‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 4)Chapitre 1 sur 11 · Un gentilhomme de grand chemin · texte numérisé non relu

Un gentilhomme de grand chemin

Après avoir frappé le major, Denis Poulailler resta pendant quelques secondes étonné et comme épouvanté de ce qu'il venait de- faire.

Une terreur superstitieuse s'emparait de lui.

Il lui semblait que des flambeaux ven-

geurs allaient s'allumer dans les ténèbres pour dévoiler son nouveau crime. — Il lui sembla que des voix mystérieuses allaient troubler le silence de cette nuit sombre pour lui crier :

— Assassin î assassin !

Un frisson pareil à ce souffle dont parle l'Écriture, passa sur la face pâle du meurtrier. — Ses cheveux se hérissèrent sous son bonnet de laine, et il promena autour de lui un regard effaré.

Mais aucun bruit ne troubla le silence. — Les ténèbres restèrent insondables, et le fleuve, noir comme de l'encre, continua à courir entre ses berges escarpées, avec un clapottement monotone, entraînant dans sa course le cadavre sanglant du major.

L*esprit de notre héros n'était point de

ceux sur lesquels une vague terreur peut avoir longtemps prise.

Denis passa la main sur son front, secoua machinalement les épaules et reprit d'un pas rapide et résolu le chemin de l'auberge du Faucon blanc.

En moins de deux minutes, il arrivait auprès de l'écurie où se trouvaient les hommes de la bande.

La porte de cette écurie était entr'ouverte.

Denis appela successivement d'une voix très basse Roncevaux et Hermann.

Les deux bandits sortirent aussitôt.

Denis les emmena à cent pas de l'hôtellerie et leur dit :

— Le moment est arrivé.

— Nous sommes prêts, — répliqua Roncevaux.

— Le major m'a chargé de vous demander quel est votre avis relativement au plan d'attaque, — poursuivit le lieutenant. — Pensez-vous que nous devions laisser le juif dormir tranquillement pour ne nous occuper que de la barque, ou devons-nous, au contraire, nous assurer de Van Guet avant tout?

— Mon avis est de prendre ce dernier parti , — dit Roncevaux.

— Et le vôtre, Hermann?

— Je pense de même, — mon lieutenant.

— Et sur quoi fondez-vous votre opinion ?

— Sur ce fait bien simple que, si nous ne parvenons pas tout d'abord à nous emparer de la barque, sans donner l'alarme, si, en un mot, un seul coup de feu est tiré de part ou d'autre, nous aurons sur les bras le juif, ses laquais, ses rameurs, sans compter maître Otto-Gutter et sa valetaille, qui nous ferons passer à eux tous un fort vilain quart d'heure. — Tandis que si, tout d'abord, nous y avons mis bon ordre, nous n'aurons plus affaire qu'aux rameurs et aux laquais de la barque, dont, je crois, nous viendrons facilement à bout...

— Parfaitement raisonné, Honcevaux.

— Vous trouvez, lieutenant?

— Sans doute. — Votre opinion est de tout point conforme à la mienne.

— Est-ce aussi celle du major?

— Oui.

— Alors, il est probable que nous avons raison, puisque nous sommes tous d'accord.

— Cela est probable, en effet. — Rejoignons notre monde.

— Lieutenant, où donc est le major?

— Je l'ai laissé il n'y a qu'un instant sur le bord du Rhin, en vue de la barque, — il va venir nous retrouver, — répliqua Denis du ton le plus naturel et le plus indifférent.

Les trois hommes se mirent en marche, et, chemin faisant, Denis demanda :

— Savez-vous comment le juif et sa suite

se sont distribués les logements à l'intérieur de riiôtellerie?

— Oui, — répondit Roncevaux; —je le sais. — J'ai passé toute la soirée à faire bavarder un valet.

— A merveille!...

