JN GENTILHOMME
Elle venait d'entendre, presque derrière elle, un léger bruit semblable à celui que ferait une porte en tournant sur des gonds rouilles et criards.
Une porte venait de s'ouvrir, en effet, à côté de l'échoppe, et cette porte, chose bizarre!.. Simone n'en avait jamais soupçonné l'existence.
Comment cela se pouvait-il faire?
C'est que l'issue mystérieuse, pratiquée jadis pour la plus grande commodité des habitants de l'hôtel, se trouvait masquée avec une habileté si grande que, depuis la rue, rien ne trahissait sa présence*
Les planches épaisses de bois de chêne qui formaient cette porte s'ajustaient au ras de la muraille, et, grâce k une peinture
adroitement exécutée, figuraient des pierres de taille, avec leurs cassures et leur ciment.
Cette porte ouverte , un homme en sortit.
Il regarda à droite et à gauche, et ne voyant dans la rue personne que la ravaudeuse, il s'approcha d'elle en souriant.
Cet homme était jeune, —bien fait, — d'une agréable figure, — et mis avec une élégance pleine de recherche et même de richesse.
Aucun de ces avantages n'échappa à l'œil exercé de Simone.
Le jeune homme, avons-nous dit, souriait.
Simone lui rendit son sourire.
— Eh ! pardieu, mon enfant, — s'écriat-il ex abrupto, — le diable m'emporte, si vous n'êtes pas la plus jolie fille que j'aie rencontrée depuis longtemps !..
Cette entrée en matière ne déplut nullement à la ravaudeuse , coquette , comme nous savons, un peu plus que de raison.
— Ah ! Monsieur , — répondit-elle , avec une œillade provocante, — vous vous moquez de moi, pour sûr !
— Parole d'honneur, je n'ai jamais de la vie dit quelque chose de plus sérieux ! . . votre figure me revient infiniment!., je vous veux du bien, ma petite, beaucoup de bien, et peut-être vous le prouverai-je bientôt,..
— Vraiment, Monsieur!.. — répliqua Simone avec une provocation nouvelle du regard et du sourire, — vous me voulez du bien et vous me le prouverez?..
— Mon Dieu, oui.
— Et de quelle façon ?..
Qui sait si la ravaudeuse ne s'attendait point à l'offre d'un carosse , d'une petite
maison, de plusieurs laquais et de beaucoup de diamants...
Les ravaudeuses, à cette époque, caressaient volontiers ce rêve.
Les grisettes de nos jours (si tant est que de nos jours il y ait encore des grisettes) n'en caressent-elles point d'à peu près équivalents.
Si une telle offre avait été faite à la Simone, elle aurait répondu sans doute, avec toute la dignité pudique d'une susceptibilité froissée :
— Monsieur , votre proposition est inconvenante!., je l'accepte!..
Mais la vertu de Simone ne devait point subir, ce jour-là, un aussi rude assaut.
Au lieu de formuler des promesses fascinatrices, le jeune homme se contenta de p demanuir:
f— Dites-moi, je vous prie, ma belle fille, que savez-vous faire ?..
— Hein ?.. — s'écria Simone, qui croyait avoir mal entendu , — vous dites?..
Le jeune homme répéta sa question.
— Mais , — répliqua la ravaudeuse, d'un ton légèrement piqué, — je sais faire tout ce qui concerne mon état... — Est-ce que vous avez par hasard, Monsieur, des bas à me confier?..
— Pas pour le moment,.. — dit son interlocuteur en riant.
— Alors, pourquoi me demandez-vous...
— Ce que vous savez faire ?
— Oui.
— Mon Dieu, tout simplement parce que j'ai besoin d'être renseigné à cet égard...
— - Mais , Monsieur , je ne comprends guère en quoi cela peut vous intéresser...
— Je ^ous le dirai tout-à-1'heure , mais d'abord, je vous en prie, répondez-moi...
— Il me semble que je vous ai répondu. . .
— Oui, mais beaucoup trop vaguement.
— Voyons, savez-vous chifionner un ruban, ajuster une dentelle?..
— Oh ! pour ça, je vous en réponds. ..
— Savez-vous renouer une natte et poser une guirlande sur des tresses de longs cheveux ?
— Mais, il me paraît que je tire un assez bon parti des miens...
— C'est bien facile , ils sont si beaux !..
