IN GENTILHOMME
le plus vif regret, mais il faut absolument que vous m'accordiez quelques minutes d'entretien...
— Pardon, Monsieur, mais ces quelques minutes sont promises à une personne...
— Qui vous cherche , sans doute , — acheva l'inconnu.
— Eh bien! oui, Monsieur, et cette personne trouverait de fort mauvais goût yotre insistance déplacée!...
— Cette personne ne vous reconnaîtra pas , Mademoiselle , — répliqua l'inconnu en enlevant prestement le nœud de rubans bleus, et le mettant dans sa poche. — Vous voyez que j'y mets ordre...
—Mais, Monsieur, — s'écria mademoiselle Olympe, — ceci est un procédé!...
— Impardonnable, j'en conviens, et que, cependant, vous allez me pardonner...
— J'en doute fort, Monsieur!...
— Et moi, je n'en doute pas, car j'implorerai mon pardon avec tant d'instance que vous ne pourrez me le refuser, surtout si je vous le demande pour l'amour de... Cydalise.
L'effet de ce nom fut magique.
La jeune femme se retourna vivement, et, attachant sur celui qui lui donnait le bras le regard fixe de deux grands yeux étincelants à travers son masque, elle lui dit:
— Qui ètes-vous, Monsieur?...
— Qui je suis, — répliqua l'itléOtitlti feîi riant,— eh! mon Dieu, tout bonnement
un sorcier qui sait, par la grâce du diable, le passé, le présent et l'avenir..,
Mademoiselle Olympe ne songeait plus à retirer son bras.
— Mais, — fit-elle, — ce nom, Monsieur, — ce nom que vous avez prononcé tout-àl'heure, — comment se fait-il que vous le connaissiez?...
— Mais, Mademoiselle,' puisque je vous ai dit que j'étais sorcier...
— Oh ! je vous en prie, Monsieur, parlons sérieusement!...
— Je ne demande pas mieux; — seulement si vous tenez à savoir qui je suis, il faut que vous me permettiez de vous rappeler quelques-uns de vos souvenirs...
— Parlez, Monsieur, parlez vite, je vous en prie...
— Un jour, Mademoiselle, — il y a déjà longtemps de cela, par une délicieuse matinée, un certain nombre de cavaliers et de jolies femmes, dont la plus charmante avait nom Cydalise , déjeunaient frugalement, mais gaiement , sous l'ombrage de quelques grands arbres, sur un tapis d'épais gazon et au bord d'un ruisseau limpide , dont l'eau fraiche et transparente remplaçait, quoique imparfaitement, le vin d'Aï frappé. — L'un des cavaliers s'appelait Clitandre ; — il était tantôt roi, tantôt prince, tantôt marquis; — il parlait en vers plus souvent qu'en prose ; — bref, il était comédien et faisait des comédies... — Cavaliers et jolies femmes couraient la province joyeusement sous la conduite de Clitandre...
A ce nom de Clitandre, la jeune femme avait tressailli de nouveau.
L'inconnu poursuivit :
— Un jeune garçon vint à passer; — il était fier comme Àrtaban, quoique plus déguenillé qu'un véritable Gusman d'Alfarache ; — il affirmait n'avoir point d'appétit, quoiqu'il n'eût pas déjeuné ce jour-là et pas soupe la veille au soir!...
« Les comédiens ont l'àme bonne, — les comédiennes encore plus.
« On força le jeune garçon à partager les croûtes de pain trempées dans l'eau claire, — on l'associa aux destinées de la troupe nomade; — Glitandre lui donna des rôles, et Cydalise lui donna son cœur.
e Le jeune garçon dont il s'agit, — peut-
être Gydalise s'en souvient-elle encore, et si vous la connaissez, mademoiselle Olympe, vous pourrez le lui demander, — • était un cadet de famille .échappé du toit paternel.
« Deux frères aînés le séparaient d'un beau titre et d'une immense fortune; — on voulait en faire un abbé; — il n'aimait que l'indépendance , — il s'était enfui et il avait bien fait.
« Aimé de Gydalise, le cadet n'avait rien à envier à qui que ce fut en ce monde. — Le temps passait, que c'était merveille !...
« Un soir, si ma mémoire est fidèle , la troupe errante était à Joigny...
— A Joigny, — répéta mademoiselle Olympe.
Kt le jÔOIie homme a l'habit dfl velours
sentit le bras de sa compagne frémir plus fortement sur le sien.
Il ne sembla pas s'en apercevoir, et reprit :
— On donnait la première représentation d'une comédie héroïque, dont Clitandre était l'auteur... le Mari battu et content de l'être... tel en était, je crois, le titre.
« Clitandre et le jeune garçon en jouaient les principaux rôles.
« Dans cette pièce , il y avait un duel, — duel de théâtre, bien entendu, — combat de comédie où les vivants et les morts se portent aussi bien les uns que les autres après la chute de rideau.
h Chose étrange!...
