UN GENTIL HOMME
drais souper en sa compagnie, par hasard?
— Ah ! fi donc !..
— Alors , comment faire ?..
— Rien de plus simple ! — évincer Bouvard et me recevoir à sa place.
— Ah ! tu trouves cela simple, toi?..
— Pardieu!.. — tu n'es pas pour rien femme, jolie femme et comédienne, — trois excellentes raisons , dont la moindre suffirait pour faire croire, à n'importe quel fermier général, tout ce que tu voudras.
— Allons, j'essaierai...
— C'est-à-dire, que c'est convenu.
— Je n'ai jamais rien pu te refuser, — tu le sais bien; — mais si cependant les vingt
mille livres de rentes me font défaut par ta faute...
— Oh ! ma chère enfant, je suis gentilhomme et riche, — c'est assez te dire que si tu perds cet argent à cause de moi, je te le rendrai , et sans te le faire acheter par dix années de fidélité, — comme dit ton Bouvard...
— Je t'attends dans une heure...
— Je serais exact ; mais , à propos , où demeure-tu?
— Rue de la Cerisaie, — la première petite maison à main droite, en venant depuis le boulevard.
— Je vois ça d'ici.
— Descends de voiture un peu avant d'arriver, — un de mes gens t'attendra
dans la rue et te fera monter chez moi par une porte secrète et par un escalier dérobé.— Tu comprends, le décorum...
— Oh ! je comprends à merveille, et le décorum avant tout!..
— Au revoir donc.
— Dans une heure.
Mademoiselle Olympe prit le chemin de la loge n° 28.
Denis quitta l'Opéra.
Une heure juste après le moment où se terminait la conversation que nous venons de reproduire, une voiture s'arrêtait à l'angle de la rue de la Cerisaie.
Un jeune homme en descendit, enveloppé dans un de ces grands manteaux couleur de muraille , dont il est si souvent question dans les comédies du temps, et qui étaient devenus en quelque sorte la livrée des coureurs d'aventures et des gens à bonnes fortunes.
Ce jeune homme était Denis.
Il marcha rapidement jusqu'à ce qu'il fût en face du petit hôtel désigné par mademoiselle Olympe, et, là, il se mit à se promener de long en large.
Au bout de quelques secondes, un grisou se détacha de l'embrasure d'une porte dans laquelle il était embusqué.
— Psi t : Monsieur, — fit-il.
Denis vint à lui.
— N'attendez-vous pas quelque chose, Monsieur? — lui demanda le grison.
— Pardieu!.. j'attends qu'on m'ouvre une porte secrète, qu'on me conduise par un escalier dérobé, et qu'on m'introduise chez une jolie personne dont tu dois être le valet.,.
— Et, s'il vous plaît , Monsieur, le nom de cette jolie personne ?
— Pourquoi me demande-tu cela?
— Dam! Monsieur, ma maîtresse ne me pardonnerait point une erreur ou une maladresse, et si , par hasard , vous étiez ici pour une autre...
— J'admire ta prudence, et je devine que ton emploi dans la maison ne doit point être une sinécure... Eh bien î ta mai-
UK GRAND CHEMIN. 221
tresse se nomme mademoiselle Olympe.;;.
— Venez, Monsieur.. 5
Denis mit deux louis dans la main du grisoD et le suivit.
Un instant après il était introduit dans la chambre à coucher de l'ancienne pensionnaire du pauvre Clitandre.
Nous ne décrirons point cette chambre, où la prodigalité de monsieur Bouvard avait entassé, avec plus de richesse que de discernement, les plus somptueuses merveilles.
Disons seulement qu'un bon feu pétillait dans la haute cheminée de marbre blanc, soutenue par des amours entrelacés, et que, devant ce feu, sur un épais tapis, une charmante petite table, supportait deux couverts et tous les apprêts d'un souper.
222 UxN GENTILHOMME
, .Quant à mademoiselle Olympe, que maintenant, si vous le voulez bien, nous appellerons Cydalise, elle avait échangé son domino contre un costume de nuit, blanc, avec des nœuds roses, le plus ravissant et le plus prometteur qu'il soit possible d'imaginer.
