DONNE AU DIABLE
Il était deux heures du matin.
Une nuit sans lune étendait ses ombres épaissies sur les rues de Paris, fort mal éclairées à cette époque, comme chacun le sait.
Denis et Angélique venaient de s'endormir dans la couche nuptiale.
Une lampe d'albâtre, suspendue au plafond de la chambre à coucher, répandait seule, à travers les ténèbres, ses lueurs voilées et indécises.
À ce moment, de petites escouades, fortes chacune de dix à douze hommes, et muettes comme des troupes de fantômes, débouchaient sans bruit des rues avoisinant l'hôtel des Nèfles, et formaient tout à i'entour uti infranchissable cordon.
Bientù; , avec cette adresse qui n'appartient qu'aux voleurs et aux agents de police, une corde, terminée par un crampon et à laquelle aboutissait une échelle de soie, fut jetée par dessus le mur, au couronnement duquel le crampon s'attacha.
Un homme grimpa lestement à cette échelle, redescendit de l'autre côté, et, à
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l'aide des instruments spéciaux dont il était muni , ouvrit sans bruit la petite porte qui donnait sur la rue.
Une trentaine d'hommes, observant un profond silence et étouffant le bruit de leurs pas, pénétrèrent alors dans le jardin.
Huit ou dix d'entre eux allèrent se poster auprès du pavillon qui se trouvait à l'extrémité de ce jardin.
Les autres (et parmi ces derniers se trouvait une femme masquée qu'il fallait soutenir), les autres, disons -nous, se dirigèrent vers la principale entrée de l'hôtel.
Cette porte ne tarda guère ;i <éder, comme avait déjà Lit celle du jardin.
Les nocturnes visiteurs se trouvaient dans le vestibule.
La femme masquée parut alors reprendre ses forces et son énergie.
Elle se dégagea des bras qui soutenaient sa marche chancelante, et, saisissant la lanterne sourde dont la faible lueur guidait les arrivants , elle marcha la première et dit, d'une voix étouffée, mais distincte :
— Suivez-moi...
Quelques minutes s'écoulèrent.
Soudain, Denis se réveilla en sursaut et prêta l'oreille.
Il lui semblait entendre un bruit étrange à la porte de sa chambre.
Il écouta mieux, et, au bout d'une seconde, il avait acquis la certitude que ses oreilles ne le trompaient point.
Cependant le bruit continuait.
Denis saisit deux pistolets qui se trouvaient toujours à portée de sa main sur la table de nuit.
11 les arma, et, prêt à faire feu, il cria d'une voix tonnante :
— Qui va là?...
Pour toute réponse, la porte s'ouvrit violemment, et dix hommes, toujours précédés par la femme masquée, se précipitèrent dans la chambre.
La nouvelle mariée s'était évanouie.
Deux coups de pistolet retentirent.
Une seule personne tomba.
Denis s'élança hors de son lit et voulut saisir une épée à un trophée d'armes pour essayer une résistance désespérée.
Mais il était déjà entouré, garotté, enchaîné ! !
Un homme, tout vêtu de noir, s'approcha de lui et lui dit d'un ton railleur :
— Nous nous sommes déjà vus, monsieur le chevalier; — vous aviez pris la
peine de me fuite une visite chez moi, je vous rends votre politesse aujourd'hui... — Nous avions joué ensemble un jeu fort bizarre... — j'avais perdu la première partie; mais, comme vous voyez, je prends
ma revanche, et je crois que, vraisemblablement, je gagnerai la belle... — qu'en dites-vous?...
L'homme qui parlait ainsi était le lieutenant de police.
— Ah ! — s'écria Denis au comble de la rage, — vous avez raison!... je suis vaincu!... je suis perdu!... Mais qui donc m'a trahi?... qui m'a livré?...
— Moi... — répondit une voix mourante.
Et la femme masquée, se soulevant sur son coude, au milieu des flots de sang qui s'échappaient d'une large blessure, arracha le loup de velours noir qui couvrait son visage, et, fixant sur Denis un regard que les ombres de la mort rendaient déjà vague et incertain, elle répéta :
— Moi... Marguerite de Kergen... qui s'est vengée... et qui vous pardonne...
Et, retombant en arrière, elle expira après avoir prononcé ces mots.
Une foule immense stationnait aux abords de la place de Grève.
Tout était prêt pour l'exécution.
Le capitaine des gentilshommes de grand chemin allait expier sur la roue les nombreux forfaits qui lui avaient valu une popularité si grande.
Or, le peuple, qui l'avait adoré, était (rendons-lui justice, à ce bon peuple, c'est bien le moins!...), était, disons-nous, enchanté de le voir mourir.
Il est vrai que le supplice de la roue offrait des détails bien propres à captiver l'attention et à tenir la curiosité en éveil.
