CHAPITRE XXVIII
Fondation de la Société lielvétique des sciences
naturelles.
Mort d'Henri-Albert Gosse.
En 1761 déjà, on avait tenté en Suisse l'essai d'une société générale de savants : la Société helvétique, dont les réunions eurent lieu à Schinznach, à Olten, à Herzogenbuchsee. Mais les révolutions, la guerre avaient tout réduit à néant.
Quand la paix sembla renaître, et que la Suisse fut redevenue maîtresse de ses destinées. Gosse trouva le moment favorable pour rassembler de nouveau les savants suisses et leur proposer de fonder une Société helvétique des sciences naturelles, qui tiendrait régulièrement ses assises, tantôt dans un canton, tantôt dans un autre.
Depuis longtemps, il travaillait à ce projet avec Wyttenbach et souriait à son idée, tout en érigeant le temple à la Nature. Fonder au Mont-Gosse la société rêvée, n'étaitce pas là une occasion unique de faire quelque chose de beau, et consacrer à tout jamais le coin de terre où la Providence avait daigné le mettre, lui, « chétive créature » ?
Aussitôt, il se met à l'œuvre et écrit partout. Les
membres de la Société des naturalistes et de la Société de physique et d'histoire naturelle étant d'accord, bientôt, des adhésions arrivent de tous les cantons. La première réunion de la Société se tiendra à Genève les 6, 7 et 8 octobre 181 5, et Gosse aura la joie de recevoir les savants à Mornex, le jour de leur arrivée.
Il aurait bien désiré avoir son fils auprès de lui pour le seconder dans la réception de ses hôtes, surtout il eût voulu l'entendre leur faire une communication sur l'état de la science moderne; mais le jeune homme ne pouvait revenir à ce moment, il terminait ses études que les troubles politiques avaient plus d'une fois interrompues.
Tout fut combiné pour que la réception se -fît d'une façon simple, en même temps que solennelle et digne de mémoire.
Le 6 octobre, après une nuit légèrement agitée, Gosse, qui était depuis plusieurs jours à l'ermitage, se leva à 6 heures du matin. Son ami, le peintre Hess, qui avait couché dans la petite cuisine, sur la table à transformations, était là pour l'aider. Madame Gosse devait arriver dans la matinée avec la collation. Madame Rion, amie de la famille, monta de Mornex, renfort précieux. Un peu tard, Henri-Albert pensa qu'il serait de bonne politique de prier àla réunion M. Rubin, l'Intendantde la province de Carouge, et lui dépêcha un express. Ensuite il s'occupa à mettre par écrit les principaux points du discours qu'il devait, comme Président de la Société de physique, prononcer le soir à Genève ; puis, avec ses amis et Louison, il s'occupa du décor. On transportais bustes qu'on entoura de guirlandes de fleurs artificielles. Rousseau se vit décoré de pervenches; partout brillaient des immortelles.
A 10 heures, le professeur Pictet et M. Pictet-Baraban pénétraient dans l'enceinte de « Mon Bonheur » et bientôt ils étaient suivis par un trentaine de savants naturalistes jeunes et vieux K
On visita le clos et ses curiosités, la petite maison, le tombeau; on monta au belvédère de la tour pour admirer la vue.
C'était un de ces jours exquis d'automne où la pureté de l'air avive le contour et le coloris des choses et renforce les sons.
Le feuillage flamboyant des taillis, les bêtes au pâturage, les laboureurs aux champs, le bruit des sonnailles, le grincement des charrues au tournant des sillons, tout semblait réuni dans le superbe panorama que bornaient les montagnes, pour produire une impression de beauté et de vie paisible, et chacun enviait le sage qui avait pu établir sa solitude en un tel lieu.
^ C'étaient : Boissier, professeur, de Genève ; Charpentier, de Bex ; Chavannes, professeur, de Lausanne; Colladon père, pharmacien, de Genève; de Bonstetten, de Berne; De La Rive père, professeur, de Genève ; De Luc fils, de Genève; de Saussure, professeur, de Genève ; Dompierre, de Neuchâtel ; Gaudin, pasteur, de Nyon ; Lardy, de Lausanne ; Maunoir aîné, professeur, de Genève ; Maunoir cadet, docteur, de Genève; Mayor, docteur, de Genève; Micheli de Châteauvieux, de Genève ; Moricand, de Genève ; Necker père, professeur, de Genève,; Necker fils, de Genève ; Odier, professeur, de Genève ; Perret-Droz, de Neuchâtel ; Pictet-Baraban, de Genève ; Pictet-Turrettini, professeur, de Genève ; Schérer ; Seringe, naturaliste, à Berne ; Studer père, de Berne ; Vaucher, professeur, de Genève ; Wyttenbach père, pasteur, de Berne. 11 y avait en outre trois jeunes suisses : Studer fils, de Berne; Wyttenbach fils, de Berne et Colladon fils, de Genève, avec un ami anglais. M. Rubin représentant de l'autorité sarde, avait accepté l'invitation.
