‹ Un Français en AmériqueChapitre 6 sur 7 · MU · texte numérisé non relu

MU

Le mouvement est très-fort ici.

Dans le Wisconsin les femmes votent ; à NeW- York, on me dit que mademoiselle Victoria Woodhall posera sa candidature, pour rempla-

' H. Dixon.

cer le général Grant, avec Tappui du parti radical. Une* certaine demoiselle Tennie prétend devenir colonelle des pompiers ; elle cite Jeanne d'Arc

Allons, qae le bon sens reprenne donc ses droits. Tout cela est ridicule. La femme est dans son rôle, et heureuse conséquemment, non pas quand elle se croit Tégale de son mari (car alors elle le méprise, et ne peut Tainier), mais lorsqu'elle le voit puissant, lorsqu'elle se sçnt petite, dans sa main; il y a là, pour elle, un sentiment délicieux, un bonheuÉ intime , aussi délicat que profond , et la conscience de sa faiblesse ne la rabaisse point.

Elle aime mieux, comme on a dit, être regardée d'en haut avec tendresse que d'en bas avec admiration .

Ces femmes exerçant les professions et métiers de l'homme, ces femmes avocats, députés, professeurs, savants, ne réussiront jamais, grâce à Dieu, dans notre France qui, en résunié.

est encore le pays du bon sens. Toujours, quand on parlera à un Français de cette fameuse émancipation de la femme, toujours il répondra par une plaisanterie, et il aura raison.

« Nous ne détestons pas les bas bleus, a dit un de nos philosophes, cela dépend du mollet qui est dedans. »

On ne trouvera pas mieux, ni plus à propos.

Après quoi courent tous ces gens qui encombrent Broadway ? Après Vot. La vie de l'Américain se résume dans ce mot,: « s^enrichir » ; pourtant il faut se garder d'une errear dans laquelle doivent, nécjBssairement, BOuft faire tomber, nos idées françaises.

Le Yankee est âpre au gain, et pourtant rien en lui ne ressemble au juif. Il ne peut pas être avare, il gagna Tor trop facilement pour s'y attacher, pour ne pas jongler avec, pour ne pas le dépenser avec profusion. Chose étonnante pourtant, pour obtenir cet or, il a fait tout, même ce qu'il ne faut pas faire. Catch

las . m FRANÇAIS BN AMÉRIQUE.

money, my son, hpnestiy rf you can, but catch money * / Telle est s^ devise, et il n'a pas plutôt dbnS' sa caisse le précieux mëtal qu'il songe à le mettre ailleurs, sans Kn regret. C'est un peu le chasseur qui a été jusqu'à braconner |K)ur tuer un lièvre, et qui ne goûte pas à son gibier.

Pourquoi, d'ailleurs, économiserait-il et pour qtii ? Ses enfants feront comme lui, ils travailleront. Déjà John et Harry ont un office d.ans Broadway, pour leur compte. Ici, on hè connaît que la fortune acquise, non la fortune transmise. Qu'une affaire -produise un beau bénéfice, notre Américain partira en voyage, avec toute sa maison, jettera l'argent par lefe fenêtres, éblouira les millionnaires européens^ qui lui demanderont se» filles, les leur accordera sans un sou de dot, puis, heureux de cette excellente spéculation, reviendra à New-York continuer le commerce aventureux et les entreprises hardies.

^ c( Gagne de Targent, mon fils, honnêtement si lu pein , mais gagne de l'argent. »

Six mois après , . vous pouvez le retrouver ruiné, mais prêt à recominenôer.

Sur vingt maisons, à New- York, il y a un « bar » ou « buvette » .

On a caractérisé les Orientaux d'un mot :

(c generandi amor. » La race anglo-saxonne mériterait l'épithète « bibendi amor » . La vérité est. que rivrognerie est le vice capital de ce pays-ci, comme de T Angleterre. On s'efiForce d'y remédier, sans succès : les sociétés de tempérance, défendant là boisson, la rendent bien meilleure. Les établissements fondés pour Tamélioratidp» des ivrognes emploient un moyen naïf : priver de wisky les misérables , qui en sortent plus affolés de liquide qu'à leur entrée. Mettez en quarantaine dans un monastère de chartreux un Arabe qui a son hàrem , et vous jugerez de l'excellence du système.

Les* dames de New-York font des processions dans Les rues, s'arrêtent à la porte des cabarets, chantant des cantiques, faisant au mailre

du bar et aux coDSommateurs un éloquent sermon^ et y ainsi, jettent le ridicule et la défaveur sur la cause qu^ elles défendent.

Il n'y a rien à faire à cela, demeurez-en bien convaincus ; le mal trouve généralement son meilleur et son plus efficace remède dans ses excès mêmes, quand il en trouve. En pareille matière, les défenses comme les conseils ne valant rien.

Mais, dira-t-on, ce vice est terrible, efirayant;|il amènera, fatalement, de graves désordres dans l'économie de ce peuple ; il peut dégénérer en maladie mortelle s'il ne se guérit pas de lui-même.

C'est fort possible, effectivement.

« Vous êtes noble, disait Lincoln à uïi jeune officier anglais qui lui demandait du service' dans l'armée américaine ; soyez tranquille pourtant, cela ne saurait nuire à votre avancement. »

C'est un mot charmant, mais ce n'est qu'un mot.

La vérité est que la républicain^ Amérique ne recherche rien tant que les titres ^ les distinctions, les noms ronflants. Les Yankees font sonner bien haut qu'ils répudient le (( lord » anglais, le k von » allemand, la parti*cule française. lamais, qu'on le sache biçn, ils n'adopteront ces mœurs nobiliaires ; qu'on ne leur parle pas de toucher à l'égalité, cet article sacré de leur évangile politi<|ue. Fort bien, mais alors pourquoi cette étrange manie qui sévit partout ici de s'appeler « gênerai, captain , Commodore , doctor , professor » ? ' Le bout de l'oreille, citoyens, convenez-en !