A côté du hideux instrument, se tenait debout le bourreau.
Cet exécuteur des hautes œuvres était un vieillard, remarquable par sa grande taille, encore droite, et par sa longue barbe blanche qui tombait jusqu'au milieu de sa poitrine recouverte d'un justaucorps brun.
On racontait sur cet homme un certain nombre d'histoires étranges et dont quelques-unes ne semblaient pas absolument dénuées de fondement.
Fils de bourreau, il avait dû recueillir, avec la succession de son père, le glaive sanglant de la justice humaine.
Mais un jour, étant arrivé déjà à la maturité, il s'était senti pris d'une insurmontable horreur pour son métier d'assassin juridique, — il n'avait pu résister au mépris et à l'effroi qu'inspirent le nom et la profession de bourreau.
Il s'était enfui de Paris et avait cherché, disait-on , un asile ignoré sur les grèves lointaines de la Manche ou de l'Océan.
Quelle réprobation nouvelle avait frappé l'infortuné au bord de ces plages incessamment battues par une mer en furie?
voilà ce que personne ne savait.
Toujours est-il qu'il en revint au bous de quelques années avec une haine det hommes si sombre et si farouche, qu'il sollicita lui-même sa réintégration dans les fonctions de bourreau, et que les Jours
d'exécution devinrent pour lui des jours de fête.
Ce matin-là, il semblait en proie à une agitation qui ne lui était poini naturelle et qui se manifestait depuis le moment où la lecture de l'arrêt lui avait appris que ce fameux chevalier qu'il allait exécuter se nommait en réalité Jean-Denis Poulailler.
Enfin l'heure sonna.
L'escouade de cavaliers de la Maréchaussée apparut fendant la foule et amenant, pieds et poings liés, le héros de celte fête sanglante.
Un prêtre accompagnait Denis el s'i i-
forçait de ramener à Dieu eetle âme qui
allait paraître devant lui, cli ; l'un si
lourd fardeau.
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Mais Denis accueillait avec des railleries cyniques les touchantes paroles, les évangéliques exhortations du bon prêtre.
La troupe funèbre arriva au pied de l'échafaud.
Le bourreau attacha Denis sur la roue.
— Mon ami, — lui dit le jeune homme,— faites-moi souffrir le moins possible, je vous en prie...
— Au nom du ciel, mon enfant, — murmura le prêtre, — il en est temps encore, — ouvrez les yeux... revenez à Dieu...
— Mon père , — - répliqua Denis, — je vous en prie, n'insistez pas... je ne puis offrir à Dieu ce .qui appartient à un autre... depuis le jour de ma naissance, je suis donné au diable.,.
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Le prêtre cacha sa tête dans ses mains.
Le bourreau tressaillit, et, se penchant sur le condamné , il lui dit d'une voix sourde et violemment émue :
— Où ètes-vous né et comment se nommait votre père?...
— Pourquoi me demandez-vous cela?...
— répliqua Denis.
— Répondez-moi, et je vous jure que votre mort sera douce, et que je vous tuerai d'un seul coup...
— Eh bien! — murmura Denis, — je suis né à Etretat, et mon père se nommait Alain...
— Etretat!... Alain !... balbutia le bourreau, — donné an diable!... c'est lui !... c'est l'enfant!... c'est bien lui!... — ma malédiction a porté Bel fruits terribles!...
324 va gentilhomme.
Et, tenant religieusement la parole qu'il venait de donner, il frappa Denis au milieu de la poitrine d'un seul coup de sa lourde masse.
Le sang jaillit par le nez, par la bouche, par les oreilles ; — une suprême convulsion fit trembler les membres attachés à la roue, et tout fut fini.
Le peuple murmura.
Il n'avait pas eu sa curée d'émotions sanglantes.
C'était une exécution manquée î
Voici ce que la chronique raconte :
Ce même jour et à cette même heure où Denis poulailler mourait sur la roue en
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place de Grève, une épouvantable tempête, telle que de mémoire de vieillard on n'en avait pas vu de semblable , se déchaînait sur la baie d'Etretat.
Quoiqu'on fut en plein jour, l'obscurité était devenue aussi profonde que par les nuits les plus noires.
Les éclairs rayaient seuls cette obscurité sinistre, — la foudre grondait sans relâche, mêlant son fracas à celui des vagues qui bondissaient et s'écroulaient comme des montagnes liquides soulevées par des voicans.
Cette tempête dura toute la journée.
Quand enfin, vers le soir, les derniers nuages s'envolèrent, chassés par le souffle de la tourmente, quand les lueurs dou-
teuses du crépuscule permirent de distinguer les objets, la tour maudite n'existait plus!...
Elle avait disparue , foudroyée par Satan!!!
fin.