Un gentilhomme de grand chemin
— Silence, capitaine ! je vous sauve !... — venait de murmurer une voix bien connue à l'oreille de notre héros.
Denis, avec cette rapidité d'intuition dont il était amplement doué, comprit à l'instant même qu'il était en effet sauvé,
4 UiN GENTILHOMME
et sauvé par un hasard si étrange et si inexpliquable qu'il semblait, en vérité, tenir du miracle.
— Ah ! — pensa-t-il avec un vif mouvement de joie, — décidément mon étoile brille toujours là haut, et, plus que jamais, le diable me protège !...
Et, en même temps, il dit tout bas a Roncevaux, en lui désignant Marguerite :
— Donne Tordre de bâillonner cette jeune fille, mais doucement, sans lui faire le moindre mal et seulement pour l'empêcher d'appeler à l'aide, —-je vais me jeter au-devant d'elle comme pour la défendre ; — empare-toide moi, qu'on me lie les pieds et les mains, et, qu'à ses yeux, je paraisse ne céder qu'au nombre et à la violence, après une résistance désespérée,..
— Compris, capitaine ! — répondit Roncevaux, qui, pour exécuter les ordres de Denis, se dirigea vers Marguerite qui se tordait les mains et répétait :
— Nous sommes perdus !...
Tout ce qui précède s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à récrire.
Roncevaux saisit à l'improviste les deux bras de la jeune fdle et, avec l'adresse d'un homme habitué à ces sortes d'opérations, il les lui attacha prestement le long du corps avec un mouchoir de soie.
— A moi, Raoul!... à moi!... — cria Marguerite, au comble de l'épouvante et du désespoir.
A cet appel, Denis s'élança, l'épée haute
6 UN GEÎSTILÏIUAD1E
et fondit sur Roncevaux, comme l'aigle fond sur sa proie.
Pendant deux ou trois secondes les lames des épées se heurtèrent avec violence et des étincelles jaillirent à travers les té- • nèbres.
Mais Roncevaux avait échangé avec ses hommes quelques mots dans un langage étrange, — incompréhensible pour Marguerite.
Deux ou trois bandits entourèrent le jeune homme.
On lui arracha son épée.
Il fut jeté à terre, garotté et bâillonné.
Ceci fait, Roncevaux revint à Marguerite.
— Allons, ma belle enfant, — lui dit-il, — vous voyez que vous n'avez plus de défenseur, — soumettez-vous donc sans résistance, et n'ayez pas peur car aucun péril ne vous menace.
Et, comme la jeune fille continuait à pousser des cris inarticulés, Roncevaux lui passa un autre mouchoir autour du visage et le lui assujetit sur la bouche assez solidement pour la réduire au silence d'une manière absolue.
Ensuite il l'enleva comme une plume, il franchit les clôtures du parc , toujours chargé de son léger fardeau, et après avoir fait une centaine de pas, environ, il se trouva dans un petit bois.
Plusieurs chevaux étaient attachés aux troncs des jeunes arbres.
Les gentilshommes du grand chemin et Denis, dont on avait délié les jambes, arrivèrent en même temps que Roncevaux.
— A cheval ! — dit ce dernier, — et que les prisonniers ne puissent s'échapper, — vous m'en répondez sur votre tête !
Un des hommes prit Marguerite en croupe et l'assujetit à lui, au moyen d'une épaisse et solide ceinture de cuir,
Denis s'élança derrière Roncevaux.
La cavalcade se mit en marche, au galop, mais à travers champs, afin que le bruit du sabot des chevaux ne pût trahir le passage des bandits en frappant le terrain solide et durci de la grande route.
Roncevaux occupait d'abord la tête de la colonne.
Mais, peu à peu, il ralentit l'allure de son cheval, qui finit par se trouver le dernier.
— Maintenant, capitaine, — dit-il à Denis, — si vous le voulez, causons...
— Oui, certes, je le veux, car j'ai bien des choses à te demander , — mais , d'abord, où allons nous?
— C'est à vous de décider cela, capitaine... — Maintenant que vous voilà revenu à la tête des gentilshommes de grand chemin, je remets en vos mains l'autorité suprême... — Je crois, cependant, que le mieux et le plus prudent serait de regagner Falkenhorst.
— Soit. — Allons à Falkenhorst.
— C'est, comme vous voyez, la direc-
tion que j'avais fait prendre à mes Sommes, — il n'y a qu'à les laisser marcher...
— Et, maintenant, explique moi...
— Comment il se fait que nous nous soyons trouvé là, tout à l'heure, à point nommé, n'est-ce pas, capitaine? — interrompit Roncevaux.