Us abhorrent les coutumes surannées, per- SQune ne l'ignore. Dieu sait qn% répudient les vestiges odieux de la féodalité; les blasons, les qulBràers héraldiques , Washington les a proscrits de cette société régénérée. Oui, certes... Mais voilà que je ne comprends plus pourquoi les Yankees achètent, pour leurs filles, tous nos marquis à vendre ; et jugez de mon étonnement, quand je découvre, à n'en pas douter, que la plus chère ambition de ce tronc républi-

cain est de produire de nobles rejetons, en demandant à tous les échos de la France et de la vieille Europe des greffes de distinction!

C'est une pitié, à leur avis, qu'on soit

€&clôve des préjugés de naissance, qu'on ne

s'affranchisse pas de l'orgueil de caste, et il

est assurément' ridicule qu'on voie l'açisto-

cratie faire montre de l'ancienneté dasa race.

C est fort bien dit, et Ton ne se moquera jamais , assez de ces manufacturiers de New- York qui prétendent descendre des Knickerbrokers (les • anciens colons hollandais) , et de ces millionnaires californiens qui se disent « pionniers d'avant 1848»!!!

Que diront-ils, ces démocrates, quand je leur affirmerai qu'on est plus collet monté, plus coterie, plus talon rouge à Fifth Avenue que dans le faubourg Saint-Germain, et que Mgr le comte de Chambord, lequel est d'assez bonne famille, est plus accessible mille fois que M. Jackson, ancien filateur?

Et ,que penseront de tout cela les rêveurs d'égalité?

UN FRANÇAIS qjï AMÉRIQUE. 193

On dit que les Américains sontcharitables^ ils le paraissent du moins.

• C'est plaisir de voir comme les inslituXioôç de bienfaisance, les entreprises de mutualité, les . , sociétés de secours sont développées ici. Il né faudrait* pourtant point se faire illusion, ni se hâter d'en tirer des conclusi^bii trop favorables; on est toujours en, Amérique, qu'on ne Toublie point, et tout, jusqu*à la charité, s'y fait à l'a- * méricaine. Le Yankee secourt son l^emblable/ mais tient à ce qu'on le sache, ne se souciaàt pas autrement du pauvre diable dont son aumône a soulagé la misère ; il ne don^e pas l'argent, il le jette par les fenêtres, afin que tout le monde le voie tomber.

Il fait partie des comités de secours, il ne manque pas une souscription, parce qu'il espère que son nom sera imprimé; au fond, il est toujours Yankee; il vous volera sans mot dire, proprement, mais fera insérer au Herald qu'il vous a donné trois piastres.

Et si jamais il avait l'idée de cacher à sa main droite ce que fait sa main gauche , ce serait

que sa main gauche fait de vilaine besogne.

Les Américains ont la notion si exacte des devoirs que leur impose la chose publique^ qu'eux, citoyens, en mainte circonstance ^ assument le rôl^ de l'État. Il n'est pas rare de voir des communes s'imposer spontanément pour tel ou tel objet d'utilité générale ^ ; les souscriptions dues à l'initiative privée sont aussi très-fréquentes ; les dons volontaires sont des faits journaliers , surtout pour l'instruction. On cite un simple brasseur de Pongkheepsie ayant fondé une académie supérieure pour les jeunes filles, laquelle lui a coûté 500,000 dollars.

Il y a dans le pays que j'habite, eii Normandie , un homme qui fait bâtir un hospice à ses frais; on le considère comme Un original.

^ n convient de dire, an reste , qu*on n'a pas encore inventé , ici y les autorisations préfectorales et autres formalités intelligentes.

Je visitais ce matin la synagogue de New- York y et Ton me disait qu'aux États-Unis les Israélites deviennent de plus en plus nombreux, et prospères. Ainsi donc, ces juifs, débris, rebuts du vieux monde, ces juifs que j'ai vus conspués à Jérusalem, je les retrouve ici^ florissants et vivâfces. Étrange nation , en' vérité, que cet Israël, portant avec lui «toujours sa ténacité craintive, sa nature pliante et coriace ! Cette race-là ressemble aux vieux parchemins ; cela n'a plus d'âge, mais cela ne s'use pas. On en fait des chiffons, oa les met au grenier, ali rebut ; mais les petits-neveux les retrouveront un jour , sales et inaltérés , alors que les beaux volumes dorés sur tranche de la bibliothèque d'honneur auront disparu, rongés par . la poussière dévorante du temps.

I''ai p9S8é aujourd'hui deux heures bien intéressantes dans les imprimeries du New- York Heraldy dont les portes m'ont été ouvertes

avec une courtoisie tout américaine, sur ma seule présentation comme journaliste français. L'administrateur général de cette feuille a voulu m'accompagner lui-même, dans ma promenade à travers les ateliers et les bureaux de ce journal, unique au monde. Les chiffres qu'il me donne et que je transcris ici sont fabuleux.

L'expédition de Stanley pour trouver Livingstone a coûté au Herald 1 50,000 fr. — Il y a plusieurs rédacteurs payés 100,000 fr. — Quand Rochefort, arrivant de Calédonie , a mis le pied sur le sol américain, le Hei^ald a dépêché à sa rencontre cinq reporters pour ne pas le manquer : il s'agissait d'avoir la première lettre qu'il publierait après son évasion . Rochefort demanda 5,000 fr., il les eut; mais les reporters avaient ordre d'aller jusqu'à 25,000 fr. Cette lettre, qui tenait deux pages, a été publiée dans le journal en français. — Le Herald entretient , à ses frais , en rade , un bateau, pour avoir les nouvelles maritimes avant les autres journaux.' — Le dimanche, les che-

mins de fer ne marchent pas ici : cela gène le Herald : il fait chauffer un train express, spécialement pour lui, dans les grandes lignes. Le train de Saratoga lui coûte 2,500 fr. — Au moiAent de l'Exposition de Vienne, le Herald a reçu par dépêche du câble le résumé de la séaiice : la dépêche a coûté 1 5,000 fr.