— Van Goët couche au premier étage dans une grande chambre qui fait face à l'escalier. — Ses deux commis occupent une pièce contiguë à celle-là. — Les rameurs et les laquais qui ne se trouvent point dans la barque se sont installés au rez-de-chaussée, à droite. — Otto-Gutter a conservé sa chambre habituelle, qui touche aux cuisines. — Les marmitons et les servantes logent sous les toits.

Denis hocha la tête d'un air soucieux.

— Que le diable, mon protecteur, m'em-

porte ! ~ murmura-t-il entre ses dents, — si nous retirons de cette expédition autre chose que des coups d'épée dans les reins, et des balles de mousquet dans la tête!...

— Vous voyez les choses en noir, lieutenant, — dit Roncevaux qui avait entendu cet à-parte.

— Ma foi, — répliqua Denis, — il est vraisemblable, vous en conviendrez, que ce juif cousu d'or a fermé sa porte en dedans, et j'avoue que je ne vois pas trop comment nous ferons pour l'enfoncer, cette porte, sans avoir sur le dos une vingtaine de gaillards plus ou moins déterminés qui nous attaqueront par derrière...

Iloncevaux se mit à rire, ~ d'un rire silencieux, assez semblable à celui de Basde^Cuir dans les romans de Cooper.

Ce rire n'échappa point à Denis.

— Voyons, — dit-il, — s'il y a dans tout ceci quelque chose que je ne sache pas, et qui rende la position meilleure que je ne le croyais, parlez vite, Roncevaux...

— Il y a, mon lieutenant, que la porte du juif ne sera point fermée...

— Vous croyez?...

— J'en suis sur.

— Et comment cela?

— J'y ai pourvu, Heulenant.

— De quelle façon ? f,

— Comme je me doutais hienque Van Goôt occuperait la pièce qu'Otto-Gutter appelle la chambre d'honneur,j'ai trouvé moyen de m'introduire dans cette pièce pendant la

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journée; —j'ai enlevé les vis, les écrous et les boulons de la serrure et des verroux, et j'ai remplacé le tout par de la cire colorée avec de la rouille. — Verroux et serrure tiennent donc juste assez pour qu'on ne s'aperçoive de rien , mais ils tomberont en dedans au moindre coup d'épaule donné sur la porte depuis le dehors.

— Vous êtes un garçon d'esprit et de ressource, Roncevaux, — dit notre héros, enchanté de ce qu'il venait d'apprendre. — Je vous donne ma parole d'honneur que, le lendemain du jour où je serai capitaine, vous serez lieutenant!...

— Amen! — répliqua le bandit. — Sans vouloir de mal au major, je souhaite que ce jour arrive bientôt.

— Il est arrivé... — murmura Denis,

mais assez bas pour qu'il fut impossible de l'entendre.

Cependant les trois bandits étaient revenus auprès de l'écurie, dans laquelle ils entrèrent en ayant soin de refermer la porte sur eux.

Denis Poulailler donna l'ordre d'allumer une lanterne sourde que les bandits avaient apportée de Falkenhorst.

A la lueur de cette lanterne, les chevaux furent bridés et on leur enveloppa soigneusement les sabots avec des chiffons de laine, afin qu'ils pussent marcher sans faire aucun bruit.

Ces précautions prises, on ferma l'ùme de la lanterne, on ouvrit la porte, on iit sortir les chevaux de l'écurie, et on les conduisit à trois ou quatre cents pas de

l'hôtellerie, dans on champ où on les attacha derrière une haie de clôture.

Denis avait jugé indispensable de prendre cette mesure , pour le cas où une prompte fuite deviendrait nécessaire.

Ceci fait, et après avoir passé la revue des armes et s'être assuré que les poignards ne tenaient point aux fourreaux, et que les pistolets étaient convenablement amorcés, le lieutenant ramena ses hommes auprès de l'hôtellerie.

• — Mais où diable est donc notre capitaine? — demandait de temps en temps l'un des bandits en voyant que le major ne paraissait point pendant tous ces préparatifs.

