CHAPITRE XXVI
Occupations du solitaire
L'Etude d'un vieillard, s'il lui en reste encore à faire, est uniquement d'apprendre à mourir. J.-J. Rousseau,
Les rêveries du promeneur solitaire.
Avec ses voisins immédiats, les rapports du Solitaire ne sont pas aussi faciles. Il y a un certain Chomel, aubergiste qui lui fait bien des misères. M. de Sibourg, non plus, n'est pas commode.
Par contre, M. Gosse est très bien vu chez M. Corajod, père du chirurgien militaire, chez qui il envoie les amis de Genève auxquels il a prêché les bienfaits de la montagne, entre autres MM"^<^sCoindetetGirod, Mii^Thomeguex, M. Pattay.
C'est avec cette petite société et d'autres amis venus de la ville, qu'Henri-Albert célébra à son ermitage, le 25 août 1811, une fête en l'honneur de la Nature, fête allégorique et champêtre où l'on s'amusa beaucoup.
Il puisa dans son cabinet de curiosités les éléments voulus pour son costume de grand enchanteur : avec un manteau de forme antique, il portait sur la poitrine un soleil ravonnant; sa tête était recouverte d'un bandeau de peau d'ours noir, surmonté d'une double rangée de plumes de paon ; à sa ceinture étaient sus-
pendus deux pistolets dans leur gaîne, un coutelas et une petite hache; sa main soutenait le marteau mystique. Louison le gardien, pareillement, était revêtu d'un habit mirifique.
Il s'agissait de fonder avec éclat VOrdre de Catsuio ou de rEcuelle Merveilleuse. Cette écuelle devait rappeler celle qui avait servi dans un précédent badinage à baptiser un petit cerisier double nommé Catsuio (d'après les premières lettres du nom des trois marraines : Catherine Coindet, la femme du docteur, Suzane Girod et Louise Thomeguex, la fille du chansonnier). M. Pattay, le parrain, dit le grand bramine ou Pamphile, qui égayait la société par son esprit et ses jolis vers, avait fait faire à Sèvres une écuelle composée de quatre cœurs ornés d'emblèmes, dont les pointes se réunissaient autour d'un soleil central. Chaque cœur pouvait se détacher de l'ensemble et, renfermé dans un étui de maroquin vert, devait servir de laisser-passer aux marraines et au parrain pour entrer à toute heure, selon leur volonté, dans le domaine du Solitaire.
Après la cérémonie de consécration de l'ordre, qu'on trouve tout au long racontée par Henri-Albert, il y eut une séance de prestidigitation dans laquelle Gosse, du haut de sa petite maison, se plut à faire mille tours de magie blanche et de physique amusante. Entre autres, il fit apparaître en noir sur un papier blanc, ces mots, allusion à la cérémonie : Les trois marraines sont les Grâces et le filleul est une fleur.
Un repas sur l'herbe suivit, on but à la paix (il y avait des dames anglaises dans l'assemblée), on porta des santés, on chanta, et, finalement, toute la société s'unissant par couples, le grand enchanteur en tête, forma une
ronde devant l'habitation. « Un refrain général faisoit abaisser et relever en cadence chacun des convives et tous leurs gestes d'approche et d'éloignement exprimoient l'honnêteté et la décence. »
Le premier essai des vertus de l'Ecuelle Merveilleuse ne fut pas heureux.
Une semaine après la fête du 25 août, la marraine de Catsulo dont «le cœur étoit l'emblème de la candeur», M''^ Thomeguex, sûre de son talisman et désirant jouir de la solitude, se présenta à la' porte de l'ermitage. Elle y trouva le Premier Gardien redevenu Louison, qui lui déclara qu'il n'ouvrait à personne. Il prétendit ne savoir rien de rien, que dans son village, les cœurs n'ouvraient point les portes, et que, son maître absent, personne n'entrait dans le jardin.
Devant cet affront, grand émoi parmi les marraines ; intervention du grand bramine qui fait appel à la Sybille de Mornex pour arranger les choses. Louison est chapitré.
