‹ Un Genevois d'autrefoisChapitre 28 sur 56 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

1813 - 1814- 1815 — Genève libre - Genève suisse

Les événements politiques des dernières années de l'Empire ne laissaient pas Gosse tout à fait indifférent, il les commentait avec philosophie et son admiration pour Napoléon se mitigeait de blâme, quand il le voyait partir sans cesse pour de nouvelles conquêtes, « au lieu, disait-il, de se trouver heureux au milieu de sa nation elle-même heureuse ».

Pour madame Gosse, à la pensée de tous les jeunes gens enlevés à leur famille par la conscription, elle traitait l'Empereur de « tigre altéré de sang et de carnage ».

La naissance du Roi de Rome fut ostensiblement célébrée par des réjouissances publiques dans toute la contrée, à Mornex comme ailleurs; la chanson de Pierre Penard, l'aveugle attitré du village, en fait foi. (*)

On pouvait prévoir, après les campagnes de Russie et d'Allemagne, que l'Empire touchait à sa fin. A Genève, on songeait, sans en parler, à l'avenir, on voyait possible la restauration de l'ancienne République.

(*) Voir Pièce Annexe XXXII.

Est-il besoin de rappeler les événements de décembre ! i8i3 : les alliés, commandés par le général autrichien i Bubna, franchissant le Rhin et marchant sur Berne, sur , Lausanne et sur Genève; le préfet du Léman quittant ! son poste, laissant le général Jordy, commandant de la garnison, défendre la place, où vient de s'organiser le ; Comité de l'Indépendance, et Jordy capitulant devant les ' Autrichiens ? J

Pour Gosse, cette grande joie est mêlée de mélancolie, 1 il est de ceux qui n'ont pas oublié 1782, il craint le re- ; tour de l'ancien régime. |

Dans son calepin de 181 2-18 14, entre deux comptes de ménage, quelques mots, ici et là, relatent les événements ; du jour : |

« La nuit du 29 au 3o décembre 181 3, le général Jordy a capitulé. A 2 heures du matin, tous les François qui étoient dans Genève au nombre de 800 ont évacué j la ville. Le général Jordy lui-même avec 36 blessés monte en voiture et tombe paralysé.

« A 2 heures, les troupes autrichiennes entrèrent sans

battre la caisse... saluant tout le monde et chacun les

saluant...

« 3i déc.

... « L'on ne peut faire de proclamation des 4 syndics, vu que le prince de Lichtenstein et le général Bubna n'en ont pas de permission. M^^ de Candolle, Lullin... ont été nommés provisoirement. Sans doute l'ancien Conseil aristocratique va reparaître...

« i^r janvier 18 14.

«Aujourd'hui s'est faite la proclamation de la réintégration de la République genevoise. Les syndics et les

conseils qui seront nommés provisoirement reprenant

le titre de magnifiques et très honorés seigneurs mal à

propos.

« 4 janvier.

... « J'ai appris que les 4 syndics sont partis pour Berne où se trouvent les deux empereurs et le Roi de Prusse ; ils veulent sans doute y aller cimenter leur gouvernement aristocratique qu'ils se sont proposé d'établir à Genève. »

Les premières semaines de 1814 se passèrent dans une agitation indescriptible : les Français en fuite, leurs partisans en désarroi, la population n'osant encore se féliciter de la liberté reconquise, tant que les tractations avec les puissances alliées ne sont pas terminées, la crainte de voir surgir Napoléon vainqueur.

La présence des Autrichiens, bien qu'on leur fût très reconnaissant du secours qu'ils avaient apporté, pesait lourdement à chacun. On en avait logé partout, les casernes étant pleines. Les Gosse, pour leur part, en logeaient quatorze. Et c'était à qui se plaindrait de leur malpropreté, de leurs coutumes bizarres : ils trempaient, disaiton, dans la soupe, les chandelles qu'on leur donnait à brûler! Pendant longtemps on devait se souvenir, dans les familles genevoises du passage des Cosaques, on les appelait tous ainsi à cause de leurs longues moustaches, de leurs bonnets et de leur nom de Croates, et, comme ils étaient voraces, on croyait bien dire en disant « un estomac d'Autriche ».

Avec ces pauvres diables fatigués d'une longue campagne, le typhus était apparu; l'hôpital avait peine à contenir tous les malades et les blessés ; les médecins rivalisaient de zèle.

