quitte tout ce monde, qui m'a si bien et si cordialement accueilli, que je tourne le dos à cette ravissante campagne de l'Indiana, à ces longues ali^s de tilleuls, où j'ai passé de si bons instants : j'ai promis d'y revenir, mais Dieu sait si jamais je pourrai tenir cette parole, et je serre la main des professe\irs , mes com-
patriotes^' comme d'amis que, peut-être, je ne dois pîus revoir.
Dans cette chaude atmosphère de la h'berté des cultes, on a vu pousser des plantes bien étranges. H existe, par exemple, à Oneida- Creek une société qui a pour dogme fonda-
mental la communauté des biens et des femmes. Ce sont les partisans de V amour libre (free4overs)y disciples de John Noyés, ex-clerc d'avoué.
Ils disent que la propriété est un vol, le mariage un préjugé, et qu'il est coupable à deux êtres de se dévouer l'un à l'autre pour jamais. Il est certain que la communauté des femmes est une fort agréable chose, et qu'ainsi se trouve supprimée la grande confrérie que vous savez : néanmoins, on ne peut s'empêcher d'être étonné devant une société qui pousse aussi loin le libre échange.
Ce singulier phalanstère subsiste et devient florissant, ce qui doit faire tressaillir d'aise les âmes des citoyens Cabet et Fourier.
Un voyageur raconte qu'ayant eu la curiosité de voir le village qui abrite cette secte, il fut saisi par une femme, portant une robe scandaleusement courte, et qu'il dut opposer une vigoureuse résistance à cette aimable pythonisse, laquelle prétendait avoir trouvé en lui son affinité. (Gomme avec discrétion ces choséslà sont dites !)
A la lecture de ce récit, je m'étais fait ce raisonnement sensé, à savoir que les femmes jeunes et jolies ayant trouvé, là-bas, plutôt deux affinités qu'une, il restait seulement les autres. Bien que d'un caractère naturellement assez résolu, je ne me sentais pas capable d'affronter l'affinité d'une petite horreur.
S*il vous pluU, m'étais-je dit, je n'irai point à Oneida-Creek.
M'y voici pourtant ; et peut-être convient-il de n'analyser point les raisons d'ordres divers qui m'y ont conduit.
Mais, à l'arrivée, on est loin de compte, je vous assure. Rien, dans cette société, ne répond à ridée affriolante qu'on s'en faisait de loin, et
le libre amour y est entendu d'une faï;on qui en diminue le danger, — comme le charme, aux yeux de certains touristes dépravés.
Vous saurez, en effet, qu'il faut, avant de demander une femme, avoir l'assentiment de la communauté; et les a Saints » veillent avec sollicitude à ce que leurs frères ne soient pas heureux plus qu'il ne convient. D'un autre côté, pour calmer les emportements sensuels, on veut que les jeunes gens offrent leur amour aux duègnes et que les jeunes filles soient réservées aux vieillards. Cela satisfait-il tout le monde? Je ne veux même pas le savoir.
Mais il est bien certain qu'ainsi, l'amour, au lieu d'être un duo, devient un solo^
Ainsi, voilà une société dite de l'amour libre, et que trouve-t-on en tête de son règlement, que découvre-t-on derrière ce titre alléchant « Communauté de femmes » ? Une surveillance importune sur les rapports sexuels, une censure jalouse, une ingérence permanente de tous
dans les affaires de chacun , une inquisition tracassière et despotique. Je ne connais pas d'exemple d'une pareille tyrannie ! Sous les Khalifes, on empalait les gens, mais on les laissait libres de se marier à leur guise ; et voilà qu'on n'a mêiçe pas ce droit à Oneida-Creek,
le dernier mot de la société libre. . *<
Dans le gouvernement des hommes , il y a une limite qu'on ne doit pas dépasser , un équilibre que l'on ne compromet jamais impunément. Si l'on vous dit : la licence est là, cherchez bien, vous devez y trouver aussi le despotisme — dans quelque coin.
Dans l'État de New- York, se ti'ouve Mount- Lebanon^ asile des Shakers, ces étranges adeptes d'une religion inoffensive autant que bizarre , dont le principal rite est une sorte de danse, faite de sauts brusques et de tremblements convulsifs. En souvenir des derviches du Caire et de Damas, je ne pouvais faire moins que de comprendre Motint-L6&anon dans mon itinéraire.
Une chose m'attirait surtout dans cette communauté , c'était le dogme du célibat, c'était . cette vie monacale d'une population réunie d'hommes et de femmes de tout âge.
