XVJ I
A 1 Opéra
Le bal de l'Opéra, à l'époque où se passaient les faits donl nous sommes le trèsvéridique historien, ne ressemblait guère à ce qu'il est devenu de nos jours.
Musard, le grand Musard, ce Dieu du moderne carnaval, — Musard, dont le visage
pâle et troué de petite vérole restera v. 12
comme un des types les mieux caractérisés de notre époque, n'avait pas alors de devancier, comme il n'aura pas de successeur.
On ignorait la toute puissance de ce petit bâton de réglisse qui, comme une baguette magique, ou plutôt infernale, remue et galvanise, en se levant, des masses humaines, et les rend plus impétueuses, plus agitées, plus bruyantes que les vagues de l'Océan se brisant, en un jour de tempête, sur les écueils de la côte.
Chicard, cet autre Dieu qui tiendra sa place, — et quelle place !.. — dans le cynique panthéon du dix-neuvième siècle, — Chicard n'était pas encore là avec cette danse étrange, qui ressemble au rêve réalisé d'un marquis de Sade en délire.
A cette époque qui succédait aux licences ultra dégazées de la régence, et dont il est aujourd'hui de. bon goût de proclamer bien haut l'immoralité, on n'avait pas encore vu, tout au beau milieu d'un bal public et sous l'éclatante lumière de vingt lustres, un homme et une femme, protégés dans leurs ébats immondes par une triple rangée d'étudiants, danser, nous ne savons plus quelle cachucha, dans le primitif accoutrement d'Adam et d'Eve avant le péché.
Débardeuses et pierrettes, postillonnes et titis, n'étalaient point encore au bal de l'Opéra le luxe impudique de leurs épaules Hues, de leurs gorges dévoilées et de leurs propos plus qu'obscènes.
Le règne de la publique orgie n'était pas arrivé !
. Peut-être, alors comme aujourd'hui, le bal de l'Opéra était-il la foire aux amours, selon la pittoresque expression d'un des plus profonds philosophes que nous connaissions, d'un homme dont le crayon et la plume se valent, ce qui n'est pas peu dire, en un mot, de Gavarni ; — mais, au moins, quand on franchissait le seuil de l'Opéra, on ne croyait point mettre le pied dans le salon d'un lupanar.
Les apparences étaient sauvées, — les illusions étaient possibles.
N'est-ce donc rien?
On ne dansait point alors à l'Opéra.
La causerie spirituelle et l'intrigue élégante y trônaient en souveraines.
Grands seigneurs et princes du sang honoraient les bals de l'Opéra de leur patronage et de leur présence.
Les grandes dames les plus authentiques y pouvaient venir, soigneusement cachées sous le velours de leurs masques et sous les capuchons de leurs dominos, sans risquer d'entendre retentir à chaque pas, des expressions qui n'ont pas même d'équivalent dans l'ignoble vocabulaire des halles.
Que les esprits farouches nous accusent, tant qu'ils le voudront, de ne point savoir marcher avec notre époque.
Franchement, nous préférons le temps passé. '
Il était une heure du matin.
Le bal de l'Opéra regorgeait de monde.
Un jeune homme, vêtu d'un habit de velours grenat sur une veste de satin paille brodée d'argent, — et d'une culotte de soie blanche, — chaussé de souliers à talons rouges et masqué, se promenait d'un air ennuyé dans les couloirs encombrés par la foule.
Ce jeune homme, dont la tournure dégagée et cavalière, la jambe fine et la main charmante attiraient les regards de toutes les femmes, était évidemment venu là sans autre but que d'y tuer le temps pendant une heure ou deux.
Il paraissait n'attendre personne et ne chercher aucune aventure ; — ce qui, soit dit entre parenthèse, est souvent un trèsexcellent moyen pour que les aventures viennent à vous.
Dans tous les cas, si tel était son but, il le cachait avec une merveilleuse habileté.
Au tournant de l'un des couloirs, le promeneur en question s'effaça du côté de la muraille pour laisser passer deux dominos de sexe différents.
L'un de ces dominos était un gros homme, dont la remarquable obésité, augmentée encore par les longs plis de son vêtement flottant, avait quelque chose d'infiniment o ie.
Il semblait rouler, plutôt que marcher.
A chaque pas il soufflait comme un cachalot que la mer, en se retirant, a laissé à sec sur quelque bas fond.
Sa main gauche, étendue en avant pour fendre la foule, s'agitait sans cesse avec un mouvement de nageoire, et complétait la ressemblance.
Trois des doigts de cette main portaient des diamants énormes qui étincelaient autant que des escarboucles aux clartés d'un éclairage qui sembleraient aujourd'hui bien mesquin.
Le domino qui donnait le bras à ce pesant Falstaff était une jeune femme, aussi svelte et aussi gracieuse que son compagnon était lourd et informe.
Cette jeune femme portait un nœud de rubans bleus sur l'épaule gauche.
Le corsage ajusté de son domino laissait apprécier les rondeurs parfaites de son buste et les sveltes contours de sa taille de nymphe (pour employer le langage mythologique de l'époque).
Son capuchon garni de dentelles et rejeté en arrière, à cause de la chaleur, ne cachait point les plus beaux cheveux du monde, que, par une bizarrerie piquante, la jeune femme portait sans poudre.
Au moment où le couple mal assorti passait devant le promeneur dont nous parlions, il n'y a qu'un instant, le gros homme , haletant et soufflant plus que jamais, dit à sa compagne :
— Je n'en puis plus... j'étouffe... je suffoque... — si je reste trois minutes de plus
dans cette cohue, je crains un coup de sang...
— Eh bien! mon ami, — répondit la jeune femme, — pourquoi n'allez-vous pas vous installer dans la loge?..