André ayant appris la marche des Alliés, avait quitté brusquement Paris le 28 décembre, pour être à Genève auprès des siens dans ce moment critique. Bien vite il s'enrôla avec les médecins.

Fatigué de la vie agitée qu'il lui faut mener dans sa pharmacie pendant ces jours de trouble, Henri-Albert sent bientôt le besoin d'aller reprendre des forces à Mornex. Il y monte à la fin de février.

Il avait fabriqué, pour effrayer les rôdeurs, un mannequin dont il était très fier, qu'il avait placé à l'entrée de l'ermitage du côté du donjon et baptisé M"^^ Romilliska.

« Coiffée de mon bonnet polonois, écrit-il à sa femme, jVlme Romilliska a l'air d'un fort joli militaire cosaque. Avec sa ceinture de pistolets, de poignards et de haillons, elle a déjà, par son intrépidité, fait trembler deux hommes armés et les a mis en fuite. »

A Genève, M"^^ Gosse n'était guère tranquille de savoir son mari sous la seule surveillance de son mannequin, exposé aux attaques des suiveurs d'armées et même des paysans.

Elle lui écrit :

« Genève 27 février 18 14

« C'est à mon lever que je t'adresse quelques lignes par Samuel qui est disposé à se rendre auprès de toi sur ma demande pour te porter le sel et le beurre (ce dernier de précaution, car tu peux t'en procurer mieux que nous si les portes restent fermées ce que nous ignorons, nous

achetons du beurre de Monnetier, d'Essert et de la Mure.) Ce qui m'inquiète c'est le passage qui peut se faire d'une troupe de nos ennemis qui chercheront à armer les paysans des villages des Bornes, et il se pourroit que quelques-uns de Mornaix signalassent ta demeure. En conséquence, il me semble que tu devrois cacher tout ce qui peut armer des paysans, même ta halebarde et ne garder que le plus mauvais fusil en l'ôtant de ta cuisine et en le mettant dans un endroit où Ton puisse le prendre sans être vu, s'ils l'exigent. C'est surtout ton parteret que je regretterois s'il t'était pris au dépourvu.

« Nous ne savons rien de plus qu'il y avoit hier soir des bivouacs à Pommiers et à S^ Jullien, dont on voyoit les feux. André fut chez M'" Prévost d'Assier (?) dont le fils et un jeune Rillet sont arrivés vendredi du quartier général des alliés, qui se sont retirés à Troyes. Ils y ont envoyé, pour complaire à l'empereur d'Autriche qui paroissoit vouloir se séparer de la cause commune, des articles de paix que tous les officiers autrichiens doutent qu'il accepte, sinon une bataille décisive doit se donner entre Meaux et Melun. C'est ce dont on attend la nouvelle aujourd'hui. On peuplera l'église de la Fusterie des blessés actuellement aux casernes. André se prépare par sa barbe et ses lavages à s'y rendre. On dit que M. le D^ Peschier qui visite actuellement les malades de l'hôpital les soigne parfaitement par beaucoup d'air et de propreté. Il s'y rend deux fois le jour; il en est bruit dans toute la ville, il se distingue comme bon patriote. Je ne sais si Samuel ne devra pas passer à Monnetier pour pouvoir t'atteindre, à cause du pont des Etrembières. M. Heiligenhoffer^ a vu ou a entendu dire qu'il existe un mani-

* Commis de la pharmacie.

feste de la part des généraux Dessaix et Marchand au nom de l'Empereur des François, qui promet à la Savoie son bonheur et à Genève son pardon, si elle reçoit les François sans résistance.

« Adieu cher ami je voudrois te faire passer chaque jour des nouvelles, mais comment? Que ta santé se soutienne et nous pourrons supporter toutes les crises!

« Ton invariable amie

« L. GossE. »

Il répond de Mornex :

« Du 28 fév. 18 14 « Très chère amie

« Après avoir passé une excellente nuit je prends la plume pour profiter d'une occasion qui se présente et te communiquer une partie de mes pensées.