— Eh bien ! chère enfant, — lui dit notre héros après une vive embrassade, — tu t'es dépêtrée du Bouvard...
— Comme tu vois ; — mais ce n'a pas été sans peine, cependant...
— Et par quel procédé as-tu réussi?..
— Mon Dieu, j'ai employé le premier venu, le plus simple et le plus bête ; — j'ai feint une indisposition subite et j'ai parlé de l'absolue nécessité de prendre un peu
de repos... — Je ne sais s'il m'a cru, mais, franchement, j'en doute fort.
— Allons donc!., un fermier général intelligent, ce serait un oiseau trop rare !.. notre époque n'en produit pas !..
. — A propos d'oiseau rare, nous avons là une gelinotte, bourrée de truffes et de crêtes de coqs de bruyère, — si nous y goûtions, qu'en dis-tu?..
— Je dis que la transition me semble heureuse, et que je suis prêt à faire honneur à la gelinotte et à tout le reste de ton souper... à la condition qu'ensuite je pourrai m'attabler à un autre banquet, plus exquis...
— Lequel, donc? — demanda Cydalise, avec un petit air prude le plus joli du monde.
Wl\ un gentilhomme
— Un banquet de chair rose et blanche, sous des mousselines blanches et sous des rubans roses...
— Eh bien ! Monsieur, — répliqua la jeune femme, avec un sourire de Ménade, si vous avez encore faim, ce sera votre dessert...
— Alors, —s'écria Denis, — à table!., à table !.. je vais dévorer!..
Tous deux s'assirent en face l'un de l'autre.
L'espace nous manque pour rapporter ici l'étincelante causerie de ce charmant tête à tête.
Cependant nous aimerions à le faire.
Nos lecteurs peuvent nous en croire sur parole, — nous sommes bon juge en ces matières ; — rien ne fut plus charmant.
DE GHANlf CHEMIN. 225
Denis et Cydalise dépensèrent en moins d'une heure autant d'esprit qu'il en faudrait, par le temps qui court, pour défrayer pendant un an la collaboration des cinq ou six des vaudevillistes les mieux appréciés du public.
Ils échangèrent plus de saillies finement graveleuses et de jolis propos erotiques, que n'en prodiguent en quarante actes les auteurs favoris du théâtre du Palais-Royal,
Jugez!..
Et, quoi d'étonnant!.. — n'avaient-ils pas de l'esprit tous deux, ce voleur et cette impure? — et que n'ajoutent pas à l'esprit la flamme du foyer , — celle du tête à tête, —les parfums combinés du Xérès et des truffes, — le vin de Champagne frappé
juste à point, — les sorbets au marasquin v. <5
et les liqueurs des îles, dans des verres de Bohême beaucoup plus légers que le souffle.
Et puis, l'attrait du fruit défendu!., le compterons-nous donc pour rien?...
Bref, le souper touchait à sa fin.
Déjà Denis songeait, et songeait beaucoup, à entamer le mets du dessert, — ce mets promis, — ce mets qu'on devine.
Soudain un grand bruit de chevaux et de voiture se fit entendre dans la rue.
Trois coups frappés de main de maître ébranlèrent la porte de la maison.
— Ah! bon Dieu!.. — balbutia Cydalyse, — ah ! bon Dieu !.. si c'était lui !..
— Bah I — répliqua Denis, — qu'importe?..
Cydalise ne répondit pas.
Prodigieusement émue et inquiète, elle prêtait l'oreille et songeait à ses vingt mille livres de rentes.
Quoique Denis lui eût promis de l'indemniser en cas de malheur, elle avait une confiance plus absolue en la richesse du fermier général qu'en celle de son examant.
Elle ne possédait aucune preuve positive que la fortune de Denis ne fût point, comme autrefois, une fortune de comédie.
Et l'on sait qu'en fait d'argent, ces dames aiment, par dessus tout, le positif.
