‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 2)Chapitre 16 sur 16 · JN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

JN GENTILHOMME

railles étaient à deux teintes, blanches et gris pâle.

Un grand lustre de cuivre, à vingtquatre branches, pendait au plafond.

Huit statues de marbre blanc, représentant des nymphes et des déesses, appuyées contre les panneaux et supportées par des piédestaux de marbre vert, étaient couronnées de corbeilles remplies de fleurs naturelles.

Entre les statues , de grands vases d'une forme charmante étaient également remplis de fleurs.

L'atmosphère de ce vestibule était embaumée comme celle d'une serre.

L'intendant ouvrit une des quatre portes

hautes et larges qui donnaient dans le vestibule.

H'introduisit ses compagnons dans une antichambre, ou salon d'attente, simplement meublé de larges banquettes de velours rouge à crépines d'or.

Il leur lit traverser deux salons, meublés avec un luxe si grand, qu'il nous faudrait vingt pages de description pour en donner seulement une idée imparfaite à nos lecteurs.

Or, vingt pages de description !..

Rien que d'y penser, nous frémissons...

et nul doute que nos lecteurs n'en fassent autant.

Pour se permettre de semblables fantaisies, — et pour les faire lire, — il faut

avoir la plume d'or de Walter-Scott, ou celle de notre immortel Balzac...

Et nous n'avons, hélas!., qu'une misérable plume de fer, bien fatiguée, bien usée, bien impuissante déjà !..

Et, à propos de ces derniers mots que nous venons de tracer, nous ne nous dissimulons point que, bien certainement, plus d'un de ces aimables et spirituels français, loustics charmants de cabinets de lecture, commentateurs pleins de style et d'ortographe, qui confient ingénuement leurs impressions au public en les écrivant en marge du roman qu'ils ont loué pour la modique somme de vingt centimes le volume, ne manqueront pas d'illustrer la marge de ce dernier feuillet de ces quelques mots sarcastiques, soulignés et suivis

d'une foule de points d'exclamation :

— L'auteur ri a jamais rien dit de si vrai!., oh! ouij bien usée, bien fatiguée, bien impuissante!!!..

Rien n'est plus amusant, par fois, que de parcourir ces sortes d'albums ou de fort littéraires anonymes ont voulu mettre tout l'esprit qu'hélas ! ils n'avaient pas !..

Bien souvent des annotations ébouriffantes sont tombées sous mes yeux.

J'ai recueilli quelques-unes des plus saillantes. — Je les publierai peut-être un jour, en temps et lieu.

Mais, en voilà assez, — en voilà trop.

Faisons comme l'intendant de l'hôtel

des Nèfles et ses compagnons : — passons.

Aux deux salons que nous n'avons pas décrits, et pour cause, succédait une sorte de boudoir.

Là, nous sommes bien forcés de nous arrêter, car ceux que nous suivons s'arrêtèrent.

Ce boudoir était de forme octogone et d'assez grande dimension.

Des panneaux de tapisserie des Gobelins, représentant des scènes mythologiques, du goût le plus anacréontique mais cependant sans trop d'indécence, s'encadraient dans chacun des huit pans du boudoir entre des moulures blanches et

or, du travail ie plus précieux et le plus fini.

Le pinceau d'un grand artiste avait jeté à profusion, dans la fresque du plafond, les chairs roses et grassouillettes, les blanches épaules , les gorges saillantes , les longues chevelures éparses ruisselant , brunes et blondes, sur des peaux de panthère, des tyrses et des pampres.

Les satyres à pieds fourchus et les petits amours tout nus ne faisaient pas défaut, comme bien on le pense.

Tout cela représentait une bacchanale quelconque.

Les deux grands sophas, les fauteuils et les poufs étaient en bois sculpté et doré, à formes gracieusement contournées, et

recouverts en tapisserie pareille à celle des panneaux.

Un immense miroir de Venise, dans un cadre d'ébène incrusté d'argent, s'inclinait au-dessus de la cheminée, et la prodigieuse épaisseur de son cristal limpide et taillé en biseau renvoyait des éclairs vifs et de fugitives lueurs, comme les arêtes d'un diamant.

La pendule, les candélabres et les coupes étaient en porcelaine de la manufacture royale de Sèvres.

Bergers galants, bergères coquettes et moutons blancs s'entrelaçaient et papillonnaient avec un incomparable entrain et une afféterie délicieuse.