« Les Autrichiens seront battus ou se laisseront battre vraisemblablement aujourd'hui par les François. Je dis se laisseront battre ou mettre en fuite, parce qu'ils ne voudront pas avoir l'air de céder la partie à leurs ennemis. Mais l'Arve sera fortifiée dans toute sa partie du Nord ainsi que le Rhône jusqu'au fort de l'Ecluse. Ce sont là que les forces autrichiennes et suisses même (car je ne doute pas que le pays de Vaud reconnu libre ne se réunisse aux autres Suisses) se concentreront et Genève va devenir le vrai théâtre de la guerre. Il est très bon que je sois établi du côté des François étant là avec un si grand nombre d'entre eux.

« Il faudra profiter dans ces circonstances de Castor. Je vais l'exercer à vous aller trouver et je mettrai pour lors un papier sous son collier; il saura bien traverser l'Arve

à la nage. De votre côté vous le conduirez hors de la porte de Rive en lui disant : Va à Mornex, Castor, et je crois qu'il y viendra de suite, une fois que cela aura eu lieu, ce petit message pourra se continuer.

« Vous n'avez donc pas encore lieu d'attendre de sitôt les François au milieu de vous, parce que Genève va être le centre des opérations du Nord du côté oriental. Cependant à tout événement, quand vous pourrez, envoyezmoi tous mes autres manuscrits comme ceux que j'ai encore dans mon bureau et au dessus, ceux que j'ai dans mes deux placards du fond de ma chambre derrière mon lit. Je tiens beaucoup à mes lettres et à ma collection de notes et de mémoires. On peut mettre dans des sacs la plupart de ces choses et profiter de chars qui se trouveront peut être encore par Karouge ou de porteurs à dos. Il seroit bon qu'on me fît parvenir mes montres et autres objets en argent qui sont dans mon bureau. Peut être aussi la pendule devroit m 'être envoyée car mes prédictions pourroient bien ne pas se réaliser et alors si les François entroient forcément dans Genève, ce ne seroit que pour assouvir des haines particulières des chefs, et Genève pourroit être mise au pillage. Que sais-je même si on ne cherchera pas pour lors à la détruire de fond en comble. Je ne connois que trop combien d'horreurs est capable une puissance ennemie qui a tout pouvoir.

« Mes livres précieux comme le Bulliard, les Œuvres de r Héritier, de Cavaiiilles, le dictionnaire d'histoire naturelle, les Coutu?nes religieuses, le De Caîidolle, le Dictionnaire des Sciences physiques, le H aller, etc. en un, mot les livres qu'on jugeroit avoir une prompte valeur en argent devront ou m'être envoyés si on peut le faire ou mis dans un lieu qui ne redoute pas la combus-

tion. La cave de Madame Milleret seroit dans ce cas plus précieuse que les nôtres.

« Je vais aujourd'hui à Monnetier être témoin des grands coups qui vont se donner, hier a commencé l'action. Avec de bonnes lunettes, je verrai tout ce qui se passera sur la Treille. Nous pourrions chaque jour avoir des nouvelles de nos santés. Un drapeau blanc mis par moi sur la sommité du Petit Salève et vu par vous avec une autre lunette Vous indiqueroit mon état de bien-être, d'un autre côté je pourrai voir depuis cette sommité votre terrasse sur laquelle vous mettriez aussi un drap blanc pour bonnes nouvelles et un drapeau rouge pour mauvaises. On pourrait étendre davantage ce moyen de correspondance... »

Sur le conseil de Bubna, le gouvernement provisoire s'est dissout et notre territoire reste le champ de lutte où se mesurent le général autrichien et Dessaix.

Bientôt on apprend que les Alliés ont pris Lyon, qu'ils entrent à Paris, que Napoléon écrasé part pour l'île d'Elbe.

Les Autrichiens quittent Genève et vont être remplacés par une garnison suisse. Le i^^ juin, les barques pavoisées amènent les bataillons de Soleure et de Fribourg. La joie est grande, on respire un air nouveau, et les jours d'allégresse se succèdent. Les promotions du collège, sont comme autrefois célébrées avec pompe à Saint- Pierre. Le rétablissement du Jeune se fait solennellement, une vraie communion patriotique. Puis vient la fête du 20 septembre, où se proclame la réunion de la République de Genève à la Confédération Suisse.