L'incertitude de Cydalise ne fut pas, du reste, de bien longue durée.
Le grison qui avait introduit Denis accourut tout effaré.
— Madame, — s'écria-t-il en entrant, — c'est monsieur Bouvard... — il me suit... il est sur mes talons...
Un dénouement de vaudeville
Nous avons oublié de mentionner, dans le courant du précédent chapitre, un fait de quelque importance pour ce qui va suivre.
Cydalise, pendant le souper, cédant à un mouvement de vanité tonte féminine, et voulant montrer à son ancien amant à
quel haut prix le fermier général estimait sa beauté, avait étalé sur la tablette d'un secrétaire les joyaux et les écrins qu'elle tenait de la libéralité de Bouvard.
Nous croyons ne point exagérer en affirmant qu'il y avait là des pierres précieuses et des diamants pour une valeur de cinquante mille écus tout au moins.
Cet amas de richesses, ce monceau d'or et de pierreries, étaient restés sur la tablette du secrétaire, et brillaient de tout leur éclat aux feux des candélabres, au moment de la brusque arrivée du grison.
— Ah ! mon Dieu !.. — s'écria Cydalise éperdue, — mon Dieu !.. que faire et que dire?.. — au nom du ciel, Denis, sauvezvous!..
— Me sauver! — répondit le jeune
homme, —jamais!., je n'en ai pas l'habitude !..
— Mais, vous me perdez!..
— N'ayez aucune crainte... vous devez avoir dans cette pièce un cabinet... une garde-robe?..
— Sans doute... — en voilà la porte.
— - J'entre là, et je réponds de tout... — recevez le fermier général... — ayez l'aplomb de l'innocence, — ne craignez rien, et, surtout, quoiqu'il arrive, ne vous étonnez de rien !..
— Mais.
— Pas un mot de plus... et du calme...
Et déjà Denis était entré dans la [jarderobe dont il refermait la porte sur lui.
Pendant ce temps le grison, avec une habileté qui décelait une grande habitude, avait fait disparaître, non pas le souper, — la chose était matériellement impossible, — mais les traces du second couvert.
Cydalise s'était assise au coin du feu et elle s'efforçait de chasser de son visage les symptômes de sa très-vive émotion.
La porte de la chambre s'ouvrit bruyamment.
Bouvard parut.
Le gros homme était écarlate.
Il suait et haletait encore plus que de coutume.
Il s'arrêta pendant une seconde sur le seuil et promena tout autour de la chambre un regard comiquement tragique.
— Ah ! mon Dieu !.. — s'écria Cydalise en se levant et en faisant quelques pas au devant de lui, — c'est vous, mon ami !.. à cette heure !.. par quel hasard?..
— Madame, — répondit Bouvard d'une voix sombre, — il se passe ici quelque chose !..
— Et, quoi donc, mon ami?.. — demanda la jeune femme d'un air ingénu.
— Quelque chose qui m'est infiniment suspect, —reprit le fermier général, — infiniment suspect!., et pour cause!.. — apprenez, Madame, que je n'entends point êtrepris pour dupe! — je paie assez cher, ce me semble, pour n'être pas dindonné !..
— Dindonné!.. — répéta Cydalise.
— Oui, Madame!..
— Ah ! Monsieur, quelle expression!!.
— Eh! laissons là mes expressions !...
elles conviennent à la circonstance !...
— Je ne vous comprends pas !...
— Vraiment, — fît Bouvard ironiquement. — Alors, expliquons-nous...
— Je ne demande pas mieux, Monsieur.
— Que s'est-il passé ce soir ?
— Rien que je sache...
-— Silence, Madame!... — - Au bal de l'Opéra, après m'avoir promis que vous me donneriez à souper, et après une absence longue, très longue, trop longue, vous êtes venue m'annoncer que vous étiez souffrante, que vous aviez besoin de repos et que nous ne souperions pas... -
— Eh bien ! Monsieur?...