. . . Bientôt on songe à organiser quatre fois l'an des fêtes à la Nature. D'autres chevaliers et chevalières de l'ordre sont nommés: MM"^^^ Gosse et Sylvestre ; MM. Coindet et Thomeguex, Mouchon et Mayor (celui-ci doit prendre la place de M. Pattay qui part pour Paris), Gosse fils et Maunoir cadet.
Mais il fallait, pour imposer respect et crainte aux villageois, qu'un résultat pratique ressortît de ces réunions mystérieuses dans le séjour des enchantements. L'article 12 du règlement portait que l'Institution de l'Ordre de l'Ecuelle aurait pour but quelque œuvre philanthropique tendant au bien des habitants de la commune de Mornex.
C'est à quoi songea longtemps le Solitaire. Il finit par s'occuper du rétablissement d'une source qui sort du flanc du Petit-Salève dans le vallon de Mornex, au pied même du Mont-Gosse. Cette source d'eau très pure était connue, paraît-il, du temps des Gaulois sous le nom de Fontaine d'Esculape : on y venait en procession s'y guérir de diverses maladies... Elle fut bâpûsée Fontaiîie de l'Ecuelle ou de Pamphile. Dès le printemps de 1812, Henri-Albert, après en avoir fait le plan : deux bassins, un pour «les voyageurs altérés» l'autre pour les bestiaux, entourés de tertres gazonnés et abrités par des peupliers, l'adressa avec sa demande, au préfet du département, le baron Capelle, qui donna l'autorisation requise.
Une écuelle de bois fixée par une chaîne à l'un des bassins de la fontaine rappelait son origine.
Une autre conséquence du baptême de Catsulo fut l'essai, sur le Mont-Gosse, d'une école ménagère, que tenta le Solitaire, avec l'aide d'une dame Romilly.
Gosse s'adressa aux parents des jeunes filles de Mornex âgées de 8 à 12 ans et leur proposa de donner gratis à leurs enfants un enseignement à la fois pratique et moralisateur.
Dix petites filles furent choisies :
Françoise Roch, Françoise Corajod, Jenny Dosnier, Françoise Voisin, Marianne Basset, Florence Clerc, Péronne Roch, Dr ion Gay, Marion Corajod, Josette Laruaz.
Madame Romilly. de position peu fortunée, recevait du Solitaire le prix du temps qu'elle consacrait à enseigner à cette jeunesse la couture, le tricotage, le raccommodage. Il la logeait, la chauffait et la nourrissait. Luimême donnait des leçons d'écriture, de lecture et de raisonnement.
Les leçons s'ouvrirent le 12 mars 1S12 par un discours préliminaire où Gosse parla un peu comme le maître de philosophie de M. Jourdain. Fùt-il compris ?
Des dessins au crayon conservés avec des notes sur l'Ecole ménagère de Mornex, représentent la classe qui se tenait dans la chambre basse de la maisonnette, avec le Solitaire en costume d'ermite et M"^*^ Romilly en robe de chambre, avec un grand chapeau-cloche.
Les principes pédagogiques de Gosse, tels qu'on peut en juger dans son programme détaillé sous les rubriques : lecture et écriture, principes d'arithmétique et de géométrie, d'instructions morales et religieuses, marche grammaticale, montrent une face nouvelle de cet esprit chercheur et raisonneur qui avait le besoin inné de tout approfondir et de tout expliquer.
Il imagina même, pour ses petites élèves savoyardes, qui sans doute ne parlaient que patois, un langage phonétique qu'il perfectionna plus tard sous le nom de langue gossique.
Gosse avait appris qu'au bord de l'Arve, dans un lieu dépendant des Tremblières — comme on disait à cause des trembles qui croissaient près de l'eau — se trouvaient des sources sulfureuses exploitées par les
— +8o — Romains, dont la grande roule pavée passait non loin de là. 11 songea à en tirer parti, les eaux minérales rintéressaient. 11 acquit remplacement et procéda à des sondages.
