IV
34 UN GENTILHOMxME DE GRAND CHEMIN.
ceinturons de leurs épées et ils rentrèrent dans le parc en franchissant cette même clôture qu'ils avaient franchie, pour en sortir, une heure auparavant.
Alarme.
Il était en ce moment à peu près minuit. — Le ciel, nous l'avons déjà dit, étincelait des feux d'innombrables constellations et les clartés blanches de la lune dessinaient de grandes ombres sur le sable fin des allées.
Rien ne troublait le profond silence de cette heure solennelle, si ce n'est l'aboiement lointain du renard au fond des bois, le petit cri monotone du grillon caché sous l'herbe, ou les rapides coups d'ailes des chauves-souris effarées.
Les deux gentilshommes de grand chemin, pour se rapprocher du château, marchaient dans les massifs, lentement et avec des précautions infinies.
Le moindre bruit pouvait les trahir, et, alors, adieu la vengeance si ardemment convoitée par Denis.
Enfin ils atteignirent la vaste esplanade qui faisait le tour du château.
Cette esplanade était découverte, on ne
pouvait, par conséquent, faire un pas de plus sans se trouver complètement en vue.
Denis et Roncevaux s'arrêtèrent.
— ■ Capitaine, — dit le lieutenant, — il s'agit de ne point nous aventurer inconsidérément et de ne pas nous compromettre sans résultat. — Tenons un peu conseil , s'il vous plaît.
— Soit, — fit Denis.
— Dans l'immense façade du château, — poursuivit Roncevaux, — trois fenêtres seulement sont éclairées, vous le voyez aussi bien que moi...
— Oui, — répliqua Denis.
— Quelles sont ces trois fenêtres, je vous
prie
— L'une, la première à droite, donne dans la chambre à coucher du baron Réginald.
— Et l'autre, la seconde de l'étage supérieure ?
— Elle ouvre dans l'appartement de Marguerite et de Mina ?
— La troisième, enfin, sur le même rang mais du côté opposé ?
— A coup sûr c'est l'une des fenêtres de l'appartement de Van-Goët.
— Vous croyez, capitaine ?
— Je n'en doute pas.
— Donc, nous savons ce qu'il importait de savoir, et c'est là qu'il s'agit d'arriver...
— Oui.
— Est-ce facile ?
— C'est au moins possible.
— Comment?
— Nous briserons un des carreaux de la porte vitrée du vestibule et nous ouvrirons cette porte. — Une fois dans l'intérieur nous monterons le grand escalier et nous suivrons la galerie qui donne accès dans tous les appartements situés à chaque étage.
— Mais n'y a-t-il pas des domestiques, éveillés et faisant le guet toute la nuit?
— Pas habituellement et je ne suppose pas qu'une exception ait été faite aujourd'hui.
— D'ailleurs nous avons des couteaux et des pistolets, et nous savons nous en servir.
— Sans'doute, mais je désire qu'il n'y ait pas, cette nuit, d'autre sang versé que celui de Van-Goët.
— Cependant, capitaine, si l'alarme est donnée et qu'on nous attaque?
— Oh ! alors, c'est différent, et il faudra bien nous détendre... Seulement, quoiqu'il arrive, nous ne devons toucher ni à un doigt ,ni à un cheveu du baron Réginald ! . . . Sur ta vie, Roncevaux, souviens-toi de ceci, et que cet homme te soit sacré !...
— C'est bien, capitaine, et vous pouvez être tranquille...
— Maintenant, allons...
Denis et Roncevaux firent deux ou trois pas en avant.
Mais, soudain, le lieutenant recula vivement jusqu'au massif d'arbres qu'ils venaient de quitter, et, saisissant Denis par le bras, il le contraignit à en faire autant.
— Qu'y a-t-il donc? — demanda ce dernier avec beaucoup de surprise et un peu d'irritation.
— Il y a, capitaine, que tout le monde n'est pas endormi dans le château.
— Qui te le fais croire?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûr. — Regardez la fenêtre de la chambre des jeunes filles.
-Eh bien?
— Eh bien ! il n'y a plus de lumière.
— Mina, sans doute, vient d'éteindre la sienne.
— Cette lumière n'est pas éteinte, capitaine, elle est déplacée... Tenez, voyez plutôt...
En effet une lueur venait de reparaître derrière les vitres du grand escalier.