Et, malgré cela, le Hei^ald rapporte à M. Bennett plus de 2 millions par an . >'"

Le Herald avait deux presses , coûtant cba- , cune 220,000 fr. : elles faisaient l'admiration des étrangers. Un inventeur inconnu, M. Bullocky se présente avec une nouvelle presse coûtant 1 50,000 fr. On lui en commande deux, tout de suite ; elles seules, maintenant, fonctionnent; les autres ne servent plus ; mais la nouvelle machine emploie quatre hommes au lieu de seize, et imprime 30,000 journaux à l'heure!

Excursion au pénitencier de BlackwalL — On me montre l'inspecteur Tweed, ce célèbre fonctionnaire qui , d'accord avec le conseil mu-

nicipai de New- York, détourna 100 millions de francs des deniers publics ; on a beaucoup plus d*égardd pour lui que pour le menu fre^ tin des voleurs, qui n'ont pris que quelques méchants billets de mille francs, et les journaux sont impuissants à lui faire enlever le salon iju'on a cru devoir joindre à sa cellule '.

D'un fripon, nous disons a fripon ». En Amérique on dit smart fellowy quelque chose comme « fin matois ».

Que ce smart fellow est doux, gracieux, aimable , et comme il est significatif!

En Europe, on imagine difficilement les énormités, les monstrueuses dilapidations, la stupéfiante perversion de sens moral, qui dis-

* Depuis, rinspecteur Tweed s*est évadé, évidemment avec Tappui de hautes complicités. Ce sont surtout les prisons américaines qui méritent d'être comparées à ce filet légendaire qui laissait échapper les gros poissons, pour ne garder que les petits»

tinguent la libre Amérique. Tweed est un exemple plutôt qu'une exception, et, pour le prouver, il suffit de grouper ici quelques faits inouïs , qui rempliront toujours d'un étonnement immense notre bourgeoise petite honnêteté.

On se rappelle les désastres financiers qu'amena sur notre Bourse, en 1869, cette association de flibustiers connue sous le nom de Memphis Pacific et qui aboutit, en 1873, à une condamnation infamante devant nos tribunaux.

On n'a pas oublié , non plus , ces discussions qui ont tant agité le congrès il n'y a pas deux ans, lesquelles dévoilaient les opérations véreuses auxquelles s'était livrée la compagnie Union Pacific. Cétait le colossal du genre.

Tout dernièrement, ne vient-on pas de découvrir une société fonctionnant à New-York , Cincinnati , Philadelphie et Pittsburg , laquelle avait pour but de fabriquer des titres de propriété faux, et avait ainsi vendu au public douze millions d'hectares de terrains situé»

dans FÂrkansas et le Missouri , appartenant à des non-résidents!

M. Simonin ' a publié de curieux détails sur des fraudes^éhoDtées et gigantesques qui eurent lieu, il y a quelques années , au sujet de la perception de l'impôt des douanes : pour un seul exercice, les détournemeqts se seraient montés à quatre cents millions de francs. Quand Topinion publique s'émut, on vit que l'entourage du Président était compromis : l'affaire fut étouffée.

Le même auteur rapporte que, lors de la vente par la Russie à l'Amérique de ÏAliaskay plusieurs sénateurs avaient reçu du czar des cadeaux pour ratifier l'acte de cession.

« Notre palais législatif, ont écrit deux Américains, est une halle où l'on vend des lois et des votes. »

Comme exemple de l'effroyable démoralisation des classes officielles, je dois encore citer cette étrange discussion qui occupait les jour-

^ L'ingénieur Simonin est le publiciste le plus exact qui '^ écrit sur TAmérique.

naux en 1 872 : on ne pouvait arriver à fixer le chiffre de la dette publique : le rapporteur et la trésorerie ne s'entendaient pas, divisés qu'ils étaient par une bagatelle de 156 millions de dollars. Mais c'était l'époque de l'élection Grant-Grecley, et l'on sut depuis que, dans certains États , les frais faits par l'administration avaient atteint jusqu'au chiffre de 5 millions de dollars. Tout s'expliqua dès lors \

Il ne faut pas non plus oublier ces turpitudes de la police new-yorkaise qui, récemment, ont positivement ébahi l'Europe , laquelle ne pouvait parvenir à comprendre qu'ici les détectives îormenty à l'occasion, avec les filous et les assassins, une société en commandite, dont ces derniers sont bailleurs de fonds.

Ajouterai-je qu'ici, les juges étant élus, on en cite quelques-uns qui ont dépensé des sommes énormes pour obtenir cette place mal

< Faut-il vous parler aussi du général Belknap, ce ministre de la guerre qui va passer en police correctionnelle?

J'engage encore mes lecteurs à suivre le procès qu'on intente à Farnham, ce faussaire qui a fabriqué deux millions d'obligations de chemins de fer américains.

20a UN FBANÇAIS EN AMÉRIQUE^

rétribuée, et, néanmoins, au bout de quelques auDées , se sont retirés avec une très-belle fortune, principalement quand ils ont eu l'heur d'avoir, dans leur exercice, un gros accusé, auquel cas ib*q[)alpënt de jolis hqnoraices ' pour l'acquittement qu'on leur demande , — acquittement de première classe !

Et. moi qui m'indignais eu voyant les Arabes voler un porte-monnaie I • . .*

Réellement , ces incroyables malversations, ces abus inouïs ; cette corruption de Tédifioe social américain , sont un sujet d'étranges réflexions pour l'observateur qui'arrive d'Orient.