Le sourire revint aux lèvres roses de Simone.
— Voilà qui va le mieux du monde, — reprit le jeune homme ; — mais ce n'est pas tout: — savez-vous un peu mentir?..
— Ah ! par exemple!.. — s'écria la ravaudeuse.
— Allons, mon enfant, un oui ou un non.
— Eh bien! non, Monsieur !.. je ne ments jamais !..
— Pas même en ce moment?
— Pas plus en ce moment qu'en tout autre...
~ A merveille : — je vois que vous en remontreriez au besoin à feu notre grande mère Eve!.. — Une question encore, et j'ai fini...
— Unn question? laquelle ?
— Faites-vous profession de ces principes étroits, de cette rigidité de conscience que les niais appellent la vertu , et qui ne vont qu'aux imbéciles?..
— Ah ! Monsieur , on m'a toujours dit que j'avais un peu d'esprit. ..
L'inconnu frappa dans ses mains*
— Mordieu ! — s'écria-t-il , — voilà ce qui peut s'appeler une jolie enfant ! . . j'avais bien raison de trouver que sa figure me revenait !.. — Comment vous appelez-vous, ma petite?
— Simone.
— Eh bien ! Simone, voulez-vous gagner cinquante louis par an ?
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— Cela dépend...
— De quoi?
— De ce qu'il faudrait faire pour cela.
— C'est juste , — il faudrait tout simplement, mon enfant, entrer en qualité de fille de chambre auprès d'une jeune dame très-riche qui ne verrait que par vos yeux, n'entendrait que par vos oreilles , et vous donnerait, en petites gratifications et cadeaux de toute espèce , le double , bon an mal an, des cinquante louis de gages que je vous promets... — Voyons, cela vous va-t-il?
Marché conclu.
Simone parut hésiter pendant une minute , et, à deux ou trois reprises, elle hoeha sa jolie tête:
— Voyons, — répéta l'inconnu, — voyons, mon enfant , cela vous va-t-il?
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— C'est tentant , — je ne dis pas non, — répondit enfin la ravaudeuse ; — mais encore faudrait-il savoir...
— Quoi?
— Ce que c'est que cette dame dont vous nie parlez.
— Une fort grande dame, je vous l'affirme.
— Jeune ?
— Je vous l'ai déjà dit.
— Jolie?
— Comme un amour.
— Douce ?
— Comme un agneau.
— Coquette ?
— Pas encore, mais elle le deviendra.
— Mariée?
— Sans doute.
— Depuis longtemps ?
— Depuis deux mois, à peine.
— A un vieillard ?
— Non, — à un jeune homme.
— Qu'elle aime?
— A la folie.
Simone fit une petite moue.
— Tant pis ! — dit-elle.
L'inconnu sourit.
Puis il demanda :
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— Tant pis? — pourquoi ?
— Parce que, avec une jeune femme et un vieux mari, la place serait bien meilleure.
— Oh ! oh I — s'écria le jeune homme. — Vous êtes tout bonnement de première force, ma tille!..
— Peuh ! —répliqua Simone avec un petit air modeste.
Et elle reprit:
— Et, où derneure-t-elle, cette dame ?
— Là, — répondit son interlocuteur en désignant la muraille dans laquelle s'ouvrait la porte dérobée.
— A l'hôtel des Nèfles?
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— Juste.
— Il est donc loué ou vendu, cet hôtel?
— Mais, probablement, puisqu'on va l'habiter.
— Enfin, Monsieur, — dit Simone , — il y a dans la proposition que vous me faites, quelque chose qui ne me paraît pas clair.
— Quoi donc ?
— Comment se peut-il que vous vous adressiez précisément à moi... à moi que vous ne connaissez pas?..
— Parce que, je vous le répète, votre figure me revient fort... —J'ai la prétention d'être excellent physionomiste, et je me pique déjuger les gens à la première vue...
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— Est-ce que c'est vous, par hasard, Monsieur , qui êtes le mari de cette dame?
— Je n'ai pas cet honneur... — répondit le jeune homme en souriant.
— Qui êtes-vous donc ?
— Tout simplement l'intendant de son mari, — mais , je puis vous l'avouer , j'ai la haute main dans la maison...
— Et moi, Monsieur, si j'acceptais vos offres , aurais-je aussi un peu de crédit?