Évidemment la personne qui portait cette lampe ou ce flambeau descendait les marches lentement et avec une sorte d'indécision.
— Attendons, — murmura Denis.
— C'est le plus sûr, — répondit Roncevaux,.
Arrivée au premier étage, la lumière s'éclipsa de nouveau.
Quelques secondes s'écoulèrent.
Puis la faible clarté que Denis avait signalée comme venant de la chambre du baron augmenta d'intensité.
A coup sur la personne qui venait de descendre l'escalier avait pénétré dans cette pièce.
— Diable ! — pensa Denis, — qu'est-ce que ceci veut dire?
La réponse à ceMe question ne se fît pas attendre.
Le bruit net et strident de coups de sonnette brusques et répétés se fit entendre dans îe silence.
U L*> GEMILHOMME
L'c s de sonnette fut ma*
:ue.
L;— Lumièi îs, allumées comme par enchantement, scintillèrent derrière toutes les vitres.
On :t passer, repasser, se croiser le les rridor- : confusément
sur les marches de l'escalier.
Toutes venaient aboutir à un centre commun, — la chambre de Réginald.
Bientôt les portes du pérystile s'ouvrirent violemment et le baron, entouré de presque tous les domestiques du château parut sur la plus haute marche du perron.
Mina était a côté de lui.
La lueur vacillante des torches portées
par les laquais permettait de distinguer l'excessive pâleur du père et de la fille.
— Marguerite!... — cria le vieillard d'une voix assourdie par l'angoisse et Témotion, — Marguerite !...
Ce plaintif appel s'éteignit dans un silence lugubre.
— Marguerite ! — reprit le baron, — Marguerite!... ma tille... mon enfant... ne m'entends-tu pas?... où es-tu?... au nom du ciel, réponds-moi !...
Même silence effrayant et terrible.
— Courez... — dit alors Réginald à ceux qui l'entouraient, — courez, — fouillez le parc... A celui qui me ramènera ma fille, je donnerai ce qu'il me demandera, je le
jure, quand bien même ce serait la moitié de ma fortune...
Les laquais descendirent rapidement les marches du perron, s'élancèrent sur l'esplanade et se disséminèrent dans toutes les directions pour gagner les allées qui, de ce point central, s'enfonçaient dans le parc.
Trois personnes seulement restèrent sur le haut du perron.
C'étaient Réginald, Mina, et le banquier Van-Goët qui venait de quitter son appartement et de rejoindre le vieillard et la jeune fille.
Van-Goët se mit à parler vivement, mais la distance était trop grande pour que le bruit de ses paroles, prononcées à demi
voix, put arriver jusqu'aux gentilshommes de grand chemin.
— Capitaine, — dit en ce moment Roncevaux à Denis, après avoir fait de vains efforts pour entendre, — je crois que le succès de votre expédition de cette nuit est plus que douteux et que votre vengeance est bien compromise, pour cette fois du moins.
— J'en ai peur aussi ! — répliqua Denis.
— Si seulement nous pouvions battre en retraite... — poursuivit Roncevaux, — mais la chose est impossible, et nous voici prisonniers dans ces touffes d'arbres, peut-être jusqu'au jour !,..
— Je le crains... — murmura Denis.
— - Et, — reprit le lieutenant, — une
fois le jour venu , comment sortir d'ici sans être vus ?
Denis fit un mouvement d'épaule qui signifiait clairement qu'il n'en savait rien.
— Et encore, — continua Roncevaux, — pourvu que cette valetaille n'aille pas imaginer de fouiller le petit bois où sont nos chevaux. Si le diable voulait que cela arrivât, notre présence dans le parc serait trahie, on fouillerait jusqu'au moindre massif et nous serions obligés déjouer du couteau et du pistolet pour nous tirer d'affaire...
Tandis que ces paroles s'échangeaient entre les bandits, une idée subite et qui ressemblaità une inspiration traversa tout* à*coup l'esprit de Réginald.
— Les chiens ! — s'écria-t-il , — les chiens !... leur instinct, cette nuit, vaudra mieux que notre intelligence!... Mina, cours lâcher Pluton et Phanos !... Cours, mon enfant... Ce sont eux qui retrouveront ta sœur...
Mina, ne se fit 'point répéter deux fois cet ordre.