Et Denis ne manquait pas de répondre :

— Soyez tranquilles, — il fait le guet sur le bord du fleuve. — Il va venir...

Nous avons dit plus haut que l'hôtellerie du Faucon blanc avait deux portes principales. ~ L'une sur la rue, — l'autre sur cette petite terrasse qui dominait le Rhin et en face de laquelle la barque était amarrée.

Il y avait, encontre, plusieurs fenêtres, pourvues de solides contrevents qu'on avait la précaution de fermer chaque soir.

Les bandits, avec de fortes vis et de longs clous huilés dont ils étaient munis, assuj étirent les contrevents d'une façon assez solide pour qu'il fut impossible de les ouvrir depuis l'intérieur afin de s'élancer par la fenêtre.

Ils condamnèrent de la même façon l'issue qui donnait vers le fleuve.

Tout ceci eut lieu sans occasionner le moindre bruit, et, par conséquent, sans donner l'éveil à qui que ce fut.

Restait à trouver un moyen de s'introduire dans la maison.

La porte d'entrée était solidement fermée et verrouillée, et, à en juger par l'énormité de sa serrure, ce serait une entreprise folle que de chercher à l'ouvrir avec effraction, sans un appareil compliqué et surtout bruyant de pinces, de tenailles et de leviers.

Unrvéritable découragement commençait à s'emparer de la troupe.

Soudain Denis une idée.

DE «RAiND CHEMIN. H

— La salle basse dans laquelle Otto Gutter a fait placer nos ballots de marchandises doit communiquer dans l'intérieur de l'hôtellerie... — fît-il.

— Oui, — dit Roncevaux. — Justement il me semble qu'en transportant les ballots j'ai vu dans le fond de cette salle un escaher de quelques marches qui communiquait à une petite porte...

— Très-bien, — répliqua Denis, ■— où est la clef?

— La clef? — répondit Hermann.

— Oui.

— Elle est dans la poche du major.

— Eh bien ! — fit Roncevaux, — il n'y a

qu'à aller la lui demander...

Malgré lui, Denis frissonna.

La pensée que l'homme de qui on parlait n'était plus en ce moment qu'un cadavre que charriaient les eaux noires du fleuve, évoquait soudainement un fantôme en sa présence. .

Mais il se remit aussitôt.

— Roncevaux, — dit-il, — allez chercher le major, - demandez-lui cette clef, et prévenez-le que nous voici prêts à agir. . .

Roncevaux s'éloigna.

Pendant son absence, le silence le plus profond régna entre les bandits.

Roncevaux revint au bout de quelques minutes.

— Eh bien ! — lui demanda Denis, — cette clef?

L'attaqne.

— Impossible de trouver le major, — répondit Ronceveaux à la question de Denis.

— Comment, impossible?...

— Oui, lieutenant, — j'ai fait deux ou trois cents pas sur les bords du Rhin, — j'ai regardé derrière tous les arbres et der-

rière tous les buissons, je n'ai vu personne, — Vous comprenez que je n'ai point osé appeler...

— Voilà qui est singulier !... — répliqua Denis ; — enfin, puisque le major est introuvable, nous nous passerons de lui...

—■Mais, la clef...

— Nous allons tâcher d'y suppléer...

Les bandits s'approchèrent de la petite porte qui ouvrait dans la salle basse.

Un faible rayon lumineux de la lanterne fut dirigé sur la serrure de cette porte, puis, à l'aide d'un instrument en fer recourbé dont on avait eu soin de se munir, on la crocheta sans trop de peine.

Elle céda presque aussitôt, et Denis et ses cinq compagnons se trouvèrent dans

DE GRAND CHEMIN. 2t

la pièce étroite et voûtée où les ballots avaient été enfermés.

Au fond de cette pièce il y avait en effet un escalier de quelques marches conduisant à une porte intérieure qui n'était fermée que par un verrou placé du côté des bandits.

Cette issue (lomiait accès dans le corridor situé entre les cuisines et les autres chambres du rez-de-chaussée.