C'était joli !.. joli !.. joli !.♦

Les tapis de la Savonnerie, de haute lice, semblaient reproduire, comme en une glace fidèle, les contours et les vives couleurs de la fresque du plafond.

Là encore s'étalait une joyeuse bacchanale, — on marchait sur Bacchus et sur Erigone, — sur les faunes et sur les Égypans.

C'était aussi gracieux et tout aussi gai qu'un boudoir blanc et rose, et, comme on voit, beaucoup plus riche.

L'intendant et les deux hommes qu'il avait amenés jusque-là, s'arrêtèrent, avonsnous dit.

L'intendant ouvrit tout-à-fait sa lanterne sourde et il alluma, Tune après l'autre, toutes les bougies des candélabres.

Les merveilles du boudoir aux tapisseries apparurent alors distinctement.

On vit, de plus, dans le fond de la pièce, une petite table chargée de provisions de bouche, — pain, — jambons, pâtés, volailles, — et une douzaine de bouteilles de vin.

Les verres, les cristaux, les fourchettes et tous les accessoires d'un repas se trouvaient là également en grande quantité.

— Messieurs, — dit l'intendant, — nous sommes arrivés.

— Alors, -— demanda l'un des deux hommes, — Nous pouvons ôter nos masques?

•*- Je vais moi-même en dénouer les cordons.

Ceci fut fait et les masques, en tombant, laissèrent à découvert deux bonnes figures, franches et loyales, véritables types du visage du joyeux ouvrier parisien, — quand l'ouvrier parisien n'éprouve pas l'impérieux besoin de jouer à la barricade et de se régaler de coups de fusil.

Ces deux hommes étaient en effet des ouvriers.

Ils jetèrent un regard ébloui aux splendeurs qui les entouraient.

— Ah! fichtre!.. — dit alors celui qui avait déjà parlé, — ah! fichtre!., c'est soigné ici!., dites donc, Monsieur, votre bourgeois est un particulier bien meublé... C'est plus beau que chez le roi !..

— Mon maître est un seigneur fort riche,

— répondit l'intendant, — ceci est la plus simple pièce de sa maison de campagne, si vous voyez son hôtel à Paris c'est tout autre chose.

— Ah ! fichtre !.. ah ! fichtre !.. — répéta de nouveau l'ouvrier avec plus d'énergie que la première fois.

Puis il ajouta :

— Et vous dites, Monsieur, que nous sommes dans les environs de Villed'Avray?..

— Oh ! un peu plus loin, — Vous avez vu que nous avons mis un certain temps pour venir, et pourtant les chevaux marchaient bien...

— Enfin , que nous soyons à Ville-

d'Avray ou ailleurs, ce n'est pas là l'affaire... on nous paye pour ne pas savoir où nous sommes... que nous soyons donc à Pantin ou àSaint-Cloud, je m'en moque ! .. ■— où est l'ouvrage?..

— • Je vais vous le montrer ; mais, d'abord, ne voulez-vous pas vous rafraîchir?..

— Nous sommes trop polis pour refuser de boire un coup de n'importe quoi, à votre santé...

L'intendant les conduisit auprès de la table.

— Mangez et buvez, — leur dit-il, — tout ceci est pour vous...

iv, 20

Les souterrains.

—Ah ! sarpejeu !.. — s'écria l'ouvrier en jetant un regard admiratif sur les nombreux comestibles étalés sous ses yeux, — si c'est là l'ordinaire de votre bourgeois, franchement, voilà un particulier qui se nourrit bien!.. — Allons, François, pose quelque part ton sac d'outils, et viens cas-

ser une croûte et boire une goutte, puisqu'on nous y invite...

— Mais, — répondit François, — je ne , sais où placer mon sac...

— Par terre , mon ami, — fit l'intendant.

— J'ai peur de salir ce beau tapis.

— - N'ayez aucune crainte et ne vous gênez pas.

L'ouvrier obéit.

Il jeta dans un coin le grand sac de cuir dont nous avons déjà parlé, il alla rejoindre son compagnon, — lequel se nommait André, — et tous deux firent honneur aux vivres mis h leur disposition.

— Maintenant, — dit André en essuyant

sa bouche avec le revers de sa main, — vous voici bien refaits... où est la besogne.