J'assiste, depuis quelques jours, à cette
existence tranquille et silencieuse , d'oii les passion» semblent bannies; je vois les efforts x que font ces malheureux , pour vivre dans le renoncement, pour refouler les tentations, pour éloigner les idées viriles : les frères et les sœurs n'osent se regarder, les sœurs sont horriblement habillées avec des sacs* de toile, de peur d'éveiller la convoitise et d'inspirer l'œuvre de chair.
Pauvres gens, ils luttent contre l'impossible, ils veulent imposer silence à la nature : ils ne comprennent pas que cette vie claustrale est une digue qui , emprisonnant les instincts, leur donne plus de force.
Quand on le laisse dans le domaine du mystère, l'amour est la cause d'épouvantables désordres moraux. Les idées qui, de l'organisme physique de ces malheureux, montent
à leur cerveau , ressemblent à ces plantes qui, du fond des mines , altérées d air pur et de soleil, grimpant aux parois, poussent des rejetons étranges et démesurés.
J'ai pris l'habitude de causer plus particulièrement avec un de ces bons Shakers, le frère S. :je l'interroge sur sa religion, ses dogmes, sa théodicée; tout cela est bien obscur et se résout en des rêveries peu intéressantes au fond; mais, ce que je relève curieusement, c'est qu'à chaque instant et d'une façon inconsciente, presque malgré lui, le frère ramène la conversation sur le mariage : il répète le mot : mariage, et il ferme les yeux...
C'est bien cela: le sujet l'attire, l'éblouit, le fascine, le brûle. Personne ne comprend la volupté comme les continents et les chastes; personne ne parle du plaisir avec plus de délices que les gens qui n'en usent pas — ou qui n'en usent plus.
Les Shakers vivent eu Jésus-Christ, avec les anges, peut-être bien avec les archanges, mais plantent, cultivent, comme d'excellents fermiers, et vont au marché; les femmes pratiquent l'imitation mystique de mère Anne, mais s'occupent de la cuisine, font de la dentelle, des éventails et des joujoux que l'on vend très-cher, au bénéfice de la communauté. Ces gens-là font leurs affaires spirituelles, mais n'oublient point les temporelles : ce sont des rêveurs, mais des rêveurs américains.
J'aime décidément cette communauté, oxx tout est calme, où tout repose : je me plais au milieu de ces mélancoliques religieux-laboureurs; leur réception simple, fra'nche, m'est allée au cœur, et longtemps je me souviendrai de la tranquillité suave et sobre qui règne dans cet asile delà paix.
Ce couvent en plein soleil , ce béguinage silencieux, peuplé de visages à la carnation délicate, cette ravissante nature, cultivée avec
amour , ces cottages riants , pimpants , tout ce petit monde étrange et nouveau , plein d'une poésie de bon aloi,. produit l'impression rafraîchissante d'une oasis 9 au milieu de la civilisation fiévreuse , chaude et criarde qui l'environne.
Ces gens-là paraissent heureux , et l'air de satisfaction intime qui resplendit sur les visages, je l'ai retrouvé toujours " au front de ceux qui se retirent de la vie, renonçant précisément au bonheur qu'elle semblait leur promettre.
Je ne sais pas trop pourquoi Ton se moque de ces religieux, doux et charitables. Ils croient que le célibat est l'état de grâce par excellence, mais ils prêchent bien fort que tout le monde ne peut y être appelé , le réservant seulement pour les élus du Seigneur : il n'y a, là-dedans, rien qui soit bien nouveau pour nous , rien qui doive nous sembler à oe point extravagant : les monastères , du genre char-
treux et trappiste, où le travail manuel est admis, ne sont pas autre chose.
Du reste , on peut , sans danger, laisser prêcher le célibat dans ce pays : la grande majorité des habitants est trop bien avisée pour fermer le livre de l'humanité; elle s'en tiendra longtemps encore, il faut l'espérer, au précepte antique : « Croissez et multipliez » ; c'est plus logique — et plus agréable.
Le censeur Métellus a fort bien dit, du reste, que si, avec les femmes, on ne peut vivre commodément, il convient d'ajouter que, sans elles, on ne peut pas vivre du tout.
Dans cette revue»des aberrations mystiques, parlerai-je du spiritisme, qui est devenu un métier, une exploitation, aussi éhontée que bote, et qui compte néanmoins un grand nombre d'adhérents?