Ce'fameux pays de l'avenir est-il réellement supérieur au pays du passé ? La friponnerie américaine a-ttelle le droit de le prendre de haut avec la malhonnêteté arabe? Si un de ces députés qui se font pajer leur vote voyageait en Syrie, que dirait-il au drogmau qui le volerait?

Qui est le plus perverti, en résumé, de

UN FBANÇAkS EN AMÉRIQUE. 203

l'Orient ou de l'Amérique ? Qui est le plus, dangereux, de l'eau stagnante ou du torrent?

Qui aura la pliisjongùe yie, du tronc usé, dévasté^ é^té, oq du jeune arbre déjà rongé par un vq^ intërieiir? Qu'aime?-Vous mieiïx, le vieux grand-père asisis, ou Fanfan Benoîton?

.Ce peuplera p'est pas sain : l'absence de moralité est un vice qui le ronge, une gangrène

\qui va, le pourrie {)eu à peu, et le menace d'une prompte dissolution ;.< il n'y a de possible au fond que l'honnêteté dans les relations sociales, et je ne crois pas à Tavenir d'une nation où la vénalité et les concussions sont à la mode, d'un bou* à l'autre dfe l'échelle sociale. Quels que

' sofient- les succès^ ^t l'apparencie florissante de ce peuple, tQnez pour certaine la .débâcle,* si' longtemps qu'elle se fesse attendre.

Chez nous , la raison de ne pas désespérer , malgré nos incurables défauts, c'est ^e nous respectons la loi; le mot de notre coquin : k Je tourne h loi ^ donc je là respecte », est un

symptôme et un hommage. Que chaque citoyen, riche comme pauvre, puisse se reposer à l'abri d'un code inviolable, le même pour tous, confié dans son exécution à d'intègres magistrats, voilà, pour une société, le grand élément de stabilité, la plus ferme des bases, le plus solide des principes.

Mais ici, qui respecte la loi, quand les juges vivent des infractions à cette loi, quand les articles du Code sont tarifés, quand l'administration donne un coup de main aux coquins qui payent bien? Un Anglais a dit cette vérité terrible : ^^ L'Amérique, c'est l'anarchie, plus un constable. » . '

Voilà un fait qu'on m'a raconté et qui s'est passé l'an dernier dans une des plus grandes villes de l'Union.

Un homme fort riche devait passer en cour d'assises^ pour meurtre avéré : quelques jours avant l'audience, un des jurés reçut la visite de l'avocat, gros personnage de la ville lui-même,

lequel lui demanda combien il lui fallait de dollars pour que sa voix fût acquise au verdict not guilty, « non coupable », ajoutant que les autres étaient gagnés. — Notre juré refusa net de concourir à une pareille iniquité, s'écria que c'était une honte, une infamie, fit de fort belles remontrances à l'homme de loi, parla de responsabilité, de morale, de justice, de conscience, fut, en un mot, d'un ridicule achevé.

Le lendemain, rentrant un peu tard, il heurta si malheureusement un inconnu que celui-ei le tua roide d'un coup de couteau.

. Et le verdict not guilty fut proclamé à' l'unanimité.

L'Amérique recèle donc bien des vices, bien des hontes. Voyez-la telle qu'elle est, tête glorieuse gâtée par le cœur; ne croyez pas ceux qui disent que tout y est admirable et parfait; ne vous laissez pas trop convaincre par ces auteurs à systèmes préconçus, qui regardent

l'Amérique avec un télescope, de Paris {en France), lisez leurs livres, ils sont charmants, mais ne vous enthousiasmez pas d'emblée; vous ressembleriez à cet imprudent qui devint amoureux d'une dame borgne, sur son portrait peint de profil.

A la lecture des lignes qui suivent, beaucoup vont s'écrier que je me trompe, et auront tort.

On s'est habitué à considérer les Américains comme des gens passionnés pour tout ce qui concerne , de près ou de loin , les affaires publiques. C'est une pure illusion, qui se dissipe aussitôt qu'on a vécu quelque temps au milieu de ce peuple, si peu connu en France. Sauf quelques circonstances solennelles, où l'existetice de la nation est en jeu, le Yankee ne voit dans les questions parlementaires qu'un passe-temps, qu'une représentation, dont il connaît trop les ^celles pour en être dupe«

Un Européen est positivement stupéfait en

UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. 2p7

constatant le discrédit profond dans lequel sont tombés ici le monde gouvernemental et la classe des fonctionnaires. A ceux qui font métier de diriger les choses de l'État , on applique un nom : politidam, qui n'est pas précisément res|)ectueux , il s'en faut.

Certainement, tout bon Yankee lit le Herald ou la Tnèwney c'est même par là qu'il commence la journée ; mais cela ne prouve qu'une chose , c'est que les débats du Congrès l'amusent beaucoup. Au fond, qu'on ne s'y trompe point, les annonces l'intéressent encore beaucoup plus; observez-le, en effet, c'est là qu'il regarde d'abord. Les joutes oratoires, les luttes de la tribune, les batailles de députés ou de journaux sont les circenses de ce peuple; tout cela ne lui déplaît point, mais la seule chose qui le préoccupe sérieusement au fond , c'est panem. Ne lui demandez pas de descendre dans l'arène, les gradins lui suffisent.

Le Yankee n'a garde de mapquer aux repré-* sentations; il s'enthousiasme, pour ses gladiateurs, jusqu'au pari inclushremeBt ; il leur crie :

208 UN FRAI«ïÇ>IS Etf AMÉRIQUE.

Hourrah ! mais professe pour eux le plus parfait mépris, et n'a pas tort.

Il adore le théâtre, mais tient tous les acteurs pour des cabotins.

Et nous-mêmes, en France, Dieu merci, nous arrivons, peu à peu, à une situation analogue : le monde politique s'isole de la vie nationale et n'a plus avec elle la même connexité que naguère. Les choses du gouvernement deviennent une carrière comme une autre, comme celle des armes ou du théâtre; la chute d'un ministère aura bientôt, en France, le même retentissement qu'un changement de bureau dans la Société des gens de lettres, et déjà les discours des députés ou les articles des journaux en sont venus à occuper dans notre esprit presque autant de place que la pièce de demain aux Variétés, ou la nouvelle chanson de madame Judic.