— Eh bien ! Madame, —j'arrive, et, au lieu de vous trouver au lit, ainsi que cela aurait dû être s'il y avait eu quelque chose de réel dans votre malaise, je vous trouve attablée près d'une table chargée de débris... — Nierez-vous le fait?...
— Pas le moins du monde.
— Donc, vous avez soupe ?
— Sans doute.
— Vous étiez donc guérie, Madame?
— J'allais beaucoup mieux, du moins...
— J'ai trouvé, en rentrant, un souper tout servi au coin du l'eu... l'appétit m'est venu, j'ai mangé, — où est le mal?...
— Vous avez mangé... Wule?*..
— Et, avec qui donc, Monsieur?... — demanda fièrement Cydalise.
— Eh ! si je le savais, je ne le demanderais pas...
— Est-ce que vous me soupçonnez, par hasard, Monsieur?...
— Je ne dis pas cela, mais...
— Est-ce que, — poursuivit impétueusement la jeune femme, — est-ce que, parce que j'ai la faiblesse de vous aimer et le malheur d'être votre maîtresse, vous vous croyez le droit de me mépriser et de m'insulter...
— Mais,..
— Ah ! c'est que s'il en était ainsi, Monsieur, il faudrait le dire nettement!... — mon parti serait bientôt pris!,.. J'aban-
donnerais sans un regret ce luxe dont vous avez voulu m'entourer !... je renoncerais à l'effet de ces promesses que je ne vous avais jamais demandées !... je vous quitterais, Monsieur!... — Je suis artiste, Monsieur, et je puis vivre de mon talent, sans tendre la main à qui que ce soit, mais aussi sans avoir à rougir devant personne!...
Pendant cette tirade, débitée avec l'accent de l'indignation la plus chaleureuse, les soupçons jaloux de Bouvard s'étaient dissipés comme par enchantement, et de sa colère il ne restait plus vestige.
Trois minutes après il était aux genoux de Cydalise, lui demandant pardon de ses doutes injurieux, et, mis en appétit par la vue des reliefs qui couvraient la table, il
demandait un couvert et commençait à souper.
Peu à peu la chaleur des vins d'Espagne et la provoquante beauté de sa maîtresse lui montèrent à la tête, et, comme il méditait de galantes entreprises, il vint s'asseoir lourdement auprès de Gydalise, à laquelle il prit la main avec un gros rire entremêlé de hoquets.
La situation de la jeune femme était embarassante, on en conviendra.
Denis n'avait pas quitté le cabinet, et, pour rien au monde elle n'aurait voulu le rendre spectateur d'une scène a peu près pareille à celle d'Elmire et de ce bon M. Tartuffe.
Comment donc faire ?
Un secours inattendu vint la tirer de peine.
Au moment où le fermier général devenait anacréontique et où Cydalise ne savait plus quelle formule de pruderie mettre enjeu, il se fit dans le cabinet un grand bruit de vitres cassées, comme si on forçait la fenêtre depuis le dehors.
Bouvard pâlit et balbutia :
— Miséricorde !... il va donc là quelqu'un?...
Mais il n'eut pas le temps d'achever.
La porte du cabinet s'ouvrit et Denis, masqué (il avait trouvé dans le cabinet le loup de velours noir de Cydalise) s'élança dans la chambre, un pistolet de chaque
main, et prononça d'une voix menaçante la phrase sacramentelle :
— Pas un mot! pas un cri!... ou vous êtes morts tous les deux !...
Cydalise fît mine de s'évanouir.
Le fermier général joignit les mains d'un air suppliant et murmura :
— Monsieur... Monsieur... en voulezvous à notre vie?...
— A votre vie? pas le moins du monde, — à votre bourse, c'est différent... — Je suis voleur, mais honnête homme... — exécutez-vous donc de bonne grâce et je ne vous ferai pas de mal !...
Bouvard se fouilla aussi vite que le lui permit la frayeur qui faisait trembler sa main.
DE GRAND CHEMIN. 5 il
— Voilà, Monsieur, voilà tout ce que j'ai sur moi... — balbutia-t-il en tendant à Denis sa bourse et son portefeuille ; — et croyez bien que je voudrais avoir davantage... je vous le donnerais avec un plaisir infini...