— Justement.
— Vous ne devez guère le comprendre, en effet.
— Non, et cette rencontre, je l'avoue, me paraît tenir du miracle !...
— Beaucoup moins que vous ne le pensez.
— Comment9
— C'est toute une histoire, mais elle est courte et je vais vous la conter...
— Je te promets un auditeur attentif.
— Figurez-vous, — commença Roncevaux, — que, depuis votre départ de Falkenhorst, un mauvais génie semblait prendre à tâche de faire échouer. toutes nos entreprises. — Rien ne nous réussissait, — notre étoile avait si bien pâli qu'on eût dit que vous l'aviez emportée avec vous... — Bref, un découragement profond s'emparait de nos camarades, et je voyais avec épouvante approcher le moment où l'association des gentilshommes de grand chemin serait forcément dissoute et où les audacieux aventuriers qui la composent se verraient réduits à chercher fortune chacun de leur côté, où à se faire honnêtes gens...
— Ce qui eût été triste ! — murmura Denis.
— Désespérant ! — appuya Roncevaux.
Puis, après une pause, il reprit :
— Pour éviter, autant que cela pouvait dépendre de moi, d'arriver à ces extrémités funestes , je résolus de donner des distractions à ma troupe et je la conduisis, à droite et à gauche, à des expéditions hasardeuses et sans résultat...
— C'est bien là ce que m'avait dit Guillaume Enricht... — interrompit Denis.
— Quoi! — s'écria Roncevaux, — vous l'avez vu ?
— Oui.
— Quand?
— Hier.
— Où?
— À Falkenhorst, pardieu !...
— Ah ! bah ! vous êtes donc allé h Falkenhorst, capitaine?...
— J'en arrive.
— Et qu'y veniez-vous faire?
— Te voir, mon brave Roncevaux, et te mettre au courant de mes projets d'avenir, dans lesquels je te donnais une grande place...
On sait que Denis ne mentait pas toutà-fait en parlant ainsi.
Nous avons dit plus haut que son intention bien arrêtée était, aussitôt après son mariage avec Marguerite, de ne rien né-
gliger pour faire pendre Roncevaux.
Le lieutenant ne le comprit point de cette façon.
Il serra la main de son capitaine avec effusion, et il reprit:
— Le hasard nous amena, il y a de cela huit jours, dans les environs du château
de Kergen. — Je fis prendre des renseignements sur les habitants de ce château, et je sus qu'un jeune gentilhomme français était sur le point d'épouser une des filles du baron ; — on ajoutait que cette même jeune fille aurait été dévorée par une bête farouche au sommet du mont Estler, sans le courage et le sang-froid du gentilhomme français... — Ce détail me mit sur la voie, en me rappelant votre aventure du loup, des jeunes filles, et de la chaise de poste ; —
je me dis que ce gentilhomme pourrait fort bien n'être autre que notre capitaine.
— Je me fis faire son portrait ; — il y avait identité entre son signalement et le votre ;
— mes soupçons se confirmèrent de plus en plus, cependant je n'avais encore aucune certitude et je ne voulais point risquer, en me présentant au château ou en vous faisant demander, de compromettre des plans que je ne connaissais pas... — Sur ces entrefaites on nous affirma que, dans une maisonnette fort isolée, vivait, seul avec sa fille, un vieil avare cousu d'or, ex-intendant du baron de Kergen.
— « Voici qui va nous occuper pendant quelques instants, — pensais-je, et, la nuit suivante...
— Je sais, je sais, — interrompit vive-
ment Dehis. ~~ Dans ce vol et dans cet incendie si bien combinés, dans ces précautions prises de main de maître pour faire disparaître les traces et dérouter les recherches, j'avais reconnu le génie de Roncevaux!...
Le lieutenant salua.
— Seulement, — reprit Denis Poulailler, — si vous étiez restés cinq minutes de plus sur le théâtre de cet exploit, je me serais vu forcé de faire le coup de pistolet contre vous...
— Ah ! bah ! et pourquoi donc?
— Parce que l'alarme fut donnée presqu'immédiatement au château de Kergen, et que nous accourûmes aussitôt, le baron et moi, à la tête d'un escadron de laquais parfaitement armés.
— Diable! — fit Roncevaux, — je vois que nous l'avons échappé belle!...
— Continue.
Un pas en arriére.
— Cette fois encore, — poursuivit le lieutenant, — nous n'avions pas de chance! — Tuer un homme et brûler une maison sans résultat, à quoi bon?... si ce n'est pourtant à s'entretenir la main...