Denis fit un geste de triomphe en se voyant ainsi dans la place.

— Ronceveaux, — dit-il à voix basse, — ouvrez la porte de la rue, afin qu'il nous soit facile de faire une prompte retraite en cas de besoin...

Roncevaux obéit.

Denis fit ensuite tourner les clefs qui se trouvaient sur toutes les serrures du corridor, — de façon à enfermer Otto Gutter d'un côté, et, de l'autre, les quatres rameurs et les deux laquais.

Ces précautions prises, il laissa Hermann dans le corridor, prêt à donner l'alerte en cas de surprise, et, à la tête de ses quatre autres compagnons, il s'engagea dans l'escalier qui conduisait au premier étage.

— Voilà la chambre du juif, — dit Ronceveaux en s'arrètant.

— Bien, — répliqua Denis, -- donnezmoi la lanterne.

— La voici.

Le lieutenant démasqua complètement la lumière, puis il reprit. '

—Maintenant, suivez-moi, faites mainbasse sur le juif et ses commis, s'ils résistent ; — mais ne vous servez de vos pistolets qu'à la dernière extrémité... — pardessus toutes choses, évitons de donner l'alarme.-

Les bandits exprimèrent par un signe qu'ils comprenaient toute l'importance de cette recommandation.

— Encore une question, — murmura Denis, — Roncevaux , de quel côté est le lit?

— A gauche, lieutenant, — et la porte qui donne dans la chambre des commis est au fond, adroite.

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— Que deux d'entre vous, Fritz et Lustmann, se précipitent dans cette dernière pièce, aussitôt que je serai aux prises avec Van Goët, — qu'ils s'emparent des deux hommes et qu'ils les bâillonnent.

— Oui, lieutenant.

Les dernières paroles que nous venons de rapporter avaient été échangées d'une voix sourde et étouffée, à deux pas de la chambre de Van Goët.

Denis appuya son épaule contre la porte et donna un coup violent.

Nous savons déjà que, dans la journée, Ronceveaux avait remplacé avec de la cire les vis et les écrous des verroux et de la serrure.

Les uns et les autres n'opposèrent donc

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aucune résistance sérieuse, et les bandits firent irruption dans la chambre.

Van Goët dormait, mais d'un sommeil léger, comme l'est celui de la plupart des gens qui conservent habituellement chez eux des valeurs immenses.

Au premier bruit il se réveilla, il se leva sur son séant, et il regarda avec des yeux eflarés du côté d'où venait ce bruit.

Qu'on juge de sa surprise et de sa terreur lorsqu'il vit cinq hommes, ou plutôt cinq démons armés jusqu'aux dents, et qui, le poignard levé, se précipitaient vers lui.

Du premier coup d'œil, Denis avait aperçu sur la table de nuit, auprès du lit, la petite cassette '.qui semblait si lourde, et le portefeuille de cuir noir.

A côté se trouvaient un grand stylet asiatique, du plus beau travail, et une paire de pistolets magnifiquement montés en or.

Par un mouvement aussi rapide que la pensée. Van Goët saisit ces pistolets, les dirigea vers Denis qui marchait en tête, et fit feu des deux coups en criant :

— A moi!... à moi !... au secours!...

Dans sa précipitation à faire feu, le juif n'avait visé qu'à peine.

Cependant l'une de ses balles ne passa qu'à quelques lignes du front du lieutenant et l'autre lui effleura l'épaule, lui faisant une blessure sans gravité.

Mais Denis, qui s'était senti touché,

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éprouvait une douleur assez vive, et surtout une violente colère.

Jl se précipita sur Van Goët, et, avant que ce dernier ait eu le temps de lâcher ses pistolets déchargés et de saisir son stylet, il le frappa de deux coups de poignard qui rétendirent sur le ht sans connaissance et baigné dans son sang.

Puis, s'emparant de la cassette et du portefeuihe, il cria à ses hommes :

— 11 lî'y a plus rien à faire ici !... Courons à la barque...