— C'est bien maigre, — fit le voleur, — mais voici qui vaudra mieux...
Ei il se dirij '.ers la I du se-
crétaire où les bijoux brillaient entasi
— Ceci est de bonne ; -- it-il en entassant les bijoux dans ses poches, tandis que Bouvard le , lait faire avec consternation. — IJ ne i te qu'à demander pardon à Madame de l'avoir dérangée dans un - le tête à tête, et à vous prier de me reconduire...
— Vous reconduire?. .
— Oui, Monsieur ; — il me serait désagréable de passer par la fenêtre pour m'en aller, comme pour venir. — Il doit y avoir ici quelque escalier dérobé et vous devez le connaître; — prenez donc un flambeau et éclairez-moi jusqu'à la rue ; — il est bon d'ajouter que, si Madame appelait à l'aide quand nous serons sortis, et me mettait dans quelque embarras, je vous brûlerais immédiatement la cervelle...
— Hélas! — articula Bouvard tremblant, — vous voyez que Madame est évanouie et ne peut vous entendre...
— Hâtons-nous donc, Monsieur, je vous prie...— Allons, montrez-moi le chemin...
Tandis que le fermier général se dirigeait en chancelant vers la porte secrète par laquelle le grison avait introduit De-
nis, ce dernier s'approchait de Cydalise et murmurait rapidement à son oreille :
— Tu vois que j'ai arrangé les choses !... — Je te rapporterai tout cela demain...
Cinq minutes après, l'adroit voleur était en sûreté, et Bouvard regagnait mélancoliquement la chambre à coucher.
Le lendemain arriva.
Mais Denis ne revint point, — et les bijoux de Cydalise ne revinrent pas plus que lui.
Mademoiselle Angélique Locquard.
Nous touchons au terme de notre tache.
Nous avons esquissé de notre mieux les principaux traits de cette physionomie de gentilhomme de grand chemin , qui nous semblait curieuse et originale.
A cette période de notre récit où nous sommes parvenus, le gentilhomme de grand chemin a cessé d'exister, il s'est transformé, il est bandit parisien.
Or, dans la vie de Denis Poulailler, le commencement et la fin seuls sont peu connus, et, par conséquent, ont quelques chances d'éveiller l'intérêt et de fixer l'attention.
Nous n'avons donc eu qu'à raconter le prologue de cette existence.
Il ne nous reste qu'à en dire le dénouement.
Les faits intermédiaires sont, depuis bien longtemps, tombés dans le domaine public, la biographie du hardi voleur a été vendue dans les villes et dans les campagnes en aussi grand nombre que celles de
ses dignes confrères Cartouche et Mandrin.
Les aventures de Denis Poulailler ont fourni, il y a quelque vingt ans, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le sujet d'un mélodrame à grand succès.
Dernièrement encore le petit théâtre Beaumarchais représentait une pièce (les Rôdeurs du Pont-Neuf) dont Poulailler était Je héros.
Nous ne raconterons donc point à notre public ce qu'il sait aussi bien que nous, et nous nous bornerons à le faire assister aux dernières scènes du drame.
Six anni i aient écoulées.
Il y avait fort peu de changement en
apparence dans la situation de nos personnages.
Le chevalier continuait le cours de ses nocturnes liants faits, et semblait plus fantastique et plus insaisissable que jamais.
La fortune du prétendu Raoul de Pessac prenait des proportions inouïes , et le e ambitionné jadis par notre héros était depuis longtemps dépassé.
Mais on sait combien rarement l'homme se contente de ce qu'il avait désiré d'abord. D'ailleurs, à mesure qu'il devenait plus riche, Denis Poulailler sentait augmenter son amour pour l'or, sa soif des plaisirs les plus coûteux et du luxe le plus extravagant.
Marguerite atteignait sa vingt-troisième année.
DE GRAND CHEMIN. 2 iO
Sa beauté, développée et devenue splendide, était sans rivale à Paris.