Relevons seulement ce prospectus de Georges Emerson, médium extralucide, lequel, « par un développement immense de la puissance spi-
172 UN FRANÇAIS EN AMÉHlOUE.
rite, se charge de guérir les malades en absorbant leurs maladies, même à distance » !
Des stupidités aussi eltrayagantes ne seraient pas dignes d'être transcrites, n'était qu'elles révèlent un singulier état social, par le fait seul de leur existence.
Des plantes vénéneuses indiquent une composition particulière du sol.
De l'examen de toutes ces sectes religieuses, en ce qui concerne leur philosophie, que doitil résulter? Ceci, à savoir qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil : on retrouve partout des ressouvenirs de l'antiquité ; les Mormons se reportent aux patriarches et à la vie biblique ; les Shakers remettent en honneur les rites des pythonisses, le culte tendre, la théodicée mystique des Esséniens ; les doctrines, la cosmogonie des spirites, des voyants, des communistes, qu'est-ce autre chose que la résurrection des rêveries de Pythagore sur la métempsycose, la vertu des nombres et
autres sujets profonds : symbolisme, entités, dyades, etc.?... Oii est l'idée neuve, moderne, dans tout cela ? .
On dirait vraiment que, sur le domaine des abstractions spéculatives, des développements métaphysiques, la marche de l'humanité pensante est une illusion, et que, se bornante des généralisations prématurées, elle est condamnée à tourner dans le même cercle, infécond et rebattu. Toute combinaison d'idées a priori, toute édificatioû de systèmes, par la seule puis-sance du cerveau, sans les yetix, toute conception purement théorique du naonde et de ses principes de vie, «le peuvent fatalement aboutir qu'à une redite. Dans la science seulement est le progrès réel. Platon n'est pas dépassé par Fourier et John Noyés ; mais un bachelier es sciences en remontrerait à Archimède.
La philosophie a déserté les jardins de l'Académie; elle habite les cabinets de dissection, et le laboratoire des chimistes : d'aucuns lui voudraient voir un logis plus convenable; mais elle se platt là, et n'en veut plus sortir.
Que de sectes dans cette Amérique , que de cultes, quelle spontanéité! Réellement , on se prend à songer qu une religion forte et supérieure a de l'avenir, ici : c'est une atmosphère où elle doit bien vivre, un sol où elle doit pousser de bien profondes racines. Ce peuple annonce une énergie religieuse extraordinaire, et un pareil déploiement de dogmes est significatif, pour l'avenir de ce continent. Voyez quel amas de croyances bizarres et vigoureuses, quelle forêt vierge de plantes sauvages et fortes, quelle floraison préparatoire! Lorsqu'il sera déblayé, débarrassé de toutes les broussailles, et cultivé, comme ce terrain sera fertile !
Rian^ du reste, ne révèle mieux à l'obser-
vateur l'élan, Jes aspirations , les besoins de ce peuple, que lè phénomène religieux appelé revMdl. . • .
Dans cet immense creuset qui s'appelle lô
nouveau inonde j l'humanîté bout, soulevée par les réactifs les plu3 puissants , les affinités les plus tumultueuses. Est-il donc étonnant que, dans une semblable fermButation , il y ait de la lie et des gens ivres , qu'une pareille effer-^ vescence produise des scories et des explo- :sions, et que la société américaine paraisse vaciller quelquefois, ébranlée par des expansions subîtes , par des forces internes inexplicables? Le revival est un de ces symptômes effrayants, une de ces secousses profondes :
c'est une agitation religieuse, soudaine, intense, inouïe; à intervalles, cette fièvre chaude de dévotion devient plus bénigne , semble s'apaiser; la conscience publique reparaît, ferme et froide; l'accalmie morale s'annonce.
Puis , tout à coup , passe sur les têtes je ne» sais quel souffle mystique et puissant; l'orage envahit, bouleverse les cœurs. C^est un vertige, une orgie, une saturnale^ .où, chose bizarre, la passion religieuse semble traîner après ellç toutes les autres passions. Dans la solitude où se réunissent ces illuminés, on voit
des faits monstrueux ^ des libertinages sans nom...
Et y de noureau, la tourmente s'apaise, le ciel redevient bleu , chacun se. reconnaît ; mais cet ébranlement intellectuel laisse des traces indélébiles et funestes ; ces foias- d'un jour ne reviennent pas tous à la raison. Ce sont les revivais qui ont créé et qui alimentent les sectes les plus bizarres des États-Unis : Mormons, Shakers, Tunkers, Communistes, Perfectionnistes d'Oneida, Spirites, Voyantes.