Madame Gosse, dans l'enthousiasme de son nouveau titre de Suissesse, parcourt les rues, malgré la foule et le bruit des armes à feu ; elle veut tout voir pour tout raconter à son fils et conserver la mémoire de cette belle fête :

«... Hier fut pour nous la plus célèbre journée par la nouvelle olïlcielle de notre admission à la Confédération des Suisses ; tu liras sur la Galette de Lausanne ce grand événement et les réjouissances de cette journée qui comble les vrais Genevois d'une joie sans pareille. Une publication solennelle de toute la magistrature, musique, grenadiers, étrangers qui lisoient la lettre adressée par la diète. De suite le canon se fit entendre, toutes les cloches sonnoient. On se rendit dans les églises où l'on fit une magnifique prière que je voudrois pouvoir t'envoyer si elle s'imprime, ce que j'ignore. Presque à la nuit, on publia l'illumination qui fut plus générale et plus brillante que jamais, quoique la maladie des bêtes à cornes rende Véclairement plus dispendieux. Les maisons les moins apparentes étoient décorées de beaucoup de lumières ou lumignons et de fleurs...

« Beaucoup de transparens exprimoient toute la reconnoissance qu'on doit au grand ordonnateur. Ton ami Gaussen avoit placé à sa porte : « Gloire à Dieu». Un autre : V Evénement a comblé ?ios espérances. Plusieurs: Guillaume Tell uni à un Genevois; les 22 font un, et les armoiries des 22 cantons formoient un grand cercle. Ailleurs ces 22 cantons avec leurs armoiries entouroient une foudre qui tomboit en grêle de feu etdévoroit tous les fléaux de l'ancien régime inscrits sur des billets sur lesquels on lisoit : droits réunis, loterie nationale,

passe-port de France, conscription, timbre, imposition volontaire mais forcée, et autre que je ne pus pas lire. « Ces armoiries des 22 cantons étoient placées partout avec divers attributs, il y avoit jusqu'à des vers et des psaumes en transparens; mais, ce que peu de personnes ont vu à cause de la localité et que la peur du bruit des armes à feu m'a fait découvrir, c'est à une des fenêtres des prisons, il y avoit un transparent avec la clef et l'aigle et ces mots :

« En faveur de la journée Accordez-nous la volée. »

« Effectivement plusieurs des prisonniers étoient arrivés dans cette demeure en volant et désiroient s'en retourner de même.

« Jamais je n'ai parcouru d'illumination avec tant de plaisir puisque je reste close ordinairement. Mais je voulois tout voir pour t'en parler. S'^ Gervais étoit resplendissant de lumières, la place étoit brillante à cause de toutes les galeries en fer garnies de lumignons, tous les cordons ne formoient qu'un trait lumineux. Sur le balcon de M. Saladin au dessus du café Chenevard, une guirlande de fleurs naturelles surmontoit une devise formée en fleurs naturelles, chaque lettre en couleijr différente. Toujours à la Madelaine, une grande guirlande de fleurs naturelles soutenoit un gros chou rouge tout illuminé placé devant une traiteuse. Pendant deux heures je courus la ville me sentant marcher sur la terre suisse !... »

En 1814, les Anglais, heureux de pouvoir revenir librement sur le continent, affluèrent à Genève. Beau moment pour nos peintres et pour la curiosité des badauds.

M"^^ Gosse à son fils

28 ybre 18 14.

« ... La princesse de Galles passe à pied avec Lady Cambel et une petite laideron, une princesse dont j'ignore le nom. Nous courons avec M"^^ Verne fille de M'"^ Deleris à la porte de M. Massot chez lequel elles s'étoient rendues. A leur sortie nous les avons vues à volonté, elles ont descendu le Perron, le Fort de l'Ecluze, le Molard, elles ont parcouru toutes les boutiques des Rues-Basses chez les joalliers et marchands de soieries. Lady Cambel qui a plusieurs filles est d'une beauté parfaite...»

Le gouvernement provisoire s'était formé et travaillait à la Constitution. Le système représentatif allait remplacer le Conseil général. Elaborée par des citoyens dévoués mais d'esprit réactionnaire, cette Constitution, bien qu'appuyée par les Puissances Alliées, n'obtint pas la pleine approbation du parti des Genevois qui avaient lutté pour celle de 1796. On s'attendait bien à une Constitution aristocratique, mais on aurait voulu la discuter. Bellot, Etienne Dumont, Sismondi, M arc- Auguste Pictet, et bien d'autres, demandèrent sans l'obtenir un délai pour l'examen des articles, et le renvoi du vote populaire.