— Je ne demande pas mieux... allons-y...
— Vous, oui. — Moi, non.
— Et, pourquoi n'y viendriez vous pas avec moi?,.
— Parce que je veux me promener encore...
— Vous promener !.. au milieu de cette foule !.. quel plaisir singulier !..
— Singulier ou non, je le veux.
— Mais, pourquoi ?
— Parce que cela m'amuse.
Le [jros homme plia les épaules.
— Je ne puis cependant pas vous laisser seule parmi tout ce monde...
— A mon tour, je vous dirai : pourquoi?
— Parce que cela n'est pas convenable.
— C'est-à-dire que vous êtes jaloux !..
— Et, quand cela serait?
— A merveille, Monsieur, vous êtes libre... accompagnez-moi donc tant que vous voudrez... je ne sonrje nullement à vous en empêcher... seulement ne vous plaignez plus,.
Le gros homme ne répondit rien et se remit en marche.
Mais au bout de quelques pas, le courage lui manqua.
Il s'arrêta de nouveau.
— Si je vous laissais seule, — dit-il, — dans combien de temps viendriez vous me rejoindre?..
— Dans un quart-d'heure, tout au plus... le temps de faire un tour au foyer...
— Eh bien ! allez donc, puisqu'il faut toujours vous céder... mais revenez vite...
— Eh ! mon ami, vous savez bien que je n'ai point de plaisir plus vif que celui d'être auprès de vous...
— Il y paraît... — murmura le gros homme entre ses dents.
Puis il ajouta, tout haut :
— Me donnerez-vous à souper, cette nuit?
— Volontiers... si vous n'avez rien de mieux à faire...
— Alors, c'est convenu?
— Soit.
— N'oubliez pas le numéro de la loge — 28 — côté de la reine.
— Soyez tranquille.
— Ht, dans un quart-d'heure?..
— Au plus tard.
À demi rassuré par cette promesse, le gros homme tourna sur ses talons. avec toute la légèreté d'un obélisque faisant volte-face, et s'efforça de se frayer un passage, en soufflant plus que jamais et en agitant ses deux petits bras.
Sa compagne s'éloigna en sens inverse.
Le promeneur désœuvré dont nous avons plus haut décrit le costume, avait tressailli en voyant la tournure de la jeune femme et en entendant le son de sa voix.
On eut dit que cette tournure et cette voix lui rappelaient un souvenir.
Lorsque le gros homme et sa compagne
s'étaient remis en marche, il les avait suivis pas à pas.
Quand ils s'étaient arrêtés de nouveau, il s'était arrêté comme eux.
Histoire ancienne
En ce' moment, deux jeunes gens en dominos, mais sans masque, échangèrent les mots suivants, tout à côté du promeneur.
— Quel est donc ce magot de la Chine, ce lourd poussah qui donne le bras à une des trois Grâces.
— Comment, tu ne le connais pas?
r. il
— Ma foi, non.
— Impossible!., tout Paris le connaît!
s'il est gros comme un sac d'argent, énorme comme une tonne d'or, c'est qu'il est tout à la fois sac d'argent et tonneau d'or!... c'est le plus riche de nos fermiers généraux, — c'est Bouvard !...
— J'en ai entendu parler cent fois, mais je ne l'avais jamais vu. — Et sa compagne quelle est-elle?
— C'est la Danaé en titre de ce massif Jupiter.
— On la nomme?
— Mademoiselle Olympe , — de la Comédie italienne.
— Ah! diable!.. — ma foi, ce Bouvard n'est pas malheureux!...
— On n'est jamais malheureux quand on peut acheter de la tendresse argent comptant, et payer plus cher que les autres.
Après ces quelques paroles, couronnées par un aphorisme aussi brillant que neuf, les deux interlocuteurs se séparèrent.
Le promeneur ne bougea pas.
Il attendit que le fermier général eut quitté mademoiselle Olympe, et il continua à suivre cette dernière.
La jeune femme se dirigait vers le foyer, en marchant aussi rapidement que le lui permettait la foule.
Sans doute afin d'être moins facilement reconnue, elle releva le capuchon de son domino et le rabattit sur sa tête, de façon à cacher ses cheveux.
L'inconnu qui s'attachait à ses pas, et qui, lorsqu'il était séparé d'elle forcément par quelque groupe venant en sens inverse, la rejoignait bien vite, guidé par le nœud de rubans bleus qu'elle portait sur l'épaule, attendit qu'elle eût franchi le seuil du foyer.
Il y entra en même temps qu'elle, et, lui prenant le bras sans façon, il le passa fort cavalièrement sous le sien.
Dans le premier mouvement de surprise, mademoiselle Olympe, puisque nous savons que tel était son nom, poussa un joli petit cri, et, regardant l'inconnu du haut en bas, elle voulut dégager son bras.
Mais l'homme à l'habit de velours grenat retint doucement ce bras frais et potelé, et dit en souriant :
DE QRAM) CHEMIN.' 197
— Ah ! Mademoiselle, vous êtes ma prisonnière , et vous ne m'échapperez point sans payer rançon...
Mademoiselle Olympe toisa de nouveau l'inconnu, et lui répondit, avec ce ton impertinent , commun à toutes les filles de théâtre quand elles ont , par hasard , la prétention de se faire respecter :
— Assurément, Monsieur, vous me prenez pour une autre, car je n'ai point, que je sache, le plaisir de vous connaître...
— Eh bien! Mademoiselle, je vous connais, moi, et beaucoup.
— C'est possible , Monsieur, mais peu m'importe ! — je vous prie de me laisser libre...
— Je vous refuse, Mademoiselle, avec