Le moment de se mettre à table arriva. On s approcha du temple de la Nature dans lequel le couvert avait été dressé.*
Entre les pilastres, garnis de mousse, de lierre et de lichen, JM. Hess avait suspendu en festons de grosses guirlandes de chêne. Les tables, recouvertes de fleurs, étaient disposées en fer à cheval pentagonal, bancs en dehors et chaises intérieurement.
Gosse, pour laisser à ses hôtes un souvenir plus frappant de son ermitage, avait imaginé de faire venir du village Pierre Penard, grand vieillard aveugle à barbe blanche. Vêtu de peaux de bêtes, il était assis dans une immobilité parfaite sur un banc de gazon, à l'ombre d'un catalpa devant l'entrée du temple; il représentait la statue du Solitaire.
Voici comment M arc- Auguste Pictet raconte, la cérémonie d'inauguration de la Société helvétique :
« Le lieu du rassemblement était une espèce de temple élevé à la bonne nature dans l'endroit de l'Ermitage le plus favorable à l'étendue de la perspective. Huit pilastres en pierres brutes, garnis de lierre verdoyant et réunis par des guirlandes supportent un plafond octogone en maçonnerie imitant le poudingue. A la base de chacun de ces pilastres était en dehors un plant de rosier sauvage et en dedans un piédestal en gazon. Sur ces piédestaux étaient les bustes de grandeur naturelle et tout ressemblants de Bonnet, de Haller, de Saussure et de
1 Veut-on connaître le menu champêtre que Gosse offrit à ses hôtes : langues de bœuf, canards rôtis froids, poudings, un ravon de beau miel, raisins et autres fruits de la saison.
Rousseau, couronnés de feuillage et entremêlés d'urnes antiques et de vases remplis de fleurs.
« Au centre du pavillon on voyait le buste de Linné placé sur un piédestal plus élevé que les autres, orné d'une couronne et d'une écharpe en feuillage. Entre les images de ces hommes célèbres, on avait dressé une table heptagone couverte d'une collation pour les trente-six convives qui se trouvaient assemblés dans cette journée mémorable. Vers la fin du repas notre respectable confrère invité à porter une santé, monta sur un siège en face du grand Linné, Là, la tête découverte et tenant une coupe à la main, son vêtement flottant, ses cheveux épars, la figure agitée et comme prophétique, il invita les convives à se tenir debout et à se découvrir. On se lève, on écoute dans un silence respectueux ces paroles mémorables qu'il prononça les mains levées au ciel et les yeux pleins de larmes :
« Etre suprême, sublime intelligence qui as été, qui es « et qui seras. Créateur et conservateur incompréhensible « de tout ce qui existe ! toi qui es la source intarrissable « du vrai bonheur, accepte l'expression profondément « sentie de notre admiration sans bornes pour tant de « perfections^ tant de puissance, tant de bonté dont tu « nous rends sans cesse les témoins.
« Daigne grand Dieu recevoir en particulier mes ac- « tions de grâces et le sentiment de ma plus vive grati- « tude pour avoir conservé ma frêle existence jusqu'à ce « jour d'inexprimable joie. Bénis cette réunion de tant « d'hommes distingués dans la connaissance d'une « partie (hélas bien faible) de tes œuvres immenses. Fais « que chacun d'eux se conserve en santé et accroisse ses
« forces pour atteindre au but de ses travaux. Et toi, « immortel Linné dont l'âme bienfaisante plane peut- « être sur cette intéressante réunion, puissent les lumières « que tu as répandues sur les œuvres de la création nous « pénétrer et nous animer du feu de ton divin génie. « Puisse la présence de ton image et celle des quatre « illustres compatriotes qui nous entourent, nous rem- « plir d'enthousiasme pour les connaissances sublimes « dont ils ont enrichi l'espèce humaine, nous enflammer « de zèle pour la culture des sciences naturelles et « nous rendre ainsi tous utiles à notre chère et commune « patrie ! »
« Il se tut et chacun des conviés émus, agité d'un sentiment de reconnoissance envers l'Etre suprême grava dans sa mémoire l'expression des vœux qu'il venait d'entendre.