Cette dépréciation des fonctions publiques

a commencé de se faire sentir le jour où l'on a compris que, dans la politique, pour parvenir, il faut tout autre chose que des connaissances

spéciales j de l'honDèteté ou de hautes facultés, mais des dehors, dti tempérament, de l'éloquence surtout, de l^aplomb et une certaine intelligence faite d'audace et de sang-froid : toutes qualités d'ordre suspect, sinon d'ordre inférieur , ayant un air de famille avec les aptitudes requises pour le théâtre.

Et le jour où il a été démontré aux substituts et aux. sous-lieutenants que pour devenir, d'un coup , ministre , il suffit de se mettre dans les journaux, ce jour-là, les ministres ont perdu de leur prestige, aux yeux des sous-lieutenants et des substituts.

Dans une promenade que j'ai faite, ce matin, sur la rivière de l'Est, j'ai rencontré un steamer' chargé d'enfants, joyeux, chantant et piaillant à qui mieux mieux. On me dit que c'est la Société des petits boys des rues, qui; va en ce moment à Long-Island s'ébattre dana.la villa d'un banquier, M. K..., sur l'invitation du maître de la maison.

C'est une admirable institution que cette

société, créée pour venir en aide aux petits gamins de la ville, pour les arracher au vagabondage, à la débauche et à la misère : elle les appelle, les reçoit, les loge, les nourrit presque pour rien (six cents par jour), leur fait la classe, se charge de placer leurs petites épargnes, leur apprend un métier, ou les envoie dans les fermes de l'Ouest. Elle améliore ainsi ces petits misérables : de ces futurs déclassés, de ces vauriens en herbe, de ces apprentis voleurs, elle fait de braves garçons, qui travaillent, économisent et prospèrent!

Et tout cela , avec les seules ressources de la charité particulière et des souscriptions volontaires; elle peut, dit-on, dépenser près d'un million par an.

Rien ne m'a plus frappé en Amérique que ces associations privées remplissant le rôle de rÉtat, se substituant à lui. Voulant donner au gouvernement le moins de droits possible , on ne lui impose pas de devoirs, et des sociétés libres remplacent, presque partout, nos ministères, organes du pouvoir dirigeant.

UN FRANÇAIS Elf AMÉRIQUE. 211

Considérez cette évolution politique ; elle est d'un intérêt immense. Examinez ces trois états de société : l'ancienne monarchie persane et égyptienne, représentée encore par la Turquie, désastreuse et condamnée; puis nos systèmes constitutionnels européens ; enfin la République américaine, se résumant en une négation de l'autorité, désormais remplacée par l'union libre et réfléchie des individus.

Le groupement spontané des forces, en dehors de tout gouvernement, est-il le dernier mot de l'avenir, la forme définitive de la société? ou bien, n'est-ce qu'une affirmation excessive, une oscillation trop forte, destinée à rétablir l'équilibre ; une réaction contre le système compressif de l'ancienne monarchie, provisoire comme toutes les réactions, devant aboutir à une fusion de principes différents, à égales dosés? Un bâton longtemps déformé dans un sens n'a-t-il pas besoin d'être courbé fortement dans l'autre, pour redevenir droit?

La raison de douter, c'est l'existence des effroyables abus que l'observateur impartial

relève dans T Amérique, et dont j'ai parlé plus haut; c'est le danger que présente le développement anormal de l'individu, en face d'une débilitation excessive du pouvoir central : ce président de l'Union , à qui , dernièrement , une municipalité contestait ses notes d'hôtel, qu'est-il auprès d'un Stewart qui fait i 5 millions de bénéfices par an , d'un Delmonico qui gagne 1 0,000 fr. par jour, d'un Jay Coohe dont la faillite fit fermer la Bourse pendant huit jours, d'un Vanderbilt dont une indisposition a occasionné dernièrement la baisse des fonds publics?

Quelle importance croyez-vous que puisse avoir ce fonctionnaire mal rétribué auprès d'une compagnie centrale des railroads de Pensylvanie, qui possède un territoire grand comme l'Italie et jouit d'un revenu de 250 millions? Que dira-t-il, quand cette compagnie de Pensylvanie ruinera, comme elle l'a fait en 1870, les compagnies minières, et ce par un caprice? Quelle sera sa conduite quand Fisk prendra d'assaut la ligne de Susquehannah ,

laissant après lui des blessés et des morts ? Est-ce un vrai pouvoir que celui qui est obligé de s'en rapporter à la modération de ses administrés?

Un gouvernement platonique, en face de pareils éléments de puissance, c'est une cause de perturbation, à mon avis. Les Américains mê répondront que je suis Français, imbu, malgré nloi, du prÎBoipe d'autorité : cela peut, en effet, influer sur mon jugement; mais l'important est qu'il soit sincère.

Aussi bien , je n'écris pas pour les Américains , mais pour les Français ; et cela révolte mes idées de logique, de voir un nain commander des géants.

Et voilà pourquoi Grant, malgré ses tendances dictatoriales, est possible dans cette république, réputée si défiante et si jalouse — comme ses sœurs.

En l'état actuel des choses, après la guerre civile, en face des abus, des dilapidations

2i4 UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE.

commises par cette administration sans contrôle , on comprend y du reste, que le plus grand désir des gens sensés, — désir qu'ils avouent le moins possible , de peur des railleurs j — soit Tunion par la surveillance centrale, et qu'aucun bien ne leur semble prérérable à Tordre; on aspire à la sécurité de l'organisation forte; les excessifs privilèges de l'individualité font peur : particularisme, droit de chacuuy sont des mots désormais malsonnants; autorité et pouvoir ont repris faveur, sans qu'on s'en aperçoive peut-être : Grant est le résumé de cette situation ; et, tout dernièrement, un de ses lieutenants a pu mettre à la porte une assemblée élue , sans qu'on crie trop fort au 18 brumaire.