De tous les hommes qui l'entouraient, Denis était le seul à qui elle parut moins belle.
C'est que l'habitude avait engendré la satiété. — Denis n'aimait plus Marguerite et la négligeait complètement.
Les hôtes habituels de l'hôtel des Nèfles, tous ces brillants seigneurs qui ne manquaient ni à un Lai ni à un souper de M. de Pessac, n'avaient point manqué de s'apercevoir du complet refroidissement du mari ; et chacun d'eux, in petto, s'était promis d'être le consolateur de la belle abandonnée.
Marguerite se voyait donc entourée d'hommages incessants qui ne parvenaient
250 m GENTILHOMME
qu'à grand peine à la distraire de la profonde tristesse de sa vie.
C'est que le cœur de la pauvre enfant n'avait point changé.
Elle aimait toujours celui qu'elle croyait son mari, et elle sentait bien qu'elle n'était plus aimée.
A plusieurs reprises elle avait essayé de raviver cette flamme éteinte et de galvaniser cet amour mort.
Elle s'était efforcée d'être coquette.
Elle avait entendu dire que les piqûres de la jalousie produisaient un effet magique sur un cœur engourdi , et elle avait essayé de rendre son mari jaloux.
Mais vainement.
Denis n'avait pas même semblé s'aper-
cevoir des coquetteries de sa femme, et réellement il ne s'en était pas aperçu.
Que lui importait, d'ailleurs?
Et pourtant, chose étrange ! chaque fois que Marguerite avait semblé distinguer un de ses nombreux adorateurs, et lui accorder quelque attention, le gentilhomme choisi par elle était soudainement frappé au milieu de ses rêves de bonheur.
On eût dit qu'une jalousie sombre et terrible prononçait des arrêts de mort.
L'un recevait d'une main mystérieuse un coup de poignard dans le coeur.
Un autre, foudroyé par un poison inconnu, tombait pour ne plus se relever.
Les chevaux d'un troisième, atteints subitement d'une soi le de vertige, brisaient
son earosse et traînaient son cadavre déchiré sur le pavé.
Marguerite s'épouvanta de cette fatalité qui semblait s'attacher à ses adorateurs, et ne se permit plus aucune de ces innocentes coquetteries dont elle avait espéré un tout autre résultat.
Simone était toujours la camériste de la jeune femme, et, grâce à la protection de Ronceveaux, elle avait épousé Benoît, admis en qualité de pâtissier dans les cuisines de l'hôtel.
Les bandits, ramenés du château de Falkenhorst, restaient fidèles à leur chef; — seulement la troupe était diminuée de deux membres, dont l'un avait été tué par un bourgeois qu'il cherchait à dévaliser, vers les trois heures du matin,, sur
les boulevards neufs, et dont le second était mort de maladie.
Ni l'un ni l'autre n'avaient été remplacés.
La situation dans laquelle se trouvaient tous nos personnages semblait, comme on le voit, pouvoir se prolonger indéfiniment.
11 ue devait cependant point en être ainsi.
L'orage allait se former ; — le tonnerre allait éclater.
ii v avait en ce temps-la, dans la rue des Bourdonnais, un marchand drapier du nom de Locquard, nui connu de toul son
quartier et des quartiers avoisinants, pour deux raisons.
La première, c'est que, à tort ou à raison , il passait pour être immensément riche.
La seconde, c'est que sa fille unique joignait aux avantages d'une grosse dot, les attraits d'une beauté merveilleuse.
Sur ce point, la trompette souvent menteuse de la renommée n'exagérait pas , nous l'affirmons.
Rien ne se pouvait voir, en effet, de plus charmant que mademoiselle Angélique Locquard.
Pour nous servir d'une expression empruntée au vocabulaire galant de l'époque,
elle comptait tout au plus dix-sept printemps.
Elle était de moyenne taille, blanche et blonde, rosée et veloutée, avec dp grands yeux d'un bleu sombre, et trois mignonnes fossettes, véritables nids d'amour, qui accentuaient délicieusement les coins de sa petite bouche et l'ovale de son gracieux menton.