Elle bondit comme une jeune biche et disparut sous le vestibule.
Au bout de moins d'une minute , les deux nobles lévriers dont nous avons déjà parlé s'élançaient aux pieds de leur maître et lui léchaient les mains avec de petits cris d'amour.
— Marguerite est Jperdue, — leur dit le vieillard, comme s'il eut parlé à des êtres
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doués de raison, — Cherchez votre maîtresse, mes braves bêtes, cherchez, cherchez !...
Les lévriers parurent comprendre.
Au moment où le vieillard prononçait le doux nom de Marguerite, une sorte de gémissement sourd succéda sans transition aux démonstrations de leur joyeuse tendresse.
Un éclair d'intelligence humaine brilla dans leurs grands yeux arrondis.
Ils tournèrent avec inquiétude vers le parc leurs cous flexibles et leurs museaux effilés.
Soudain, leur poil se hérissa.
.Leurs lèvres se retroussèrent en un
rictus formidable et laissèrent voir leurs dents blanches et acérées, en même temps que leur gémissement plaintif se métamorphosait en un grondement sinistre.
Denis et Van-Goët
— Cherchez!... — répéta le vieillard, — cherchez !... cherchez !...
Pluton et Phanos bondirent à la fois du haut du perron sur le gazon de l'esplanade.
Comme s'ils s'étaient donné le mot et
partagé la besogne, ils s'élancèrent l'un à
droite, l'autre à gauche, avec l'intention évidente de gagner les deux grandes allées qui s'enfonçaient dans le parc.
Mais, soudain, après quelques bonds, ils s'arrêtèrent à la fois et aspirèrent fortement la brise de la nuit.
Un hurlement rauque et farouche s'échappa de leurs gosiers contractés par la colère.
Ils se rejoignirent et prirent leur élan vers la touffe d'arbres derrière laquelle se cachaient Denis et Pioncevaux.
— Tonnerre !... — murmura ce dernier, — voici qui va mal!... au nom du diable, capitaine, reculez de quelques pas, et mettez le couteau à la main.,.
— J'ai mes pistolets... -
- répliqua
Denis.
— Non!... non!... pas de pistolets!. .
gardez vos deux coups de feu pour les ennemis que nous aurons bientôt sur les bras, et, puisque nous nous sommes fourrés dans le guêpier, sortons-en le mieux possible !...
Ronce vaux n'avait point achevé ces paroles, que déjà Pluton et Phanos , l'œil en feu et la gueule menaçante, se précipitaient dans le massif.
Pendant une seconde, face à face avec les deux bandits, ils se raidirent sur leurs jarrets nerveux et semblèrent choisir leur proie.
Cet instant d'indécision fut court.
Les lévriers bondirent à la fois.
Pluton s'élança sur Denis.
Phanos attaqua Roncevaux.
Denis para ce choc terrible avec une vigueur et une présence d'esprit surhumaines.
Au moment où les crocs acérés du vaillant animal allaient le saisir à la gorge, il étendit son bras armé d'un couteau à deux tranchants.
L'arme disparut jusqu'à la poignée dans le gosier du noble Pluton qui retomba en arrière, raide mort et sans pousser un gémissement.
Roncevaux fut moins heureux.
Son coutelas glissa sur le poil rude et hérissé du lévrier.
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Phanos lui enfonça ses dents dans le haut du bras droit.
Le bandit laissa tomber son arme et ne put qu'à grand'peine, contenir un cri terrible.
Les crocs sanglants du chien broyaient, comme dans un étau de fer, les chairs, les muscles et les nerfs.
Sous cette étreinte horrible et dévorante Roncevaux allait s'évanouir de douleur.
Heureusement Denis était là.
Il frappa Phanos entre les deux épaules et d'un seul coup trancha net la colonne vertébrale.
La mort fut foudroyante.
Comme Pluton, Phanos roula sur le
gazon au milieu d'une mare rougeàtre, formée par son sang et par celui de Ronce vaux.
Tout ceci s'était passé sans bruit.
Sur le haut du perron, Réginald et Van- Goët attendaient toujours.
— C'est étrange, — dit le baron au bout d'un instant, — on n'entend plus les chiens.
— C'est étrange en effet, — appuya le banquier.