On n'ose pas biffer l'article « liberté » ; on vous dira que nul n'y songe ; mais les restrielions, peu à peu, mangent le principe; les corrections s'accuihulent au fur et à mesure des expériences ; la belle page blanche et simple se noircit insensiblement de si^ de mats, "«ies, de sanctions, de ratures.

C'est logique et fatal : rhumanité n'qst pas meilleure de ce côté-ci que sur l'autre nv€ de rOcéan.: les fiers pi'/g^nms, les puritains sont morts ; de détestables rowdics les ont remplacés ; les illusions généreuses qu'avaient fait concevoir rhonnêteté et la hauteur morale des colons primitifs de la Nouvelle -Angleterre né sont plus de saison; il faut retomber dans la réalité, si belles que soient les chimères caressées ; et l'on doit en venir à comprendre que la vie de société , avec des gredins , a des exigences auxquelles on ne peut se soustraire et qui finissent^ toujours par avoir raison des utopies les plus admirables : c'était un système bien ingénieux, bien séduisant qu'avait trouvé Washington de proclamer que le peuple se' gouvernerait lui-même; cela simplifiait mirifiquement les choses.

Mais ce n'était pas pratiqqe. .

On ne connaît pas assez en France les causes de division qui menacent l'Amérique.

Il y a d'at)ord la haine du Nord et du Sud, haine irréconciliable, à mort, comme j'-ai dû déjà récrire. Les idées séparatistes duSudisont .

parfaitement avouées; des journaux- s'en font les ardents interprètes. Ceux des planteurs qui n'oçt pas été ruinés dans la derniète guerre refusent de prendre part aux affaires publiques, laissant les nègres occuper tous les emplois.

Il y a ensuite la présence de ces nègres euxmêmes. Ils sont là plus dei 4 millions, qui ne ' peuvent et ne pourront jamais se fondre avec la population ambiante , le préjugé défendant les unions avec eux. Voilà un peuple à part : on le gouverne sans qu'il souffle înot; ij- est ignorant, simple; il croit que les n6r4istes l'aiment parce qu'ils l'ont émancipé. Au reste, il pense encoçe, peut-être, qu'il est d*upe nature inférieure; mais considérez qu'il s'instruit, et, peu à peu, ^'habitue à vivre de la vie pu-

blique. Songez aux idées qui lui viendront, qui lui viennent, en se voyant l'égal de la race qui entend le diriger et le dominer, en sentant que c^tte race le méprise, l'acceptant pour

jsu))ordonnév mais non comme ami et comme frère,, .

A l'oupst, il y a l'immigration chinoise qui, aj^pôrteèif Amérique l'élément jaune avec lequel aHsSi les Yankees ne se combineront jamais. Cette race chinoise est patiente^ sobre, travailleuse : les coolies amassent de l'argent ; vous Igs avez en dégoût; mais, quand ils seront riches, puissants et nombreux, en possession

'. d'un sol béni par sa fertilité, que feront-ils?

. Sa l'estron demandé * ?

. Alt nord-ouest et au sud-ouest, ce sont les * Iddiens/ Ceux-là , encore, vgus les rejetez de votre alliance avec horreur; vous en tuez beaucoup, le plus que^vous pouvez, oui; mais il en reste. C'esfune épingle dans votre chaiï; vous ne l'arracherez pas de longtra^s : vienne une crise, vous sentirez la douleur, sinon le danger.

Et dans la. race blanche elle-même, que

1 Et que sera-ce donc quand les Femme? chinoises pourront sortir du Céleste Empire? Alor«, Pémigration deviendra envahissenient» :

218 im FRANÇAIS EN AMÉRIQUE.

d'éléments hétérogènes! Ne voyez-vous pas, Yankees de l'Atlantique , que tout le Far-West ^è peuple d'Irlandais, d'Allemands, de Français, d'Italiens et d'Anglais? Ces trois derniers sont dWe absorption facile , soit par leur nature, soit par leur petit nombre; mais les centres ne se fondent point et semblent n'en avoir aucune envie : les Allemands surtout, voilà le danger : leur nombre est consi-dérable; à Chicago, ils forment le 1/3 de la population. Les derniers événements ont eu ici leur contre-coup; ces émigrés se sont sentis. nation. Us ont compris, en se comptant, que la majorité leur appartiendra dans le congrès, au prochain dénombrement^ ils ont leur^ journaux qui leur donnent le mot d'ordre.

Ce n'est qu'un lien nominal qui réunit tous ces peuplés, si divers : où est l'attache réelle , la communauté effective? La religion, émiettée en imtte sectes, n'a pas la puissance de fusion. Ce n*est pas sur le terrain des croyances que l'on &'unira. Le gouvernement central n'est qu'un pouvt)ir de raison : il n'a {Has d'armée

pour faire respecter sa volonté, qui doit être pourtant réconnue, et, au besoin, imposée sur une surface plus grande que l'Europe,

Tous ces États de l'Ouest, peuplés de gens qui ne sont pas Américains, se laissent gouverner. C'est qu'ils n'ont pas encore atteint le développement complet de leur individualité.

Ce sont des enfants qui consentent encore à s'asseoir au foyer commun; mais vienne la majorité, supposez-les adultes : ils aimeront mieux leur maison à eux que la maison du père adoptif , et la déserteront.

Pour combiner ces éléments si distincts, pour en faire un peuple compacte , il faudrait une pression extérieure; or, l'Amérique n'a pas de voisins. Cesont les malheurs nationaux, communs, plutôt que la prospérité et Je bonheur, qui font les peuples unis. Au morceau de fer natif, si sain, si brillant que vous le*sUpp6sîez, il faut des coups de marteau, mv une en* clume; autrement il s'exfoliera.