Quand les sources furent retrouvées, il s'adressa au préfet pour être autorisé à les exploiter. Le baron Capelle demanda que Tanalvsc des eaux fût faite par .MM. Colladon et Tingry. Gosse pria .MM. de la Rive et de Saussure de vouloir aussi donner leur avis ; jour fut pris.
Le 4 septembre 1S12. Colladon écrit :
« Mon cher ami « 11 est décidé que nous devons t'aller voir vendredi matin. Tingrv- t'enverra plusieurs choses pour les faire porter à Morne.';. 11 sera peut être convenable d'y aller déjeuner s'il fait beau temps pour jouir de la matinée, du beau point de vue et descendre ensuite à la source. Tu me diras ce que tu penses à cet égard pour que j'aille avertir .M.M. De la Rive et de Saussure. .M. De la Rive ira de chez lui à .Mornex dans son équipage. J'espère que nous passerons là une journée aussi agréable qu'instructive et que tu déploieras pour cet effet tout l'art du Grand Enchanteur en nous faisant connaître les beautés et les ressources du château qu'il habite.
« Nous voulons faire la chose aussi bien que possible, prépare tes puits atin qu'on puisse compter sur la pureté et la constitution naturelle de la source. « Adieu tout à toi. Colladon M. »
Les sources furent jugées d'e.xcellente composition. L'une fut nommée source Capelle, l'autre source de Saussure ; et Gosse aussitôt de rêver un établissement ther-
mal. de lever des plans, de faire des plantations, d'imaginer une maison de bains et de dégustation.
La chose, cependant, demandait trop d'argent et de trop longs travaux ; il remit à son fils, pour plus tard, le soin d'exploiter ce projet.
Le D'' .Vndré Gosse garda l'emplacement, mais ne donna pas suite à l'idée de son père, son fils non plus.
De nos jours, la source qui sort de terre non loin de la rivière au pied de quelques grands peupliers plantés par Henri-.Mbert, est débitée par une modeste buvette dite : Buvette des Eaux Minérales. L'eau en est trop peu abondante pour que la source semble appelée à faire jamais la fortune de ceux qui l'exploiteront.
La nature et la mort étaient les sujets sur lesquels méditait volontiers Henri-.Mbert. En sage, il envisageait la mort sans terreur et se complaisait même à y penser, surtout depuis le jour où il s'était cru perdu pour avoir été grièvement mordu à la main en temps de rage. Il avait voulu intervenir dans une dispute entre Castor et les chiens du voisin Chomel.
Tout de suite, il avait eu recours à son baume, mais, avec sa vive imagination et se rappelant un mémoire qu'il avait écrit autrefois sur la rage, il crut reconnaître en lui tous les symptômes de l'eliroyable maladie.
Ses amis .Maunoir et Alayor, jugeant qu'il y avait réellement quelque danger à redouter, l'engagèrent, un jour que la Société des Naturalistes tenait séance chez .M. .'Vlayor, à faire brûler ses plaies..
Courageusement, il présenta sa main au fer rougi à
blanc et continua à converser, assurant à ses amis qu'il I concevait très bien que l'enthousiasme pour la chose i publique eût pu déterminer l'action de Mucius Scéyola ; puis, comme si de rien n'était, il reprit son travail de secrétaire.
Cependant il n'était pas complètement rassuré, d'autant moins, qu'il avait eu l'occasion d'interroger longue- \ ment un malheureux qui, mordu par un chien reconnu enragé, était venu chercher des remèdes à la pharmacie. | Deux jours plus tard on « fut obligé» (sic) de faire mou- ! rir le pauvre homme en proie à d'affreux transports de j
rai^e. Gosse se remémorait tout ce qu'il lui avait dit et se i
crovait sûrement attemt. j
« Tu dois juger, mon cher ami, écrivait-il à son fils, i quelles nuits épouvantables j'aurais eu à passer si la religion ne fût venue à mon secours. Cependant je jugeois i que puisque très vraisemblablement il falloit mourir, il i falloit du moins que je fisse choix de mon genre de mort. Je rangeois mes affaires dans ce but et me préparois à te 1 quitter sur cette terre. »
Quarante jours passèrent et Castor ni les chiens de , Chomel n'ayant manifesté de signes d'hydrophobie. Gosse | revint peu à peu de l'état pénible et fébrile dans lequel il vivait depuis plusieurs semaines. \
Il lui resta seulement, d'avoir envisagé la mort de près, l'envie de bien mourir quand le moment serait venu. , ;
Hanté dès lors par l'idée de sa fin, il fit construire, toujours d'après ses plans, un caveau funèbre adossé ; à un monticule, à deux pas de sa maisonnette. Ce tom- \ beau devait recevoir les restes de sa femme et les siens. :
Croyant même, on ne sait trop pourquoi, que sa chère Louise le précéderait dans la tombe, il fit, un certain jour, monter de Genève un tombereau de chaux vive afin que le corps de sa femme fût plus vite consumé.