Les quelques, secondes pendant lesquelles s'était accomph ce qui précède , avaient suffi à Fritz et à Lustmann pour s'emparer des deux commis, les garrotter et les bâillonner.

— Que faut-il en faire, lieutenant? — demanda Fritz.

— Laissez-les où ils sont, — répliqua vivement Denis, — et venez... il n'y a pas un instant à perdre !...

Les cinq hommes s'élancèrent dans le corridor, — descendirent l'escalier et retrouvèrent lîermann au rez-de-chaussée.

Les laquais et les rameurs, enfermés dans leurs chambres ei éveillés par les coups de feu, commençaient à s'agiter, à appeler à l'aide et à faire mine d'enfoncer les portes.

Au moment où Denis venait de quitter la chambre du juif avec ses dignes acolytes. Van Goët, dont les blessures quoique profondes n'étaient pas mortelles , avait

trouvé la force de se soulever de son lit, et de se traîner jusqu'à la fenêtre qui donnait sur le Rhin, d'ouvrir cette fenêtre, et là, à demi étendu sur le sol et se soutenant d'une main aux balustres du balcon, il criait d'une voix éteinte, mais cependant distincte encore :

— On assassine ici!... Au secours!...

au secours !

Les laquais et les rameurs restés en faction sur le bateau entendirent ces cris , reconnurent la voix de leur maître, et ils s'apprêtaient à accourir à terre, quand la petite troupe des gentilshommes de grand chemin déboucha derrière la maison et s'approcha impétueusement de la barque, dans des intentions évidemment hostiles.

Rameurs et laquais le comprirent si bien, qu'au lieu de s'élancer sur la rive,

ainsi qu'ils en avaient le projet d'abord, ils coupèrent en toute hâte les amarres, et d'un vigoureux coup de gaffe, mirent au moins vingt pieds d'intervalle entre le bateau et la rive.

En même temps les laquais avaient armé leurs mousquets et ils faisaient sur les assaillants une décharge qui n'atteignit personne.

Les bandits ripostèrent avec leurs pistolets, et deux des laquais, frappés mortellement, roulèrent de la barque dans le fleuve.

Mais c'était là de la poudre brûlée et du sang versé inutilement.

Denis et ses hommes comprenaient bien qu'il fallait se contenter de la prise de la cassette et du portefeuille, sans chercher

à pousser plus avant une entreprise désormais sans résultats possibles.

Pour entreprendre de poursuivre la grande barque qui s'éloignait rapidement, il aurait fallu avoir à sa disposition des ailes, ou tout au moins des canots, et nous savons que les bandits n'avaient ni l'un ni l'autre.

D'ailleurs les décharges successives venaient bien certainement de donner l'alarme à une grande distance, et, sans aucun doute, d'ici à fort peu d'instants, toutes les populations avoisinantes allaient accourir.

— Rejoignons les chevaux ! - cria Denis qui portait toujours la cassette et le portefeuille et ne voulait les confier à personne avant d'en avoir vérifié le contenu.

Au bout de cinq minutes, tout le monde était en selle.

Fritz, seul, tenait en main un cheval qui n'avait pas de cavalier.

— Ah ! — murmura Denis, avec l'apparence delà surprise, — le major manque donc toujours!...

— A ce qu'il parait, — répliqua Ronceveaux.

— Nous ne pouvons partir sans lui, — reprit Denis.

— Comment donc faire? — demanda Ronce veaux.

— Il faut l'attendre.

— 1/attendre !... mais, lieutenant, dans

DE GUAMI CHEMIN. 33

un quart d'heure il ne fera pas bon pour nous ici, savez-vous?...

— Je ne le sais que trop, pardieu !... mais je sais aussi que de bons soldats n'abandonnent jamais leur capitaine...

— Sans doute, mais si c'est leur capitaine qui les abandonne...

— Oh! alors, c'est différent...