— Nous partagerions ensemble l'autorité , et nous régnerions fraternellement, mais despotiquement, sur nos maîtres...
— Est-ce bien vrai, cela?
— FoideRon...
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Le jeune homme s'interrompit avant d'achever le nom commencé.
— Foi d'honnête garçon ! — dit-il.
— Et, quand faudrait-il entrer en fonctions ?
— Dans deux ou trois jours, — à l'arrivée de Madame.
— Allons, je me laisse séduire...
— - Vous acceptez ?
— Mon Dieu, oui...
Simone tendit àKinconnu ses jolis petits doigts blancs et effilés, que déshonoraient à peine, à l'extrémité , les piqûres de l'aiguille.
— Voici ma main, — dit-elle, —en gage de marché conclu.
Le jeune homme tira de sa poche une mignonne bourse de soie écarlate, assez rondelette.
Il mit cette bourse dans la main tendue de Simone, en répliquant :
— Et voici mes arrhes.
— Qu'est-ce qu'il y a là dedans? — demanda la jeune fille.
— Une quinzaine de louis, je crois, —je vous prie de les accepter..,
— Comme un à-compte sur mes gages?
— - Non pas. — Comme une petite gratification préliminaire... vous pourrez, si
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vous voulez, employer cette bagatelle à vous organiser un joli costume de soubrette, d'une coquetterie tout-à-fait galante...
— Allons, — pensa Simone, — décidément la place est bonne !..
Et, sans faire plus de façon , elle laissa couler la bourse dans ,1a pochette de son tablier.
— Maintenant, mon enfant, — reprit l'inconnu , — quand j'aurai besoin de vous où pourrais-je être sûr de vous rencontrer?..
— Mais, d'abord, ici, dont je ne bouge guère pendant le jour... d'ailleurs, je demeure tout près, dans cette rue, la maison que vous voyez là-bas; — il y a au rez-dechaussée un épicier , mais pas de portier.
— Je pef che au cinquième étage , — la chambre en face de l'escalier,.. — mon nom est écrit sur la porte...
— Fort bien... ah ! encore une question, vous devez avoir un amoureux , Simone ?
— Mais, Monsieur...
— Oh ! tranquillisez-vous, mon enfant... je trouve fort bon que vous en ayez un... vous en auriez même plusieurs que je ne le trouverais pas mauvais...
— Vraiment?..
— Parole d'honneur !..
-~ Dans ce cas, Monsieur, je vous avouerai volontiers que Benoît me recherche depuis assez longtemps... pour le bon motif, bien entendu...
— clu'est-ce que c'est que Benoît?..
—■ Un garçon boulanger qui demeure ici tout près.
Une moue dédaigneuse vint aux lèvres de l'inconnu.
— Ah ! Simone!.. Simone!.. — dit-il, — un garçon boulanger ! . . j'ai bien de la peine à croire que ce rustre soit digne d'une perle de beauté comme vous !..
— Aussi ne l'est-il point , — répondit carrément la jeune fille.
— Cependant, vous l'aimez ?
— Fort peu.
— Alors, qu'en voulez-vous donc faire?
— Un mari, tout simplement!.. Il est
assez bête pour être la perle des maris.
Il ne restait à l'inconnu qu'à s'incliner devant cette théorie transcendante.
Il s'inclina.
— Allons, — dit-il, — le patron de votre amoureux aura la clientèle de l'hôtel.
— J'y compte bien.
— Et vous avez raison. — Au revoir, mademoiselle la soubrette.
— Au revoir, monsieur l'intendant, — répliqua la jeune fille, en se soulevant dans son tonneau et en ébauchant une gracieuse révérence.
— A bientôt.
— Je suis à vos ordres.
L'inconnu s'éloigna par l'une des extrémités de la rue, et Simone resta seule,
— En vérité, — se dit-elle en se rassayant, — tout cela est bien singulier, et je n'y comprends absolument rien,.. Mais, bah! laissons -nous faire... Après tout, qu'est-ce que je risque?
Au bout d'une seconde de réflexion , Simone ajouta :
— Voyons donc un peu s'il y a bien, ainsi qu'il me l'a dit, quinze louis dans la bourse...
Elle prit cette bourse.
Elle en étala le contenu dans le creux de sa main, et elle compta.
ïl n'y avait pas quinze louis...
Il y en avait seize.