D'après la série de petits dessins datés qu'il a laissés, le tombeau, dans son idée, fut tour à tour pyramidal, octogonal, entouré d'une voûte, surmonté du buste de Rousseau, d'une urne, d'un cœur enflammé, de l'œil de Dieu. Finalement il devint ce qu'il est encore aujourd'hui, une petite salle hexagonale avec des murs en pierres sèches et un toit d'ardoises. Deux auges, provenant de tombes préhistoriques, encadrent la porte d'entrée. Une ouverture triangulaire donne du jour au tombeau et un système ingénieux de fermeture circulaire permet de jouir à volonté d'un vitrage, d'un volet plein ou de l'air libre. Les emblèmes ont disparu.
Gosse dans ses loisirs, non seulement variait à l'infini la forme de sa demeure dernière, composait son épitaphe et celle de Louise, copiait des pensées sur la mort, mais il écrivait aussi des Méditations sur son Etre, sur les Passions, sur la Mort du riche iînpieei celle de l'homme juste.
La recherche, l'emphase même qu'il manifeste à tout cela pourraient faire croire que notre philosophe se plaisait à la représentation et aux vains discours. Il n'en était rien. Voici ce qu'il disait à son fils au sujet de la mort de M"^e Jurine :
« Jurine a fait à l'occasion de la mort de sa femme ce que je voudrais qu'on fît quand je n'existerai plus. C'est de me faire transporter sans bruit à Mornex dans notre caveau après en avoir obtenu la permission du Préfet, sans que personne, pour ainsi dire, puisse se douter de ma mort. Il n'y avoit à l'enterrement de Madame Jurine
que ses vrais amis ou ceux qui prétendent l'être. L'usage des invitations admis parmi nous présente à l'homme raisonnable une cérémonie ridicule. »
Après les plantations, l'installation des bêtes de l'arche, la création des divers bosquets, Henri-Albert allait couronner son œuvre en élevant un Temple à la Nature.
Temple de la Nature au Mont-Gosse
C'est dans l'année 1812, qu'après avoir élaboré de nombreux projets, il fit construire, à l'angle sudouest de l'emplacement de l'ancien château, un pavillon ouvert, composé de huit pilastres en pierres brutes surmonté par un toit en dôme terminé en terrasse. Au centre, il plaça le buste de Linné, exécuté par André, et
sur les côtés ceux de Bonnet (dont Jaquet lui avait donné un moulage), de H.-B. de Saussure, également de la main d'André, celui de Haller, envoyé de Berne par les soins de Wyttenbach, et celui de Rousseau.
Les piédestaux en terre cuite, dessinés par Hess, furent exécutés par un potier.
Ce petit monument qu'allait bientôt consacrer la réunion des savants suisses, est ombragé par des acacias et des peupliers et commande le plus beau point de vue du Mont-Gosse ^
* Il subsiste encore aujourd'hui, tranformé en pavillon fermé. Entre les pilastres s'étendent des parois de mousse ; il est plafonné et décoré d'écorces de sapin; quatre grandes portes vitrées permettent en toutes saisons de jouir de la vue, de l'intérieur du pavillon.
Gosse avait planté un acacia, l'arbre maçonnique, devant chaque colonne; seul celui qui se trouve au midi s'est magnifiquement développé.