Le corsage de mademoiselle Angélique surpassait en perfection tout ce qu'il est possible d'imaginer.
Son pied et sa main auraient pu lutter sans désavantage avec le pied et la main des mieux douées, sous ce rapport, des duchesses à la mode.
Ajoutez à tout cela que cette séduisante fille d'Eve connaissait admirablement sa
beauté, en était orgueilleuse outre mesure, possédait tout un arsenal de coquetterie instinctive dont elle faisait usage à tout propos avec une mignardise adorable, et s'était jurée à elle-même d'épouser tout au moins un gentilhomme.
C'était, comme on le voit, une rusée commère que 3a petite marchande de draps.
Denis, un beau jour, entendit parler tout à la fois des écus du père Locquard et des appas divins d'Angélique.
Beaucoup d'argent et beaucoup de beauté ; — il y avait là les deux choses de ce monde qui exerçaient sur notre héros les plus irrésistibles fascinations.
11 voulut voir.
En conséquence, vêtu d'un habit simple et de couleur sombre, mais dont la coupe heureuse ne nuisait en rien au développement de sa taille fine et souple, il prit le chemin de la rue des Bourdonnais.
Sous ce costume, Denis semblait appartenir à la bourgeoisie opulente.
Il arriva.
La belle Angélique tricotait au comptoir et répondait avec un air de gracieuse condescendance aux galanteries un peu banales que lui prodiguaient les chalands.
César avait pu dire jadis :
— Je suis vomi, — j'ai vu, — \'ai vaincu!
Denis dut répéter cette phrase avec une légère variante :
— Je suis venu, — j'ai vu, — j'ai été
vaincu
Ce qui veut dire qu'il iaissa son cœur aux jolies mains de la sirène.
— Bah ! — se dit-il, — ■ c'est un caprice !.. — Huit jours pour faire le siège de la vertu de la petite, et pour en triompher !.. Huit jours pour profiter de ma victoire !.. Dans une quinzaine je ne penserai plus à mademoiselle Locquard, à moins que l'occasion ne se présente de clébarasser monsieur son père du trop plein de ses écus.
Denis, vous le voyez, était un peu bien fat.
Mais, que voulez-vous? depuis qu'il était vicomte de Pessac, et depuis qu'il donnait des fêtes à l'hôtel des Nèfles, les grandes dames l'avaient gâté.
11 revint le lendemain rue des Bourdonnais, à l'enseigne du Grelot d'Argent.
Il y revint le surlendemain ; puis tous les jours durant une semaine.
Ses affaires n'avançaient pas le moins du monde.
Un nouveau plan.
Vainement Denis avait su capter toute la confiance et toutes les sympathies de M. Locquard, en se faisant passer pour un riche propriétaire et en effectuant des achats d'une assez grande importance, payéscomptant, sans marchander.
Vainement il jetait à pleines mains aux pieds d'Angélique les perles les mieux
choisies de l'écrin de sa galanterie courtisanesque.
La jeune fille l'écoutait en riant, et, pour toute réponse , se moquait de lui.
Denis résolut d'essayer les grands moyens.
11 parla de mariage, — d'une façon peutêtre un peu vague; — mais, enfin, il en parla.
Mademoiselle Angélique répliqua trèsnettement que jamais elle ne deviendrait la femme d'un homme qui s'appelait Richard Desroches. (Tel était le nom de circonstance que Denis avaitjugé convenable de prendre.)
— Faites-vous annoblir d'abord, — ajouta la jeune fille en riant, — et nous verrons après.
Contre un cœur ainsi barricadé par une froideur naturelle et par un excessif orgueil , il n'y avait décidément rien à faire.
Denis le comprit, et se tint pour battu.
Il s'efforça alors d'imposer silence au caprice qui s'était emparé de lui, et d'effacer de son esprit l'image d'Angélique.
Mais la nature de Denis était de celles que les obstacles irritent et ne découragent point.
D'ailleurs, en raison même des obstacles qu'il rencontrait pour se satisfaire , le caprice avait grandi et était devenu une passion.