Ce soir-là, ainsi que nous le savons déjà, Simone s'en fut aux Porcherons, où elle dansa avec tous ses oncles et avec tous ses cousins.
Benoît la vit en train de coqueter.
De là, la scène de jalousie et de raccommodement à laquelle nous avons assisté.
Huit ou dix jours se passèrent encore.
Les réparations et les embellissements intérieurs de l'hôtel des Nèfles étaient presque entièrement terminés.
Enfin, le dernier coup de pinceau fut
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donné, on acheva la dernière dorure.
Puis vinrent les tapissiers, apportant un mobilier splendide.
Des tableaux d'une grande valeur se suspendirent aux boiseries sculptées des salons.
Des cristaux magnifiques , une nombreuse argenterie, prirent place sur les dressoirs de la salle à manger.
Il y eut des fleurs dans les jardins, dans les escaliers, dans les vestibules, — enfin, partout.
Bref, Thôtel devint un petit palais, qui semblait ne plus attendre que l'arrivée de ses maîtres pour que tout ce luxe s'animât et prit en quelque sorte la vie.
L'intendant, que nous connaissons déjà, paya les derniers ouvriers avec une générosité seigneuriale et les congédia.
Puis il sortit lui-même de l'hôtel en emportant avec lui toutes les clefs.
Pendant le reste de ce jour et pendant la journée du lendemain il fut absent, et l'hôtel des Nèfles resta solitaire et abandonné comme avant sa restauration.
Enfin , dans la nuit qui suivit le second jour, et vers une heure du matin, une voiture sans armoiries, traînée par deux vigoureux chevaux, s'engagea dans la rue et s'arrêta devant la petite porte secrète qui se trouvait à côté du tonneau de Simone.
Les ouvriers.
Le cocher était seul sur son siège.
Contre la coutume, aucun laquais ne se tenait debout sur le marche-pied de derrière.
Une main sortit de la voiture et ouvrit la
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portière, du côté qui touchait presqu'à la muraille.
Puis l'individu auquel appartenait cette main sauta lestement sur le pavé, sans toucher au marchepied.
On eût pu voir alors un faible rayon jaillir de l'âme d'une lanterne sourde et se diriger vers la porte secrète.
Le visiteur nocturne chercha et trouva l'entrée microscopique d'une serrure dans laquelle il introduisit une petite clef.
La porte s'ouvrit.
Ceci fait, le personnage dont il s'agit revint auprès de la voiture.
— Messieurs, ç-g dit-il avec la plus ex-
trême politesse, — voulez-vous vous donner la peine de descendre ?
Deux hommes descendirent successivement en effet, mais avec une extrême lenteur, et, pour ainsi dire, à tâtons.
Ceci s'explique.
Ces deux hommes avaient la figure entièrement cachée par des masques de velours noir, dans lesquels, soit oubli, soit intention, on n'avait pas pratiqué de trous pour les yeux.
L'un de ces hommes portait sur l'épaule droite un grand sac de cuir qui semblait très-lourd, et duquel s'échappait un bruit de ferrailles..
— Venez, — dit le personnage à la lanterne.
Et, prenant par la main ses deux compagnons, ils leur fit franchir le seuil de la petite porte qu'il referma avec grand soin derrière eux.
On entendit aussitôt au dehors le bruit de la voiture qui s'éloignait rapidement.
L'inconnu (lequel, par parenthèse, n'était autre que l'intendant mis par nous en scène dans les précédents chapitres) reprit les deux hommes par la main et leur fit faire, dans le jardin, une quantité de tours et de détours, de façon à leur persuader qu'ils parcouraient un chemin considérable, tandis qu'en réalité ils tournaient dans un espace de moins d'un demiarpent.
Enfin, cette promenade dut avoir un terme.
1 'intendant et ses compagnons franchiren( ensemble les marches d'un lai perron I rame de vases de fleurs.
l a porte du vestibule fui ouverte a l'aide
de l'une .les elefe d'un trousseau assez volumineux, ei les trois hommes pénétrèrent dans ee vestibule.
Cette première pièce était d'un bon style et d'un orand caractère, sévère et gracieux à la fois*
Des dalles de marbre, alternativement blanches et routes, comme les eases d'un damier, s'encadraient dans une bordure île mosaïque figurant des fleurs et des
liiiHaeos sur un tond vert de mer.
! as boiseries qui recouvraient les mu-