— Est-ce à dire que les renseignements qu'on vous avait donnés étaient faux?
— Parfaitement faux.
— Ainsi, vous n'avez rien trouvé ?
— Quelques misérables écus rognés, voilà tout, — le jeu n'en valait pas la chandelle, comme dit le proverbe. — Nous regagnâmes une fort jolie grotte que nous avions découvert dans la forêt, à une lieue de Kergen, et nous attendîmes.
« Deux ou trois jours se passèrent sans rien amener.
« Hier matin,13 un homme de la bande qui , déguisé en paysan, nous servait d'éclaireur ou d'espion, comme vous voudrez, nous apprit que le banquier du baron venait d'arriver au château.
« Ce banquier était Van-Goët , notre homme de l'auberge du Faucon Blanc !
« Je me dis aussitôt que, si mes conjectures ne m'induisaient point en erreur, — si vous étiez en effet le gentilhomme français fiancé à la fille de M. de Kergen, la présence de ce juif maudit qui pouvait vous reconnaître devait porter un rude coup à vos espérances et même compromettre votre sûreté.
« En conséquence, j'organisai une surveillance occulte dans les alentours du château.
« Bien m'en prit.
« Il y a quelques heures, nos hommes arrêtèrent un courrier qui s'éloignait à toute bride dans la direction de Manheim
« Sur ce courrier on trouva deux lettres. * Toutes deux étaient de Van-Goët.
« L'une, adressée à un vieux gentilhomme dont le nom m'échappe, l'engageait à venir immédiatement au château pour y démasquer un imposteur qui prenait un nom mensonger et un titre qui ne lui appartenait point.
« L'autre, adressée à M. le lieutenant criminel, tout simplement, confirmait les mêmes faits et demandait main forte, en ajoutant que l'aventurier était un bandit, — un voleur, — un assassin !...
« Il n'y avait plus de doule et plus d'équivoque possibles. — C'était bien de vous qu'il était question , capitaine , — Van-Goët vous avait reconnu !...
— Je le savais... — murmura Denis.
— Ah ! vous le saviez ?...
— Oui.
— Et, par qui?
— Par ma fiancée , par ma bonne et bien-aimée Marguerite, qui avait entendu, par hasard, les sinistres confidences de Van-Goët au baron.
— Fort bien, — et que comptiez-vous faire?
— Je l'ignorais encore , — le temps m'avait manqué pour prendre une détermination quelconque, dans une conjoncture aussi difficile.
— Alors, ma brusque intervention n'a dérangé aucun de vos plans?...
— Aucun.
— Bravo ! - je poursuis : — Il fallait
prendre un parti , sur-le-champ , car le temps pressait, — il fallait, à tout prix, vous sauver d'un péril que vous ne connaissiez peut-être pas...
« Â la nuit tombante, je fis mettre toute la troupe sous les armes.
c Nos chevaux furent attachés dans le petit bois où vous les avez vus tout à l'heure, et je pénétrai avec mes hommes dans l'intérieur du parc, avec l'intention de forcer les portes du château pour arriver jusqu'à vous, quand tout le monde serait couché et endormi...
c Le hasard nous ayant conduit de votre côté, nous n'avons pas eu besoin de recourir à ce moyen violent et dangereux... — quant au reste, vous le savez aussi bien que moi...
Denis remercia vivement Roncevaux du dévouement qu'il venait de lui témoigner.
A une nature comme celle de notre héros, ce dévouement paraissait inexpliquable.
Cependant il était bien forcé d'y croire puisqu'il en avait eu la preuve, manifeste, irrécusable.
Puis, le cours de ses idées parut changer, et, pendant quelques secondes, il garda le silence et s'absorba dans de profondes réflexions.
— Roncevaux, — dit-il tout-à-coup, — à quelle distance sommes-nous de cette grotte dont tu me parlais il n'y a qu'un instant?
— À un quart d'heure de marche tout au plus, capitaine.
-— Eh bien ! tu vas faire descendre de cheval un de nos hommes, — tu prendras son cheval pour me laisser le tien, — tu me donneras un bon couteau et des pistolets, et, tandis que le reste de la troupe continuera à marcher jusqu'à la grotte où elle nous attendra, toi et moi nous retournerons en arrière...
— Pour aller où? — demanda Roncevaux.
— Au château de Kergen.
Roncevaux tressaillit.
— Au château de Kergen ! — s'écria-t-il vivement et d'une voix à peine contenue.
— Quoi ! vous voulez retourner vous mettre ainsi dans la gueule du loup !
— Je veux me venger, Roncevaux ! . . .