— Déclouez ce tapis , — répliqua l'intendant, en désignant la partie du boudoir opposée à celle où se trouvait la petite table.

— Faudra-t-il l'enlever entièrement?

— Non,. — vous le déclouerez seulement dans la moitié de la longueur de la pièce, et vous reployerez la partie déclouée sur celle qui doit rester en place.

— C'est facile.

Les deux hommes se mirent à la besogne sans perdre un instant.

En moins d'une demi-heure ils avaient fini.

Le parquet, mis à découvert, était d'une grande beauté et composé de bois de diverses couleurs qui formaient une mosaïque.

— Maintenant? — demanda André avec un accent interrogatif.

L'intendant se mit à genoux, et, se faisant éclairer par l'un des ouvriers, il examina longuement les combinaisons et les ajustages des feuillures du parquet.

— Avez-vous de la craie blanche? — fitil ensuite.

— Nous ne marchons jamais sans cela.

— Donnez-m'en un morceau.

Avec ce morceau de craie, il traça par terre un carré long, d'environ trois pieds de large sur quatre de longueur.

Ensuite il se releva.

— Entamez le parquet, — dit-il, — en suivant l'indication de cette ligne, — de manière à pouvoir enlever le morceau d'une seule pièce , et le rajuster ensuite avec les charnières dont je vous ai recommandé de vous munir.

— Nous les avons, — répondit André.

— Il est essentiel, — - poursuivit l'intendant,— que ce travail soit fait avec un soin extraordinaire, de façon à ce que la trappe que vous allez pratiquer soit très-peu visible, et, qu'à moins de savoir qu'elle existe, on ne puisse pas l'apercevoir.

— Ce n'est pas impossible, mais ce sera long.

— Prenez tout votre temps, — rien ne vous presse.

— Alors, vous serez content.

Les ouvriers commencèrent.

Nous ne les suivrons point dans les détails compliqués de leur travail.

Disons seulement qu'au bout de trois heures le carré long de parquet était enlevé et laissait voir les forts madriers sur lesquels reposait ce parquet.

«— Maintenant ? — demanda pour la seconde fois André, avec son même accent interrogatif.

— Sciez les solives.

En dix minutes ce fut fait.

— Bien, — dit l'intendant. — Prenez vos pioches,

— Voilà.

— Enlevez les plâtras qui remplissent ce trou, et faites en un tas là à côté.

Cinq minutes suffirent , puis les pioches heurtèrent un massif de maçonnerie.

— On dirait une voûte, — fit André.

— Percez-la.

— Ne craignez -vous pas un écoulement?

— Non. — Faites ce que je vous dis, — il n'y a aucun danger.

Les pioches attaquèrent la maçonnerie.

Cette partie de la besogne fut plus longue et plus difficile.

Enfin, une première pierre céda, se détacha de la voûte, et on l'entendit tomber en dedans et rebondir avec bruit.

Le reste alla tout seul.

Au bout d'un demi quart d'heure une ouverture béante et noire s'offrait aux regards.

— Prenez la lanterne et regardez là-dedans, — dit l'intendant.

— Oh ! oh ! — s'écria André, après avoir

exécuté cet ordre, — il y a un escalier.

— Je le savais, — fit l'intendant. — Descendons.

L'escalier était de pierre, et la première marche aboutissait juste au niveau de l'ouverture.

Seulement, à coup sûr, il n'avait pas servi depuis bien des années, car son état de délabrement était extrême, et plusieurs marches disjointes et chancelantes menaçaient ruine.

Cet escalier conduisait à une salle souterraine de la même grandeur que le boudoir situé au-dessus.

» Le sol était couvert d'un sable fin et uni ;

— les voûtes et les murailles, parfaitement sèches, n'offraient aucune trace d'humidité.

L'intendant prit la lanterne et fit le tour de cette pièce, en examinant les murailles avec le même soin qu'il avait mis à étudier le parquet de l'étage supérieur.

Bientôt il découvrit les traces d'une maçonnerie plus récente.

C'était évidemment une porte condamnée.

* 11 en indiqua nettement les contours avec

la craie blanche qu'il tenait toujours à la

main, et il dit :

— Percez celte porte.

Ce fut long.

Les moellons, admirablement ajustés, et le ciment, qui avait acquis à peu de chose près la dureté du granit, rendaient leur travail difficile.

Enfin, suants, haletants, essoufflés, ils vinrent à bout de leur besogne.