Voici ce que dit à ce sujet Gosse, dont l'esprit indépendant se révoltait à l'idée d'une nouvelle oppression d'un parti par l'autre.

Gosse à son fils à Paris.

« Genève 21 oct. au matin 18 14.

... « J'ai été retenu à l'avant dernière élection mais les aristocrates ont su m'éliminer par la marche assurée qu'ils ont fait admettre pour faire ce qu'ils désirent. De 120 personnes choisies on en retenoit 60, mais ceux qui retenoient étoient seulement 200 personnes entre lesquelles étoient toutes les créatures du Conseil d'Etat. Je n'ai jamais aimé la démocratie mais je détesterai toujours le gouvernement purement aristocratique dans un aussi petit état que le nôtre, aussi je doute beaucoup qu'elle s'y soutienne, et malgré les Suisses, malgré les puissances qui ont contribué à nous rendre libres, tu pourras revoir sans miracle un gouvernement mixte au milieu de nous. Notre Constitution de 1789 connue sous le nom de Code Genevois, donne la marche de cet excellent gouvernement, il n'y falloit que quelques modifications pour nous rendre absolument heureux. En donnant au peuple assemblé en Conseil Général toute sa souveraineté par une partie du droit négatif enlevé au Conseil des 25, on remplissoit ce but, il faudroit que 2000 citoyens réunis pussent forcer ce petit Conseil à présenter au Conseil Général une loi qu'ils jugeront convenable au bien de tous. Le Conseil des 25 vouloit s'arroger le pouvoir de ne porter à ce Conseil Général que les lois qu'il vouloit admettre dans son sein alors il devenoit souverain et le Conseil Général n'en avoit que le nom. Voilà mon cher ami à quoi a tendu la perfidie de ceux qui ont composé notre nouvelle Constitution ; ils ont voulu faire croire qu'il étoit impossible et dangereux

de ne pas admettre des reprësentans de la nation et ils ont choisi tous les moyens les plus propres à ce que l'aristocratie la plus complète pût se soutenir. Je voudrois bien savoir par quel droit une partie de la nation peut enlever à l'autre le titre de souverain, à cause qu'une partie d'entre eux ne sont pas des propriétaires mais d'honnêtes artistes comme jadis le plus grand nombre des Genevois l'étoient. Ils ont plus fait encore, ces amateurs de l'aristocratie, c'est contre le droit des gens de n'avoir pas voulu admettre dans le Conseil souverain ou représentatif aucun ecclésiastique. Eh I ne sont-ils plus citoyens les ecclésiastiques, ne sont-ils pas nés aussi avec le droit à la souveraineté. La marche qu'on a admise pour faire recevoir cette belle Constitution a été non seulement illégale mais perfide : Pour recevoir les voix des citoyens pour l'admission ou rejection on n'avoit pas voulu adopter le scrutin secret, on avoit établi au centre d'une masse de citovens tous aristocrates, le secrétaire qui, en face du Conseil provisoire et à très peu de distance de lui, écrivoit sur un grand registre la volonté qu'on venoit émettre soi-disant, à l'oreille. Le Conseil voyoit la position de cette volonté du votant sur le rei^istre.

« Après avoir passé en revue cette réunion d'aristocrates je me présentai pour donner mon vote et comme je ne pouvois admettre consciencieusement cette forme de Constitution, je dis : Rejection à l'oreille de M. Prévost- Tourte. Ce monsieur parut se retourner avec précipitation et s'écria à voix haute : « Comment, rejectioji ? » Alors, aussi, à voix haute, je répondis : « Oui rejection», et il plaça ma ligne de rejection sur un côté du registre vu de tous les spectateurs, il étoit encore en blanc.