C'est ainsi qu'après le passage du torrent déchaîné, il reste, de par les guérets, des flaques d'eau, saumâtres, stagnantes et pestilentielles.
Quelle que soit, du reste, l'intensité de ces phénomènes, il faut dire qu'ils ne sont que passagers, locaux, restreints, et qu'ils sévissent sur l'élément, relativement peu éclairé, qu'amène l'immigration. Quant au Yankee lui-même, au vrai Américain de New -York oh
de Boston y sa reli|:ion principal^ est celle du dieu Dollar 9 du moins tant ^ue son corps est
vigoureux et son esprit, atdeiit : dès qu'il est vieux, il découvre qu'à trois pas de son office se trouve un Cemple, et songe qu'au surplus, peut-être bien .y M-il une autre vie, dans laquelle il serait bon de s'assurer une situation passable.
Alors, il donne mille dollars au temple et fait des excuses à son âme de l'avoir si longtemps négligée.
Pour comprendre son pays , il faut en sortir, et il n'y a pas d'endroit au monde où l'on soit mieux placé qu'en Amérique pour juger la France.
Notre civilisation peut s'exprimer d'un mot :
médiocre.
La bourgeoisie substituée à la noblesse comme .classe dirigeante, faisant l'effet d'un diminutif de sa devancière, en bien comme en mal ; des talents , plus de génies ; des défauts
plutôt que des vices ; des inimitiés au lieu de haines; Tépingle remplaçant Tépée; pas plus de héros que de brigands; partout l'égoïsme, mais un bon petit égoïsme, grassouillet, ne souhaitant mal à personne; une ci\âlisation étroite, petite , où les grands hommes sont à l'étroit ;-un plafond bas, où les géants se cognent la tête ; en politique, plus de passions, plus d'enthousiasmes, l'indifférence partout, excepté peut-être dans le camp de ceux pour qui la politique est une profession — ou un métier; plus rien que des habitudes prises et des intérêts matériels ; invasion du fonctionnaire qui a deux mille livres de traitement et fait des saluts pour en obtenir quatre mille ; chacun classé , coté , étiqueté, par ordre* de fortune, de manière que chaque degré soit congruraent séparé du suivant, au café, dans les chemins de fer, au théâtre, chez le tailleur; l'amour du « lopin de
terre » dans Tesprit de chaque paysan ; pour les enfants , des instituteurs sachant tous lire et écrire; une hiérarchie sufveillée, honnête conséquemment; le partage de toutes les bonnes
choses, de manière que chacun en ait un morceau, pas gros, suffisamment; protection efficace, et, par suite, inertie; des lois imparfaites, point mauvaises; à tout le monde, une lumière douce -, éteinte , filtrée , de peur de fatigue et d'ophthalmie ; une atmosphère morale ayant plus d'azote que d'oxygène ; du lait où l'on a mis de l'eau, et qui tourne au feu.
Au demeurant, ce système a bien du mauvais, mais peut-être est-il encore le moins dangereux, vu notre vieillesse et le mauvais état de notre santé.
Yoilà deux jours que je fais , à Albany , la plus sotte figure qui se puisse imaginer : rien n'est absurde comme avoir la fièvre dans un voyage d'agrément.
Pourtant, cela m'a servi à constater l'égoïsme profond de ce pays-ci. Autour de celui qui a besoin des autres, le vide se fait. Si, pourtant, le dieu Dollar et quelquesruns de ses verts compagnons n'habitaient point dans votre
poche ! Ici , malheur aux faibles et aux pauvres : ils ne trouvent pas de main secourable, et ils apprennent vite qu'en Amérique , charité bien ordonnée commence — et finit par soimême.
Décidément, dans ce pays, et d'autres que moi l'ont remarqué, les hommes ne sont pas à la hauteur des institutions.
Albany est une petite ville, riante, calme comme une de nos sou s- préfectures ; c'est pourtant la capitale d'un comté, où New- York, la « Cité Impériale », n'est que ville principale. Dans ce pays, le gouvernement d'un État n'est pas dans la ville la plus importante ; Washington, ville morte, commande l'Amérique; Bâton-Rouge commande New-Orléans ; Sacramento, San-Francisco; etSpingfield, Chicago.