— Et, cependant, —poursuivit Réginald, — on dirait qu'ils avaient flairé derrière ce massif la présence d'un ennemi... — Ce hurlement rauque qu'ils ont poussé tout à l'heure en changeant de direction est bien le même par lequel ils annoncent
de GftAtoû chemin. ;,n
qu'ils voyent ou qu'ils devinent le sanglier dans sa bauge...
— Donnent-ils de la voix, en chassant?
— demanda Van-Goët.
— Toujours.
— Et maintenant ils se taisent !... — Qu'est-ce que cela signifie?
-— Je ne sais, mais, encore une fois, c'est étrange!...
Van-Goët tira de sa poche une paire de très-petits pistolets à canons d'argent ciselé.
Il les arma tous deux et descendit les premières marches du perron.
- Où allez-vous ? — dit Réginakl.
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— Je vais voir ce qu'il y a derrière ce massif, — répondit le juif en désignant l'endroit où les lévriers avaient disparu.
— Peut-être est-ce dangereux... — répliqua le baron.
— Qu'importe?
— Alors, je vais vous suivre...
— S'il y a du danger, à quoi bon ?
— Comment, à quoi bon?... — Il s'agit de ma fille, et je vous laisserais vous exposer sans moi?... — Vous n'y songez pas, mon hôte...
— Soit, mais, du moins, prenez vos armes.
Réginald comprit que Van-Goët avait raison.
Il rentra dans le vestibule pour prendre une des carabines toutes chargées qui se trouvaient réunies en un trophée de chasse.
Pendant ce temps, le banquier avait achevé de descendre les marches, et il traversait rapidement l'esplanade.
Au moment où Réginald sortit pour le rejoindre, il allait tourner l'angle du massif que nous connaissons.
— Attendez-moi ! — lui cria le baron.
— Oui... oui... — répondit Van-Goët, mais sans ralentir son pas.
Et il disparut derrière les touffes de
verdure, un pistolet h chaque main , et prêt à faire feu.
Les clartés molles de la lune ne pou-
vaient pénétrer qu'à grand peine à travers le feuillage épais.
Van-Goët ne vit rien d'abord.
Seulement, il n'avait pas fait cinq ou six pas dans le massif, que son pied heurta un objet d'une nature étrange.
C'était le cadavre de Pluton.
Van-Goët se baissa.
Il frissonna en touchant le poil rude et trempé de sang du lévrier.
— Ah ! — cria-t-il en se relevant, — baron!., baron, prenez garde à vous!..
Mais il n'eut pas le temps d'achever la phrase commencée.
Une main le saisit à la gorge.
DE GRAND CHEMIN. i)\S
Une voix stridente murmura à son oreille :
— Juif maudit , je t'ai manqué à Tauberge du Faucon-Blanc y mais, ici, je ne te manquerai pas !
Et, en même temps, le coutelas de Denis traversait de part en part la poitrine de Van-Goët.
— Au secours... — balbutia ce dernier dans le râle de l'agonie. — Au secours !...
Et il tomba.
En tombant, ses mains défaillantes pressèrent la détente de ses pistolets,
Les deux coups partirent à la fois ; mais les balles inutiles labourèrent le sol sans atteindre Denis ou Roncevaux.
— Me voici !... — criait le baron , — tenez bon!., me voici!
Et, malgré son grand âge, il semblait voler sur le gazon de l'esplanade.
Mina, restée seule en haut du perron, pleurait et se tordait les mains.
— Capitaine , — murmura Roncevaux d'une voix faible, — vous êtes vengé , mais l'alarme est donnée, et si Ton nous trouve ici, nous sommes perdus... — Fuyons donc, et hàtons-nous , car je perds tout mon sang, et mes forces s'épuisent...
— Viens... — répliqua Denis, — et appuie-toi sur moi, je vais te soutenir.
Et tous deux s'élancèrent comme des serpents et suivirent, à travers les sinuo-
sites du parc, le même chemin tortueux par lequel ils étaient venus.
Au moment où Réginald pénétra dans le massif un profond silence y régnait.
11 appela le banquier d'une voix frémissante d'inquiétude.
Van-Goët ne pouvait répondre!
Il siffla les lévriers.
Les nobles animaux n'entendaient plus la voix du maître !
Des laquais, attirés par le bruit des coups de pistolet, apparurent au détour d'une allée.
— Ici ! — leur cria le bSron.
lis accoururent.