— 5oo —

« Malgré cela, quoi que persuadé que je ne serai point nommé dans le Conseil représentatif je ne balançai pas de m'y faire inscrire sur le registre de ceux qui y aspiroient, puisqu'il étoit de mon devoir de manifester qu'une fois que la Constitution étoit admise par la pluralité des suffrages, je ne voulois pas bouder contre elle, mais au contraire lui donner pour son perfectionnement tous les moyens que je pourrois avoir, si, contre mon attente, j'étois admis dans le Conseil souverain. Tu serois étonné mon cher ami du nombre des personnes capables qui en ont été exclues. Henri Déonna qui s'étoit consacré pour le bien de la Société Economique ainsi que mon ami Butin le brave avocat Remond (?) etc. etc. etc. Le mécontentement d'une partie des Genevois se montre avec énergie. M. Dumont le pasteur ne put obtenir un sursis pour faire quelques remarques sur cette Constitution, quoique sa pétition, parfaite dans son genre, fut signée par un grand nombre de citoyens. Je m'estime donc très favorisé d'avoir été jugé redoutable à l'aristocratie. Ne sois pas ladmirateur de cette Constitution cela ne feroit pas l'éloge de ton cœur comme citoyen. Mais tu as pu ainsi que moi bénir l'Etre des Etres de nous voir sortis du sein du despotisme et de nous avoir réunis aux braves Suisses. Je mourrai dans l'espérance que cette Constitution même aristocratique se désaristocratisera pour le bonheur de mes concitoyens et qu'un petit nombre de familles genevoises ne conserveront pas toujours le droit d'assujettir le plus grand nombre de leurs égaux... »

L'année 1814 se termina d'une manière solennelle par la célébration du jour de la Délivrance; ce fut le premier

— 5oi —

anniversaire du 3i décembre. Il y eut des salves d'artillerie, un service commémoratif dans les églises, un bal au théâtre et, comme dans toutes vraies fêtes genevoises, des repas de famille autour d'une volaille rôtie.

Les Gosse reçurent deux énormes oies du cousin Bolomey.

M"^^ Gosse à soîi fils.

« 3 janvier i8i5.

...« Tu liras dans la Gazette de Lausanne le récit de notre fête du 3i qui fut très solennelle, mais le temps étoit mauvais; les églises étoient pleines de monde, même de la garde nationale, jusqu'à la musique du régiment. Pas une petite place dans aucune d'elles, les troupes suisses y assistèrent. Les diners, soupers, l'arrivée des canons, le présent de M. Pinon^ les bals et les illuminations ainsi que les transparens et les devises, toutes en l'honneur de Dieu et des miracles en notre faveur, firent courir les habitans par un brouillard très incommode. Toute la nuit les voitures, les chaises à porteurs furent en marche pour le bal de la salle de spectacle où il y avoit plus de looo personnes sans les voyans des loges supérieures, tout se passa avec une grande décence... »

* Le lieutenant-colonel Pinon avait suivi jusqu'à Vienne nos canons emmenés par les Autrichiens. Il les avait ramenés en triomphe le 3i décembre 1814.

Mais, en mars i8i5, la nouvelle arrive du retour de Napoléon ; on apprend sa marche triomphale à travers la France, son entrée à Paris. Il s'agit de se bien défendre. A la sommation de se rendre que lui fait l'Empereur, Genève arme sa milice et voit accourir les Confédérés.

Le i5 juin i8i5, Gosse reprit le chemin de Mornex. Ce même jour les Français allaient entrer dans Carouge et là-bas, au nord, sans qu'on en sût rien, se décidait le sort des nations.

Voici ce que le Solitaire raconte de ces journées :

« Mornex à 5 h. de l'après-midi

«Je partis de Genève le i5 juin i8i5 pour aller à « Mon Bonheur ». En passant par Karouge je vis M. Pinon et d'autres officiers, il faisait travailler hors du pont pour mettre des chevaux de frise, faible moyen de défense. A Karouge, il y avoit, dit-on, quelques Piémontois et la garde nationale au nombre d'une dizaine d'hommes. — Je fis le tour de dessous la montagne pour arriver à Mornex. — J'envoyai le vendredi i6 la femme de Mann chez moi; elle alla par Chêne, elle fut prendre deux chemises que j'avois oubliées, j'aurois dû y aller moi-même et repartir le même jour. La nuit du i5 au i6 fut assez bonne. Le 17 au matin, j'envoie Mann à Genève. Il alloit à Karouge pour plaider contre son oncle Louison au sujet d'un appartement de leur maison qui est bâtie en commun...