Voyez encore ce symptôme : c'est une trinité militaire qui gouverne cette république : Granty Shèridan, Sherman. Quand les généraux deviennent hommes d'État , il est permis de n'être point tranquille , les chiens n'entendant très-généralement rien à la conduite d'un troupeau; le traîneur de sabre n'aime pas qu'on lui réplique ; il déteste les discussions et met au violon les gêneurs : le moyen , pour cet homme, habitué aux conquêtes et aux assauts, de résister à la tentation de prendre cette belle nation qui s^offre à lui, de l'accaparer, de la faire sienne* !

Autant vaudrait confier une jeune vierge à don Juan : il éloignera bien les galants de la demoiselle, et empêchera les malotrus de lui prendre la taille; mais soyez sûr qu'il la violera pour son compte — s'il ne peut la séduire.

Cette question ^u Sud, dont je viens de parier, est toujours le point* noir de l'horizon poli-

UN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. . tîJl

tique en Amérique; elle est grave, vitale même, et, en cela, je crains bien que les sudistes n'encourent le reproche de manquer de patriotisme, s'ils ne se rallient pas franchement aux États-Unis, s'ils ne se réconcilient pas avec leurs frères, s'ils refusent de recommencer le travail commun, sous le drapeau étoile; bouder, se complaire dans le titre de martyr, repasser, avec un plaisir amer, tous ses malheurs, mettre un soin jaloux à né pas sortir d'une attitude coquettement désespérée» pour s'attirer des compliments de condoléance, c'est gentil, intéressant , mais ce n'est pas pratiqïie ; et puis , voilà qu'on ne fait déjà plus attention aux * vaincus; les nordistes sont retournés à leurs usines, à leurs mines, à leurs offices, et voilà les nègres qui vont à l'école.

En matière de conclusion , personne ne conteste que les sudistes n'aient été fort malheureux; mais quelques-uns ajoutent qu'ils le méritaient bien.

2n UN FRâTIÇAIS en AMÉRIQUE.

Ail reste , un fait, qiu n'a rien de politique^ tend de plus en plus à simplifier la question nègre. Je veux parler du concdiinage des blancs avec les quarterarmesy lequel est mainte* nant passé en habitude et , à la longue , finim par ckanger cette couleur qui s'oppose si énergi(}u6ment à la création d'une population compacte et unie dans le Sud.

S'il est un fait digne de remarque, c'est bien celui-ci : à savoir que les vices de l'humanité n'auront pas peu contribué à la . formation de ca nouveau-monde : c'est l'avarice, l'amour de l'or, qui y a attiré la population ; c'est l'orgueil qui pousse en avant Chicago, et embellit New- York; c'est lui encore qui a fait construire le Pacific 'Railway; c'est l'ivrognerie qui rapproche l'Indien de l'Européen ; et c'est la luxure qui prépare la fusion 4e6 races«

Évidemment, Téquilibre actuel de l'Amérique est près de rompre. Pour comprendre cela, il faut comparer le Far-West et les États

UN nANÇAIS EN AMÉRIQUE. ^23

dé rAtbnrtique , Chicago et New- York; il faut exmniner cette population de la. grande viïle impédale , composée^ d'hommes étiolés par le travail excessif et de femmes mièvres, presque chétives ; population dans laquelle s'est introduit cet élément dissolvant . des sociétés qui s'appelle : la prudence dans le nombre des enfants; et voir, dans les prairies du Centre, l'immigration étrangère , multitude neuve ,.

forte race , rudement trempée , setlers royalement doués de tout ce qui fait lliomme;^ travail* lapt, croissant et multipliant.

Et alors, les yeux sur la carte de l'Ameriquej on comprend que , de l'ouest seulemehtv sortira le peuple américain,' mélange de toutes les nations européennes. • Ce qu'il sera, je ne puis le dire , mais il n'aura rien de la colonie anglaise que je vois de ce côté-ci des AUeghanys.

Voyez une carte, du reste : regardez les États-Unis. Cette position de New-York capi-

taie est iUogique, dissymétrique; constituée comme elle l'est actuellement, l'Amérique reSsemble à un corps embryonnaire, à l'état de formation ; et New-York rend assez l'effet de ces organes de nutrition provisoires et anormaux, dont la fonction est d'apporter la nourriture externe, mais qui sont destinés à s'atrophier ou à changer de rôle, lorsque, le cordon ombilical une fois rompu, l'être apparatt complet, vivant de sa vie propre.

Avant de quitter les Amérîbains, une observation. E*st-4l désirable qiie nous ^doptioiis, en France, leur système politique, ainsi que le veulent certains publicistes? Je déclare qu'en ce qui me concerne, à l'heure qu'il est, je ne puis juger équitablement, rigoureusement, ce système : il s'est développé dans des circonstanceà trop favorables pour qu'on doive le déclarer parfait : de l'espace, de la richesse vite acquise, du bien-être, un peuple heureux, mais cela marche tout seul ; et, au-dessus

tJN FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. 225

.de toutes ces concordances , les iostitotions^ fussent-elles défectueuses, fonctionnept excellemment.

Au contraire , que l'Amérique devienne Europe, c'est-à-dire un pays étroit ♦pour sa population, une nation travaillée par les déclassés, les mécontents, les malheureux, un vieux corps politique, dévoré de parasites, attaqué de cette grande maladie qui a nom « question sociale » : alors nous pourrons voir à l'œuvre, apprécier et, peut-être, admirer cette grande constitution.

. Toùjoiïrs est-il que, ju^quà présent, de la seule difficulté .qui' se soit présentée dans l'histoire américaine , les vices di3 la constitution ont fait une effroyable guerre civile. Évidemment, si le pouvoir central eût été plus fort^ plus respecté, le Sud n'eût même pas songé à une sécession. Un peu de notre centralisation ferait bien en Amérique,

Chez nous, Marseille tentefaît-il de se séparer de Lille ?