« On porta successivement les santés des savants suisses qui honoraient cette réunion de leur présence; et des chants assortis à la circonstance terminèrent ce repas fraternel. »
Les invités se répandirent ensuite aux alentours, à l'ombre des grands châtaigniers et dans le clos.
Avant le départ de ses hôtes. Gosse, pour les préparer à la conférence qu'il devait prononcer le soir, les réunit autour du gros bloc de granit qui s'allonge au-dessous de la terrasse du temiple de la Nature.
C'est un des plus magnifiques spécimens des blocs erratiques répandus sur la colline et sur le flanc oriental du Petit-Salève. Il a la forme d'un cristal de feldspath dont le prisme a i8 pieds de longueur sur une hauteur
perpendiculaire de 12 pieds, prise des deux angles obtus du losange qu'offre son sommet tronqué.
Jugeant inutile de raconter la légende locale qui veut que, chaque nuit, entre minuit et une heure, la pierre se soulève et qu'il en sorte un mouton rouge qui fait plusieurs fois le tour du grand rocher, Gosse fit observer à ses auditeurs la conservation des angles de ce bloc. Il avait fait faire d'avance une coupe des couches de cailloutage et de terre végétale avec lesquelles il a été transporté. Il fit remarquer la disposition de ce bloc relativement à la chaîne des Alpes, les faces les plus prolongées du prisme dirigées du Nord au Sud.
11 expliqua en même temps comment le vallon de Monnetier avait pu se former, comment les blocs répandus sur la face orientale de la partie du Mont-Salève, dite improprement le Petit-Salève, avaient été pour ainsi dire « désenveloppés » de la terre végétale qui avait servi à leur transport. Il dit qu'on trouvait au pied oriental de ce Petit-Salève plus de 24 pieds de profondeur de cette même terre, résultant de ce lavage et fit remarquer la position du plus grand nombre de ces blocs posés toujours sur leur face la plus étendue.
A 3 heures, les convives quittaient leur hôte. Les savants suisses devaient dîner à l'auberge de la Couronne et se retrouver tous le soir au Calabri, dans le local de la Société de physique et d'histoire naturelle.^
Gosse, qui avait été nommé Président de l'Assemblée, prit un peu plus tard le chemin de la ville. A 7 heures.
I D'autres membres de la Société qui n'avaient pu aller à Mornex, se trouvaient là : Tingry, Huber père et Huber fils, Jurine père, le professeur Prévost et M. Levade, docteur de Vevey.
après avoir prononcé le discours de bienvenue aux savants suisses, il lut son travail sur l'hypothèse relative aux blocs erratiques et à la marche des glaciers.
Les 7 et 8 octobre, les réunions et invitations se succédèrent et ce furent de belles journées pour tous ceux qui y prirent part. On se sépara en se donnant rendez-vous à Berne pour l'année suivante.
C'est ainsi que prit naissance la Société helvétique des sciences naturelles, et qu'en même temps fut institué le système des congrès scientifiques nomades. Plus tard, le D^ Oken, de Munich, introduisit ce mode de réunion en Allemagne après en avoir reçu les statuts du D"" André Gosse. Depuis lors, l'usage s'en est répandu, et les congrès de toutes espèces sont devenus un des éléments de la vie sociale moderne.
La réunion du 6 octobre fut la dernière joie d'Henri- Albert. Il souffrait depuis longtemps de vertiges, d'angoisses, de crampes et sentait qu'il n'avait plus longtemps à vivre.
Il eut encore le plaisir de recevoir de nombreuses lettres des savants qui étaient venus à Mornex et le remerciaient en célébrant son ermitage. Il espérait cependant revoir son fils, mais ne voulait pas qu'on l'obligeât, pour lui, à revenir de Paris plus tôt qu'il ne fallait.
* Les repas furent très gais et se terminèrent par des chants patriotiques. M. Necker fils se distingua par un hymme à Guillaume Tell, M. le professeur Boissier par une chanson qu'il improvisa. (*) Voir pièce Annexe XXXIII.
Son plus cher désir était de mourir à Mornex, dans ce lieu où il avait trouvé la paix, la joie, le bonheur du vrai sage, y mourir « pour que son âme restât dans ces bocages et pût communier par sa présence spirituelle avec ses amis qui se réuniroient là en parlant de lui. »
Le 26 décembre i8i5, se sentant plus mal — il était à Genève — il se prépara à partir pour la montagne, malgré tout ce que put lui dire sa femme. Mais auparavant il écrivit à Marc-Auguste Pictet pour lui recommander son fils et le prier de surveiller ses obsèques et de présider la cérémonie dans le «Salon du Souvenir ».