Un tas de décombres s'éleva à droite et à gauche, et la porte murée resta libre.

— S^emontez en haut, — leur dit l'intendant, — buvez et mangez, — reposez-vous pendant une heure; — nous nous remettrons ensuite à l'œuvre.

André et François ne se firent pas répéter cet ordre.

Tandis qu'ils allaient faire honneur de nouveau aux pâtés , aux jambons et au vieux vin de Bourgogne, — l'intendant pénétrait seul dans la seconde pièce dont l'accès venait d'être rendu libre.

Cette salle, voûtée comme la première, s'étendait sous l'un des. salons.

A coup sûr , un étage souterrain reproduisait exactement les distributions du rez-de-chaussée de l'hôtel.

Là aussi, il y avait des portes murées qu'il s'agissait d'ouvrir.

Après le repas et le repos, le travail recommença.

Il dura jusqu'au matin.

Quatre portes avaient été successivement ouvertes.

André et François , s'étendirent sur les tapis du boudoir, et dormirent comme dans' leur lit pendant quelques heures.

Puis l'intendant les réveilla, et ils descendirent ensemble dans les souterrains.

La dernière salle se terminait par un long couloir.

Ce couloir conduisait à un escalier qui montait jusqu'à la voûte.

Cette voûte fut percée.

On souleva deux des larges planches qui formaient le parquet , et on se trouva

dans un petit pavillon carré dont les murailles étaient revêtues de boiseries en chêne sculpté.

A travers les volets fermés, un léger rayon lumineux indiquait clairement que le pavillon se trouvait éclairé extérieurement par le soleil.

— La besogne avance, — fit l'intendant ; — la partie fatigante du travail est achevée. — Il ne reste plus qu'à mettre de l'ordre dans tout ce que nous venons de faire. — Commencez par scier ces planches et pratiquez au-dessus de cette ouverture une trappe mobile , semblable à celle que nous établirons dans le boudoir.

Tandis que François prenait la scie, An-

dré regarda l'intendant dans le blanc des yeux et lui dit, moitié en riant, moitié d'un air sérieux:

— Ah ça! mon maître, savez-vous que nous faisons ici une bien drôle de besogne?...

— Drôle? en quoi ?

— Tout ce mystère, — ces souterrains, — ces trappes... — Est-ce que, par hasard, nous préparerions un atelier de fausse monnaie ?

L'intendant se mita vire.

iv. 51

3^2 m GENTILHOMME

— Vous n'y êtes pas, mon brave !

dit*il.

— Alors, une question?

— Faites.

— Il doit y avoir par là-dessous une histoire d'amourette, et c'est quelque galant qui passera par tous ces couloirs, au nez et h la barbe d'un mari... — est-ce ca, hein?..

— La discrétion m'empêche de vous répondre oui ou non, maïs je puis cependant vous dire que vous êtes plus près de la vérité que tout à l'heure.

André cligna de l'œil d'un air narquois,

et, tout en prenant la scie à son tour, il

murmura :

— Compris !...

Puis il ajouta tout haut :

— Est-elle bien jolie, la dame?

— Vous m'en demandez trop long.

— Ah bah ! histoire de passer le temps ! — qu'est-ce que ça vous fait de me répondre... — nous ne savons pas seulement où nous sommes, par conséquent il n'y a pas de danger que nous puissions compromettre quelque chose en bavardant !... — Nous raconterions à Dieu et au diable ce quelnous ayons fait ici, bien malin serait

celui qui 'devinerait la maison... — autant voudrait, nia foi, chercher une aiguille dans une botte de loin !. .. on aurait même encore plus de chances dans ce dernier cas.. .

— Eh bien ! oui, — répliqua l'intendant avec un nouveau sourire, — elle est jolie... très-jolie !...

— Et Je mari ne se doute de rien, bien sûr?...

— Vous comprenez que s'il se doutait de quelque chose, on ne se donnerait pas tant de peine pour se cacher de lui...

— Au fait, c'est juste !... — je le vois d'ici, ce mari, s'il est jaloux, faisant le pied de grue et surveillant tout, autour de la

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maison,., tandis que l'amoureux arrivera bien tranquillement, juste dans le boudoir de la dame!... —j'en ris malgré moi!... pauvre mari !... — allons, décidément, ces gens riches et ces grands seigneurs n'ont pas plus de chance que les autres!...

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