Tout cela ne signifie .pas qu'on doive ap-

taie est illogique, dissymétrique; constituée comme elle Test actuellement, l'Amérique ressemble à un corps embryonnaire, à l'état de formation ; et New- York rend assez l'effet, de ces organes de nutrition provisoires et anormaux, dont la fonction est d'apporter la nourriture externe, mais qui sont destinés à s'atropilier ou à changer de rôle, lorsque, le cordon ombilical une fois rompu, Tètre apparaH complet, vivant de sa vie propre.

Avant de quitter les Américains, une observation. Est-4l désirable que nous ladoplioiis, en France, leur système politique, ainsi que le veulent certains publicistes? Je déclare qu'en ce qui me concerne, à l'heure qu'il 6st, je ne puis juger équitablement, rigoureusement, ce système : il s'est développé dans des circonstanceà trop favorables pour qu'on doive le déclarer parfait : de l'espace, de la richesse vite acquise, du bien-être, un peuple heureux, mais cela marche tout seul; et, au-dessus

de toutes ces concordances, les iostitotions, fussent-elles défectueuses , fonctionnent çxceU lemment.

Au contraire, que l'Amérique devienne Europe, c'est-à-dire un pays étroit, pour sa ' population., une nation travaillée par les déclassés, les mécontents, les malheureux, un vieux corps politique, dévoré de parasites, attaqué de cette grande maladie qui a nom « question sociale » : alors nous pourrons voir k l'œuvre, apprécier et, peut-être, admirer cette grande constitution.

. Toûjotfrs est-il que, jusqu'à présent, de la seule difficulté .qui- se soit présentée dans This-

toire américame , les vices ôb la constitution * • * •

ont fait une effroyable guerre civile. Évidemment, si le pouvoir central eût été plus fort, plus respecté, le Sud n'eût même pas songé à une sécession. Un peu de notre centralisation ferait bien en Amérique.

Chez nous, Marseille tentefait-il de se séparer de Lille?

Tout cela ne signifie .pas qu'on doive apis.

236 UN FRANÇAIS Eli AMÉRIQUE.

prouver complètement notre système politique : la centralisation y chez nous , est arrivée jusqu'à rètouffement. Le gouvernement s'occupe de tout y même de ce qui ne le regarde pas^ surtout.de ce qui ne le regarde pas : il en advient que le jour de la réaction, — lisez révolution, — ce jour terrible, ce jour de colère, périodique, l'émeute, de sa lourde main, dépouille le gouvernement de ses attributions, au hasard, sans distinguer entre ce qui est essentiel et ce qui est superflu, quitte à voir périr bientôt ce pouvoir mutilé.

Le maître d'un tigre l'agaçait du bout dé sa badine ; le fauve se rua sur lui, et, d'un coup de gueule, lui arracha le bras ; Timprudent en mourut... C'est de l'histoire de France.

Concluons : notre système est mauvais. Je dis qu'il faut le réformer; mais je ne demande pas qu'on le remplace par la constitution américaine.

Et me voici, de nouveau, embarqué sur le

UN PRÀNCAÎS {:N AMÉRIQUE. ^27

Washington, qm va me ramener en France } on vient de quitter le pier; les mouchoirs s'agitent 9 les adieux s'échangent encoce y on B'adresse de dernières recommandations.

Nous sommes en route, Dieu nous protége !

Je ne me lasse pas de regarder cette graiide baie de New-York, vaste, spacieuse, libre; dans quelques jours, nous toucherons le Havre, port étroit, difficile j où il faut calculer les marées, où il faut gouverner droit, manœuvrer avec science, pour ne pas s'échouer.

C'est^ bien l'emblème de cette Europe, petite, encombrée, où tout est difficile, où tout mouvement de l'individu doit être précis, pour ne gêner personne, où toutes les questions sont vitales.

Et la rade qui s'étale aujourd'hui devant moi , où le steamer évolue comme en se jouant, est le résumé, l'expression même de ce pays bienheureux où il y a place pour tout Iç

228 UN FR/NÇâIS EN AMÉRIQUE.

monde^ où, si quelqu'un ne se plaît pas à Test, il peut aller à l'ouest, oti l'existence est facile et où chacun a ses coudées franches.

Dans ce passage, rien d'autre à signaler qu'une épouvantable bourrasque, sur le banc déTerre-Neuve. Une de nos barques enlevée; la brigantine toute carguée, mise en lambeaux par le vent ; les claires- voies défoncées par un paquet de mer; de l'eau dans les salons jusqu'au genou ; le gouvernail faussé , la pompe ù incendie broyée ; les officiers liés sur la passerelle; le navire faisant d'effroyables sauts, avec des craquements sinistres; tout cela jette la terreur parmi les passagers, qui ont déjà l'imaginaticH) frappée des récents désastres de la compagnie. Les dames sortent des cabines, pleurant, échevelées, dans des costumes problématiques, qui révèlent à l'observateur calme d'étranges perspectives.

Une grosse femme apparaît dans le salon :

entourée de sa ceinture de sauvetage, elle re-

semble à une bouée ; au cas de naufrage , elft peut être précieuse ; je me rapproche d'elle. Un coup de roulis Tétend à mes pieds, dans l'eau ; tout en flottant, elle s'accroche à une de mes jambes :

a Mon doux Jésus, crie- 1- elle, sauvez moi ! »

Le rôle de doux Jésus était, vous en conviendrez, difficile à remplir, même à la faveur de l'obscurité.

Ainsi que l'eût fait un simple mortel , je la remis sur son axe ; puis je la consolai, en rappelant. Dieu me pardonne : « ma chère en* faut. »

Un coup de mer est décidément une fort agréable chose, quand il ne se termine pas par un naufrage, bien entendu.

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