Il demandait aussi — on le retrouve tout entier dans cette préoccupation — qu'on disséquât « la partie de son tronc qui avait servi, malgré son imperfection, à le transporter sur les montagnes les plus élevées. »
L'anatomie de sa hanche démise dans sa petite enfance, cause de sa claudication, l'avait tracassé durant toute sa vie; il pensait que ce serait un sujet d'étude intéressant pour son fils.
Il terminait ses lettres d'adieux en disant à son ami sa certitude d'un revoir spirituel dans l'au-delà.
La lettre une fois écrite, sa femme, anxieuse, étant venue l'avertir que le char qu'il avait commandé l'attendait, il ne répondit pas, plia le papier, y mit l'adresse, le cachet et le glissa dans sa poche. Comme suscription, ces mots :
« Pour être remise immédiatement après ma mort à M'' Marc-Aug. Pictet, professeur de philosophie. »
Il était menacé de paralysie et s'en rendait parfaitement compte.
Il partit donc. Il pleuvait. Sur le bac, à Etrembières,
le froid le saisit, son côté droit se raidit ; bientôt il ne parla plus, mais put faire comprendre à son compagnon qu'il fallait le transporter à bras d'hommes à Mornex ^
Après bien des peines, il fut entin étendu dans son petit lit, au premier étage de sa maisonnette, auquel on n'accédait que par un trappon. Sa figure s'éclaira, il attendait la mort, elle pouvait venir.
Madame Gosse et M. Heiligenhofer, prévenus par le petit domestique, arrivèrent dès le lendemain ; ils venaient chercher le malade. Il était impossible, vu la saison et l'éloignement de tout secours, de le soigner à l'ermitage. Ce fut un moment affreux pour tous que celui où il fallut redescendre. Gosse, voyant qu'on voulait l'emmener, l'éloigner de ces lieux où il désirait si ardemment finir sa vie, et ne pouvant parler, pleurait, s'accrochait du bras gauche à tout ce qu'il pouvait : à la porte, aux buissons, aux troncs d'arbres... Il finit par se calmer dans la voiture, mais durant les quatre semaines qu'il vécut encore, il refusa tous les secours de la médecine. Il sentait que la mort était là et ne voulait rien faire pour lui résister. Ses facultés intellectuelles restaient intactes, il accueillait ses amis d'un sourire résigné. Jusqu'au bout, il se montra égal à lui-même, tel qu'il l'avait désiré.
Cette année-là, l'hiver fut terrible; le 3i janvier le lac gela jusqu'à la « pierre à Niton ». Madame Gosse passa de tristes nuits auprès du cher compagnon de sa vie, qui pouvait encore l'entendre, mais ne parlait plus que des yeux. Elle imagina tout pour calmer ses souffrances.
Il mourut le i^r février i8i6,âgéde 63 ans. Des circons-
* Ces détails sont tirés d'une lettre de M™* Gosse à son fils.
tances politiques et d'autres considérations ne permirent pas qu'on transportât son cercueil à Mornex. Ses amis de la Société de Physique et d'Histoire naturelle s'accordèrent pour garder son cœur, qui, embaumé, fut conservé dans une urne de marbre noir pour être transporté à l'Ermitage. Le corps fut enterré à Plainpalais.
La mort du pharmacien Gosse attrista bien des gens : Ses collègues des sociétés savantes de Genève et d'ailleurs regrettèrent infiniment ce chercheur à l'esprit si personnel, ce «laboureur de la science», comme l'écrit M. de Constant à sa sœur; ses amis pleurèrent l'ami franc et sûr, — sa femme, son fils, l'être vénéré dont tous les désirs étaient des lois, parce qu'il avait su se faire chérir.
A Mornex aussi, la peine fut grande quand on sut que « Monsieur Gosse » n'était plus. C'était à qui raconterait de lui tel trait dépeignant sa bonté, sa bienfaisance; et si parfois, à certains souvenirs un sourire accompagnait le récit, on ajoutait vite avec une larme d'attendrissement :
« Ce pou?^e Mous Gosse ! dire qu'on ne le verra plus ! »
La même année, le 3 octobre 1816, à la deuxième réunion de la Société helvétique des Sciences naturelles, M. -A. Pictet devait rappeler en termes émus la mémoire de son ami.
Soixante-dix ans plus tard, la Société consacrait la mémoire de son fondateur en faisant incruster son médail-
Ion dans un bloc erratique dressé à l'ombre d'un sycomore, au milieu de fougères, dans la partie la plus agreste de la promenade des Bastions.
O mânes d'Henri-Albert, il dut vous être doux cet hommage rendu par les amis de la Nature dans le Panthéon genevois !
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