« J'apprends le matin que les François se sont emparés de Karouge; qu'un corps de 200 hommes environ s'étoit dirigé avec des canons jusqu'à La Roche, qu'il étoit monté derrière eux des charpentiers pour refaire le pont neuf, que

M. Dessaix le général compte y passer pour aller àThonon. Je dîne sans y penser à ii heures. Mann revient à 2 h.

« Il faisoit un temps superbe, calme et très chaud, beau soleil. Il me disoit qu'il n'avoit pu aller à Genève, que Ion ne laissoit passer que des femmes pour les denrées, qu'on avoit donné aux Genevois 5 jours pour réfléchir s'ils veulent se défendre. C'est donc mercredi prochain que sera le jour fatal. Il est à espérer que les Genevois ne seront pas assez fous, si les Autrichiens reviennent et si les Suisses ne reviennent pas les secourir, pour hasarder une défense avec de mauvaises fortifications. A 2 h. ^/g, il s'éleva chez moi un vent d'ouest dont la force m'étoit encore inconnue, un de mes acacias a penché sur ses racines mais ne s'est point arraché. Efi'et singulier de cet orage : chaque arbre, chaque arbrisseau avoit divers mouvemens dans ses branches. Il résulte de cette observation que les peintres n'ont jamais bien peint des orages en faisant diriger toutes les branches de leurs arbres dans un seul sens, tantôt les branches s'écartent puis se rapprochent, puis s'élargissent et chaque arbre et chaque arbrisseau a le mouvement de son feuillage diff*érent, ce qui fait un aspect vraiment étonnant. Ma petite maison trembloit fortement, mais a résisté au vent comme tous mes peupliers et le symbole mis sur le sommet de mon salon.

« L'eff'et de cet orage réuni à une forte pluie, et les divers sentimens pénibles que me donnoit l'état actuel et prochain de Genève, me rendoient fort triste. Cependant je redevins calme et je me consolois dans l'idée que « Mon Bonheur » sera au moins une ressource dans le cas de combustion de la ville de Genève pour y recevoir les débris de ma famille.

« Mon fils étant à Paris y pourrait communiquer avec moi et je pourrois avoir avec lui correspondance et lui faire connoître 1 état des choses. — J'écris une lettre à mon fils K

« Dimanche i8.

« J'ai appris qu'on a pu passer par moment sur le pont de l'Arve qui est à moitié coupé et que M. Chappuis est venu à Mornex par un détour de 4 heures. On a cependant rétabli la corde de la « traille » aux Etrembières ; les boulangers ont mis à Genève le pain à 8 sols de Genève.

« Mes réflexions se sont dirigées sur la cause de cette guerre désastreuse et j'ai jugé que Napoléon étoit plus coupable que l'année passée. Il auroit dû sentir que lui seul alloit être la cause peut-être de la destruction de la moitié de la France. Son amour-propre et sa vaine gloire sont complètement satisfaits de cette destruction prochaine. Les François sont dans un tel délire qu'ils ne sentent pas que tout leur malheur prochain dépend d'un seul homme. Qu'ils laissent exister cet homme, mais qu'ils l 'éloignent ou le prive de la société. Qu'ils se choisissent un autre roi que Louis XVIII s'il ne peut remplir leur but!

« Lundi 19.

« J'eus hier une lettre de mon épouse et j'apprends aujourd'hui que les François ont respecté le territoire genevois, qu'ils ne veulent pas attaquer les Suisses avant que ceux-ci ne les aient attaqués. Cependant les Autri-

* André était retourné à Paris, au commencement de juin 1814, pour achever ses études.

chiens sont à Martigny... entreront-ils dans le territoire de Genève ? entreront-ils dans le Chablois ? Tout cela est vraisemblable et la guerre sera dans ce pays.

«Il fait un temps superbe aujourd'hui. J'ai envoyé à M. Burdallet à Karouge ma lettre pour mon fils à Paris par Annecy.

« Lors même que Genève conserveroit son territoire, Genève est perdu, on peut si facilement lui couper tous les vivres. Les François peuvent, en faisant fleurir Karouge, renverser son commerce.

« Je descends à Mornex. M. Maunoir vient chercher sa famille. Il a eu beaucoup de peine à passer avec un ordre du général Dessaix. Mon Epouse m'envoie diverses choses. — On entend des canonnades à Karouge; on dit que c est en l'honneur d'une grande victoire que Napoléon a remportée sur les Prussiens et les Anglois combinés en Belgique; cela demande confirmation.

« Le 22, il y a eu une aff"aire entre les Autrichiens et les François à Thonon. Les Autrichiens gagnèrent cette petite bataille. Les François ont i5 chariots de blessés; ils ont fait des prisonniers; ils se retirent sur la rive gauche de l'Arve par le lac.