Denis aimait Angélique, et, surtout, il la désirait avec passion, avec ardeur , avec emportement, avec folie.
Ajoutons à cela que, dans une conversation confidentielle, M. Locquard lui.
avait laissé entendre , que, le jour même du mariage , il donnait à sa fdle six cent mille livres bien comptées.
— Ah! que ne puis-je l'épouser!.. — pensait Denis , — pourquoi suis-je marié?..
Puis, un beau jour, cette pensée se compléta ainsi qu'il suit :
— Marié ! — répéta-t-il , — mais, je ne le suis pas... — Mon mariage fut une comédie... quoi de plus facile que de le rompre?..
Après quelques secondes de i^\::ions, il ajouta :
— Oui, mais quel scandale si la véiilé venait à se savoir... et elle se saurait!..
— Allons, la chose est impossible!., il n'y faut plus penser !..
Denis disait cela, et il y pensait toujours , — il y pensait plus que jamais.
La possibilité d'une union avec Angélique était devenue son idée fixe , sa préoccupation constante.
Il ne mangeait plus, il ne dormait plus.
Son front devenait pâle , — ses joues se creusaient , — ses yeux s'entouraient d'un large cercle couleur de bistre.
Marguerite se désespérait de ce rapide changement dont la malheureuse enfant ne pouvait ni comprendre ni deviner les causes.
Avec une douceur d'i n j et une adorable tendresse, elie interrogeait Dcuis.
Denis restait impénétrable, et la repoussait d'une façon brutale dont îî arrivait lui-même à rougir un instant après.
Enfin , il fallait que cette situation violente eût un terme.
Denis souffrait trop pour ne pas accepter tout au monde plutôt que la prolongation de pareils tourments.
Il prit un parti , et, pour ne pas se laisser le temps de la réflexion , il fit prier Roncevaux de venir le trouver sur-lechamp.
L'intendant-lieutenant ne se fit pas attendre.
Lui aussi, depuis quelque temps , avait le front plissé et les yeux rougis.
— Capitaine, — dit-il, après s'être assuré
DE GAM) CHSUIffc 2f>"ï
que la porte était bien fermée et que personne ne pouvait les entendre, — me voici, que me voulez-vous?..
Denis lui fit signe de s'asseoir.
— lioncevaux , — lui dit-il, — ne t'es-tu pas aperçu du prodigieux changement survenu en moi depuis quelques semaines?..
— Pour ne pas s'en apercevoir, — répondit Honcevaux, — il aurait fallu ne vous porter aucun intérêt, et vous savez que pour moi vous êtes tout...
— Et, qu'as-tu supposé?..
— J'ui cherché , — je n'ai pas trouvé. — Il me semble que tout vous réussit et que vous êtes l'homme de ce mondé le plus heureux...
— Uoiklyuux, je me meurs...
— Et de quoi, capitaine? — s'écria le lieutenant.
— Ne va pas rire de moi, Roncevaux!..
je me meurs d'amour...
Roncevaux regarda Denis avec une stupéfaction qui n'était point jouée.
— Est-ce possible !.. — murmura- t-il. Puis il ajouta:
— Et qui donc aimez-vous à ce point ?..
— Une femme que tu ne connais pas, et qu'à tout prix je veux épouser.
— Epouser?..
-Oui.
— Mais, vous êtes marié?..
— Tu sais bien que non , Roncevaux^
— Sans doute, mais nous serions intaillibiemeni perdus, si vous disiez la vérité à cet égard...
— Aussi ne la dirais-je point... — il est d'autres moyens...
— Lesquels?
— On peut devenir veuf... — balbutia
Denis.
lïoncevaux pàiit.
— Oh ! — s'écria-t-il avec une violence indignée , — soutenez-vous donc à tuer Marguerite?..
— Non , certes !.. je n'aime pas verser le sang, et, d'ailleurs , à quoi bon'/..
— Que ferez-vous donc?
— Il faut qu'elle vive, mi 'lis-