« Dans ce simulacre de bataille, l'amant
DE GRAND CHEMIN. 20r>
de Cydalyse donna un grand coup de son épée tout au beau milieu du corps de ce pauvre Clitandre !...
« Chose plus étrange encore i ce pauvre Clitandre en mourut à l'instant même.
« .le n'ai jamais pu comprendre comment ni pourquoi cela s'était fait!...
« Je ne pense pas que ni Cydalise , ni le meurtrier lui-même l'aient compris beaucoup mieux que moi.
« Toujours est-il que la situation devenait grave pour le cadet de famille.
t II partit séance tenante pour Paris, fin menant Cydalise en croupe.
« ils vécurent pendant quelques jours ensemble, comme de véritables tourtereaux.
206 UN fiENTILHOMME
« Puis, — un beau matin , qu'il ne leur restait plus qu'un écu de trois livres , — il survint sans doute entre eux quelque légère discussion, l'écu fut jeté par la fenêtre, et les amants se séparèrent.
« On m'a dit que depuis lors , Cydalise, devenue sous le nom d'Olympe actrice de la Comédie italienne , et toujours charitable et bonne, contribuait, en qualité de favorite en titre, au bonheur du plus gros de nos fermiers généraux , et qu'elle roulait sur des montagnes d'or... Savezvous si cela est vrai, Mademoiselle?..
Olympe ne répondit pas à cette question.
— Et lui... lui, Denis... — demandât-elle vivement, — qu'est-il devenu ce pauvre ami?..
— Tiens !.. vous aviez donc su son nom... je m'en doutais presque, — répliqua le jeune homme en riant, — et je vous affirme que Denis serait bien heureux de votre bon souvenir... — Eh ! bien, Mademoiselle, puisque ceci semble avoir quelque intérêt pour vous , je vous dirai que la chance a tourné pour l'ex-jeune comédien; — il a eu l'excessif chagrin de perdre successivement ses deux frères, — de cadet de famille il est. par conséquent, devenu fils aîné. — La mort de son père l'a fait marquis et millionnaire, et, à l'heure qu'il est, je crois que sa fortune ne le céderait pas de beaucoup à celle de M. Bouvard... — Seriez-vous bien aise de le revoir?..
— Si j'en serais bien aise?.. Ah! Mon* sieur, comment pouvez-vous me faire cette question?., —s'écria la jeune femme.
— Oh ! dans ce cas , rien n'est plus facile que de vous contenter. .
— Comment?
— Regardez.
Et, par un véritable coup de théâtre , l'inconnu ôta son masque.
Nous affirmerions volontiers que Cydalyse, ainsi que nos lecteurs , avait depuis longtemps reconnu son interlocuteur ; — mais il est incontestable que, dans cette circonstance , elle joua la surprise avec toute l'habileté d'une comédienne consommée.
— Vous !.. — murmura-t-elle , — c'était vous !.. c'était toi!., mon cœur me le disait, mais je n'osais le croire !.. Oh ! que je suis heureuse de te voir, et, si nous n'é-
tions pas en tête-à-tête au milieu de cinq ou six cents importuns, comme je te sauterais au cou!..
Le petit souper
Pendant quelques minutes, l'entretien continua sur ce ton dithyrambique, entre le ci-devant Denis etl'ex-Cydalise.
Tous les deux s'étaient en quelque sorte isolés de la foule au milieu de ce foyer plein de monde.
Ils marchaient lentement, parmi cette
multitude, appuyés aux bras l'un de l'autre , — coudoyant ceux-ci , coudoyés par ceux-là et ne s'inquiétant guère des chucliottements railleurs que faisait naître autour d'eux leur distraction amoureuse.
Mais, en ce monde , tout doit avoir un terme , — même les choses agréables, — surtout les choses agréables.
— Àh ! mon Dieu ! — s'écria tout-à-coup mademoiselle Olympe. — Mon affreux jaloux que j'oublie, et qui m'attend depuis plus d'une heure !..
— Eh bien, qu'il attende !..
— C'est ce qu'il fait. — Mais je vais avoir une scène...
— Cela t'est bien égal.
—-Oh! parfaitement égal. — Seulement
ce fermier général est très-sanguin , et , toutes les fois qu'il s'anime outre mesure, je crains un coup de sang. ..
— Que t'importe?..
— Il m'importe beaucoup !..
— Tiens-tu donc au Bouvard?..
— A lui?., allons donc!..
— Eh! bien?..
— 31ais je tiens, et beaucoup, aux vingt bonnes mille livres de rentes qu'il doit me constituer, par contrat en due forme, après dix ans de tendre affection et de fidélité constante... — Tu dois bien penser, — ajouta mademoiselle Olympe en riant , — que ce sont là ses expressions et non les miennes.
— Vingt mille livres de renies ! — allons, Bouvard fait bien les choses !..