Roncevaux. fit une sorte de porte-voix avec ses deux mains.

— Major!... — cria-t-il d'une voix retentissante comme le tonnerre, — Eh ! major!...

L'écho de la nuit répéta cet appel que le bandit recommença trois fois.

Mais aucune voix humaine ne répondit :

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— Me voici!...

— Vous voyez, lieutenant, — dit alors Roncevaux, — si le major était à une distance raisonnable, il entendrait certainement ma voix... donc ce n'est pas nous qvA l'abandonnons, — c'est lui qui se sépare de nous...

Denis hocha la tête d'un air peu convaincu de la parfaite justesse de ce raisonnement.

Ronceveaux reprit :

— Tenez, lieutenant, voulez-vous cfue je vous dise mon idée?...

— Oui.

— Eh bien ! je crois que le major, en continuant sa promenade sur le bord de

l'eau, après que vous l'avez eu quitté, — aura fait quelque faux pas et sera tombé dans le Rhin... — bref, je parierais cent contre Mw qu'il est, en ce moment, parfaitement noyé... - qu'en pensez-vous, lieutenant?...

Denis tressaillit malgré lui.

Capitaine.

Ce tressaillement, quelque bien déguisé qu'il fût, n'échappa point au regard d'aigle du bandit.

11 fit avancer son cheval si près de la monture de Denis que les jambes des deux cavaliers se touchaient, et il dit d'une

voix très -basse, mais cependant mordante :

— Bien joué, sur ma parole !... — N'oubliez pas, capitaine', que vous m'avez promis de me choisir pour lieutenant... demain.

Denis comprit qu'il était deviné.

— Lieutenant Roncevaux, — répliqua-t-il, — quand j'ai promis, je tiens toujours.

— A la bonne heure ! — murmura Roncevaux.

Et une furtive poignée de main cimenta entre ces deux hommes le pacte qui venait d'être conclu.

Tout ceci s'était passé en beaucoup moins

de temps que nous n'en avons mis à le raconter.

Soudain on vit briller des torches et on entendit pousser des cris de ralliement dans la direction de l'auberge du Faucon blanc.

Évidemment, la poursuite commençait à s'organiser.

— Augalop!... - cria Denis, — au galop!...

Les bandits rendirent la main à leurs chevaux , qui semblèrent comprendre le danger et partirent ventre à terre.

Au bout de moins de quatre heures, la rapide cavalcade s'arrêtait haletante au pied de la montagne sur laquelle s'élevait le château de Falkenhorst.

Quelques instants plus tard, les gentilshommes de grand chemin étaient en sûreté dans les souterrains.

La première occupation du heutenant et de sa bande, on le comprend, fut de procéder à l'inventaire de ce que contenaient le coffret et le portefeuille.

Le coffret était en acier, orné à chaque angle de figurines en argent massif.

Il était indispensable, pour mettre à jour la serrure, de faire jouer d'abord un ressort si parfaitement caché qu'il fut impossible à Denis de le découvrir.

En conséquence, après une longue et infructueuse recherche, et malgré le regret qu'on devait éprouver en brisant un si précieux travail artistique, on introduisit un ciseau de fer entre le corps et le cou-

Vercle du coffret, et, à grands coups de maillet , on parvint à soulever ce couvercle.

Le petit coffre contenait de l'or monnayé et des pierres précieuses , — diamants, — rubis, — émeraudes et topazes,

— de différentes dimensions.

L'or représentait une somme d'environ cent soixante mille livres. *

Les pierres précieuses devaient valoir beaucoup plus, mais aucun des gentilshommes de grand chemin n'avait les connaissances nécessaires pour en déterminer la valeur d'une façon positive.

Tous les bandits frissonnaient de joie.

— Jamais aucune expédition ne leur avait rapporté des résultats aussi splendides.

On examina ensuite le contenu du grand portefeuille de maroquin noir.