— Vous venger... du baron ?
— Non, certes!... ce noble vieillard ne m'a jamais fait que du bien, et si dans ce monde il y a quelqu'un pour qui je donnerais ma vie, ce quelqu'un c'est lui!... Mais le baron n'est pas seul au château...
— Ah ! oui!... il y a'Yan Goët.
— Ce juif damné renverse toutes mes espérances !.. Sans lui j'étais riche !.. nous étions riches, Iloncevaux, car ma fortune eut été la tienne ! ... Je me trouvais, comme dans un beau rêve, grand seigneur et million n aire !... nous partagions en frères. —
Nul soupçon ne pouvait plus nous atteindre!... nous étions trop haut pour que le doute montât jusqu'à nous !... — L'avenir, alors, s'offrait à nos pas, vaste, immense, éblouissant!... — Chacun de nos jours n'était qu'une succession non interrompue déplaisirs etd'honneurs !... et tout cela s'écroule!... Ce splendide édifice est sapé par la base !... et je ne me vengerais pas de celui qui me fait tant de mal !... Ah ! tu ne crois point cela, Roncevaux !...
—Ma foi, capitaine, vous avez raison !... la vengeance est une bonne chose. — D'ailleurs, pour peu que Van-Goët ait avec lui une cassette aussi lourde que celle dont nous l'avons débarrassé à l'auberge du Faucon Blanc, l'affaire ne sera point déjà si mauvaise et vaudra la peine qu'on la tente.,.
— Allons, donne des ordres, et, surtout, hàtons-nous...
Roncevaux sauta à bas du cheval qu'il partageait avec Denis, et commanda :
— Halte !
Il se fit donner une autre monture, il échangea quelques paroles avec le bandit qui remplissait auprès de lui les fonctions de lieutenant en second, puis il revint auprès du capitaine.
— Et la jeune fille ? — lui dit-îi, — le bâillon étouffe ses cris, mais elle pleure et se désole...
— C'est un mal nécessaire, — répliqua Denis, — à mon retour je la consolerai ; — d'ici là, qu'on ait pour elle les plus grands
égards. *. — Je brûlerais la cervelle à celui qui s'écarterait en quoi que ce soit du respect profond qu'elle mérite. — Jusqu'à nouvel ordre elle doit croire que je suis captif comme elle, et gardé à vue...
— Bien, — fit simplement Roncevaux.
11 échangea de nouveau quelques mots à voix basse avec son subordonné.
Ensuite il dit à Denis :
— Quand vous voudrez, capitaine.
Les deux hommes firent tourner bride à leurs chevaux et s'élancèrent au galop dans la direction du château, tandis que les gentilshommes de grand chemin et la tremblante Marguerite, gagnaient, à une allure moins rapide, un bois qui se trouvait sur la gauche.
— Capitaine, — demanda tout-à-coup Roncevaux en ralentissant le galop impétueux de son cheval, — vous devez connaître admirablement l'intérieur du château de Kergen.
— Je le connais comme si je l'avais habité pendant dix ans, — répliqua Denis. — Je le connais d'autant mieux que je m'en regardais déjà à peu près comme propriétaire, et tu sais qu'on ne voit jamais mieux une chose que quand on la voit avec l'œil du maître...
— Non, — répondit Roncevaux, — je ne le sais pas, du moins par expérience, car je n'ai Jamais possédé que ce que je prenais
(et ce n'étaient pas des châteaux), mais je le devine...
— Enfin, à quoi voulais-tu en venir?
— A ceci : — Savez-vous quel est l'appartement occupé par Van-Goët?
— Ah ! diable ! — s'écria Denis en arrêtant court sa monture ; — je n'ai pas pensé à m'en informer... — J'ignorais de quelle importance cela allait être pour nous...
— Alors, comment allons nous faire ?
— Nous chercherons... nous trouverons...
— Sans doute, mais, chercher à tâtons dans un château rempli de laquais, n'estce pasune entreprise bien chanceuse?...
— Ah! bah ! qui ne risque rien, n'a rien!... D'ailleurs le diable nous conduira!...
— J'en accepte l'augure et je ne souffle plus mot, capitaine...
Denis et Roncevaux éperonnèrent de plus belle leurs montures qui bondirent en avant.
Cinq minutes s'écoulèrent.
Au bout de.ee temps les deux cavaliers arrivèrent au petit bois dans lequel, pendant la soirée, les chevaux des gentilshommes de grand chemin avaient été attachés.
Ils passèrent les brides des coursiers haletants autour d'une grosse branche.
Ils assujétirent leurs pistolets dans les