« Le 24, dimanche, les ^Autrichiens sont entrés à Genève, peut être hier. On a emporté la corde de la «traille»; on a percé les deux bateaux; on a tiré des coups de canon et le pont d'Arve a été détruit par les François.

« La journée s'est passée en canonnades, mais on ne sait ce qui est arrivé. — Plusieurs bagages de Karougiens à Monnetier.

« Le 26. Je montai sur le Petit Salève. J'ai gâté mon baromètre et perdu ma serpette.

« Je vis, il étoit 5 ou 6 heures, beaucoup de monde aller et venir sur toutes les Tranchées et revenir de la Coulouvrenière. Je vis des canons brillans rangés sur les murs et le chemin de Karouge à Genève dénué de troupes.

« Aux Etrembières les Autrichiens ont blessé 3 François. — J'écris à mon épouse, j'écris à mon fils.

« Le 27 M. Malvesin est venu me faire visite.

« Je dois deux livres de pain à M. Chappuis.

« Le jeudi 29 je retournai à Genève.

A Genève, Gosse apprit les événements. C'était le 26 juin seulement, qu'était parvenue la nouvelle de la bataille de Waterloo ^ et de la déroute de l'armée de l'Empereur. Les réjouissances qu'il avait vues ce jour-là, du haut du Petit-Salève, célébraient la véritable libération du Pays.

Gosse est heureux de sentir assurée, l'indépendance de sa patrie, mais il s est complètement détaché de la politique. Il laisse sa femme lui vanter les bienfaits du nouvel état de choses, et ne s'occupe plus que du projet d'un congrès scientifique et d'embellir son domaine.

La situation de l'ermitage de Mornex, ce qu'on en racontait, la difficulté d'être admis, attiraient maints curieux sur le petit mont, mais que de nobles étrangers, que de promeneurs le gravirent en vain! Il fallait pour entrer — on l'a vu — la clef de l'amitié ou de bien

^ i5 juin i8i5.

chaudes recommandations. Aussi les privilégiés ne se faisaient-ils pas faute de manifester leur admiration et, après chaque visite, Henri-Albert trouvait, tantôt gravés sur la porte, tantôt inscrits sur la maisonnette ou sur un papier laissé en vue dans un bosquet, des vers ou des réflexions inspirés par les enchantements quoff'rait « Mon Bonheur ». C'était le plaisir de l'ermite, alors qu'il se retrouvait seul, de les lire et de les conserver*. Il y en a tout un recueil. Gosse lui-même — il l'écrit à son fils — s'était amusé parfois à composer des pièces soit en vers soit en prose sur l'ermitage.

« Je les ai donnés, dit-il, comme ayant pour auteurs des lords anglois, des comtes polonois, des comtesses russes, même une reine de Hollande. Tout cela a passé et passe pour admirable, pour du très spirituel. Ils ne seraient plus rien si l'on savait que j'ai voulu un peu m'égayer. »

Voici les rimes attribuées à la reine Hortense, Comtesse de Saint Leu, qui visita le Mont Gosse le 3o juillet i8i5. En séjour à Pregny, elle était montée à Mornex pour fuir les réjouissances qui célébraient, au bord du lac, le triomphe des alliés. Henri-Albert, apprenant sa présence si proche et aimant à rappeler ses rapports avec Bonaparte, la fit prier de vouloir bien honorer son ermitage de sa visite. Heureuse de trouver de la sympathie en ces jours tristes, elle accepta avec joie, se rendit au Mont- Gosse en compagnie d'un jeune aide de camp et y resta

* L'auteur des Jardins, l'abbé Delille, d'après ce que lui en avait raconté M. Pattay, célébra les beautés du Mont-Gosse, par des vers qui se trouvent imprimés dans les œuvres de Petit-Senn, à la suite du poème Salève.

quatre heures. Elle eut avec le solitaire un entretien mi philosophique, mi mondain. Ils parlaient de la belle nature, des événements. La reine Hortense disait : « Monsieur Gosse, vous êtes heureux d'avoir vécu sans ambition, car l'Empereur vous eût comblé de biens et d'honneurs et vous feriez comme moi une grande chute. Je suis comme les vagues de la mer... »

Et Gosse, qui peut-être avait eu, lui aussi, son heure de vaine gloire, devant cette grandeur déchue, se félicitait d'avoir choisi la bonne part. Bientôt il écrivit ceci :

Page 1