Lesmasses, les agglomérations de peuple, semblent dangereuses pour le libre jeu des institutions républicaines j ces sages politiques redoutent les enthousiasmai^ kt Jes colères de la
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foule ; ils n'aiment pas la tyrannie de la rue ; ils n'aiment pas davantage celle du trône ; et vous remarquerez que ce n'est jamais l'homme éminent du Congrès qui est président de l'Union ; on se défie des grands hommes.
Timor Domini.
Mais peut-être les Américains poussent-ils à l'excès cette crainte du césarisme : j'ai vu souvent les hommes tomber précisément dans le défaut dont en avait * trop sauvegardé leur enfance.
J'ai acheté à ma fièvre une dose de quinine qui Ta mise en déroute, et me voilà en bateau, naviguant sur l'Hudson , par une magnifique matinée. Des rangées de hauts arbres, des pics, des lies, se réfléchissent dans l'eau calme, frémissante pourtant : leur image brisée tremblote , rayée' de hachures d'argent qui vacillent et miroitent, toutes chatoyantes, avec de^ éclairs soudains., ,
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Le paysage est charmant, mais ce qui Test plus encore 9 c'est le steamer lui-même, qui fait en une journée le trajet d'Albany à New- York. Je n'imagine rien de plus beau, de plus confortable, de plus royal, que ce spiendide vaisseau à trois ponts, où il y a des bains , des salles de restaurant, des chambres de repos, des salons, un cabinet de lecture et un orchestre. Un de ces jours, quelqu'un aura l'idée d'établir un service de bateaux pareils entre Paris et le Havre ; mais on en rira tant qu'il se ruinera, à n'en pas douter.
Quelques années plus tard, un autre ressuscitera l'entreprise et fera sa fortune.
J'ai connu un vieillard qui avait coutume de dire ceci : « En France , ne soyez jamais le premier, mais trouvez-vous toujours le second. »
Et ildisait vrai, ce vieillard, y ayant encore, grâce à Dieu, dans noire beau pays de France, des gens avisés, en assez belle majorité, qui
tiennent y espuce pour infiniment plus spirituel que Colomb.
Le beau fleuve que .cet Hudson, profond, transparent,. surtout large et commode !
Je songe à la Seine, étroite, difficile, traître, coquette , charmante.
Je songe aussi au Jourdain, fleuve étriqué, tortueux, roulant de la boue et des branches sèches , encombré de limon.
Les trois civilisations sont là, dans cette comparaison géographique.
Me voici de retour à New- York, où je recommence mes excursions.
J'arrive d'une audience du tribunal correctionnel (Police-Court) . Je suis surpris de la rapidité avec laquelle lejudge expédie toutes les affaires; un pnliceman amène un individu qui vient de commettre quelque délit, et, avec lui, des témoins, pris sur les lieui;, tout de
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suite, on tire laffaîre au clair; le délinquant s'explique ; dépositions, accusations, justifications, de tout cela sort facilement la vérité. La chose vient de se passer, on n'a pas perdu la mémoire, on n'a pas eu le loisir d'édifier des systèmes de défense, et vous voyez bien que le juge a beaucoup moins de chance de se tromper que chez nous, avec notre prison préventive et notre interminable procédure.
Cette manière de faire a encore un autre avantage. On n'a pas le temps de mêler à la cause des questions étrangères. Le débat est circonscrit au délit lui-même. En France, il en est tout autrement : avant d'arriver à l'examen du fait criminel, on prend l'homme corps à corps, on le dissèque, on fouille dans sa vie, on scrute ses antécédents, ce qui met dans l'esprit du juré des considérations qui n'y doivent point entrer et donne à l'acte incriminé en lui-même une gravité qu'il n'a pas.
La chose était vraiment bien étonnante ; de-
puis que je suis dans ce pays, je n'avais encore rien lu sur l'émancipation des femmes ; ce matin , en ouvrant un journal , il m'est tombé sur la tête un article énorme ; trois pages durant, on réclame les droits du sexe qui porte le nom de « faible » depuis soixante siècles.
Anna Dickenson lève le drapeau de l'indépendance et fait des discours aux clubs. Élisa Farnham, dans de superbes conférences, démontre que la femme doit être supérieure à l'homme, puisqu'elle a des organes plus compliqués et plus délicats. Caroline Dali, Marguerite Fuller parlent dans les rues. Mary. Cfâgin est la prêtresse autorisée de l'amour libre'. Mary Walker montre ses pantalons au public !
Mon Dieu ! si Gavroche habitait l'Amérique!