Il renfermait des lettres de change pour des sommes immenses, à l'ordre de Van Goët, sur plusieurs négociants et banquiers israélites de plusieurs villes d'Allemagne, d'Autriche et de France.

Malheureusement, ces lettres de change étaient des non-valeurs entre les mains qui les possédaient actuellement.

Le portefeuille était en outre bourré de papiers et de parchemins contenant des notes relatives aux opérations multiples et aux gigantesques affaires du juif.

— Au feu!... au feu!... toutes ces paperasses!... — cria Roncevaux.

— Non pas, — répliqua Denis, — ayonsen le plus grand soin, au contraire...

DE GRAiND CHEMIN. i3

— Et qu'en voulez-vous faire , lieutenant?

- Les renvoyer à Van Goët s'il n'est pas mort de mes deux coups de couteau, ou, tout au moins, à ses héritiers.

— A quoi bon?

— Eh ! mon Dieu, à ce que tant de richesses ne soient point inutilement perdues. — Qui sait si, lorsque toutesles sommes représentées par ces chitibns se seront converties en or et en pierreries, quelque hasard favorable ne nous permettra pas de remettre la main dessus. — Cet espoir est vague, j'en conviens. — C'est semer un peu au hasard, mais lasemaille ne nous coûte rien et nous avons l'espoir de récolter peut-être un jour...

— Ah ! — dit Pioncevaux, — Je ne pen-

sais pas à tout cela. — Vous avez raison, lieutenant.

— Maintenant, — lit une voix, — le partage de l'or et des bijoux...

— Aujourd'hui? — répliqua Denis, — impossible...

— Pourquoi donc?

— Parce que le partage ne doit point se faire en l'absence du capitaine, et que vous savez aussi bien que moi que le major n'est pas là...

— Bah ! —dit alors Fioncevaux,— le major ne reviendra pas...

— Qui sait?...

— Mais, enfin , lieutenant, nous ne pou-

vons point attendre indéfiniment son retour...

— Sans doute. —Sidonc, dans troisjours, le capitaine n'a pas reparu, nous le considérerons comme mort ou perdu pour nous, — nous nommerons un capitaine à sa place, et les choses reprendront leur cours habituel. — Mais, jusque-là, il faut que le major soit réputé simplement absent et que ses droits soient respectés.

Ceci sembla juste à tout le monde, et, par conséquent, les paroles du lieutenant ne rencontrèrent aucune opposition.

Les trois jours s'écoulèrent.

Nous n'avons pas besoin de dire que le major n'avait pas reparu.

F Denis rassembla tous ses hommes dans la grande salle qui servait aux repas et aux orgies de la bande.

— Camarades, — leur dit-il, — le délai fixé par moi et accepté par vous est écoulé. — Nous ne pouvons plus attendre ni espérer le retour de celui qui fut si longtemps notre digne chef, et nous devons songer à le remplacer...

— Oui. . . — oui. . . — oui . . . — dirent toutes les voix.

Denis poursuivit :

— La confiance de celui dont nous déplorons la disparution étrange et mystérieuse, m'avait élevé au second rang dans cette troupe de braves...

« Trouvez -vous que si, aujourd'hui,

j'aspire à prendre la première place, mon ambition soit trop grande?...

a En un mot, voulez-vous de moi pour capitaine ?

« Votre acceptation sera pour moi un honneur que je saurai reconnaître et mériter.

« Si, au contraire, vos regards s'arrêtent sur quelqu'autre qui vous semblera plus digne et plus capable, je me soumettrai sans un murmure à votre décision, et je fais d'avance serment d'obéir à celui que vous aurez choisi...

Ces quelques paroles, simples et courtes, produisirent le meilleur effet sur les gentilshommes de grand chemin.

Depuis longtemps ils reconnaissaient à Denis une intelligence supérieure à celle

du major lui-même, et leur confiance en lui était absolue.

Ce fut donc avec l'unanimité la plus flatteuse que tous s'écrièrent à la fois :

— Oui, — oui, — nous le voulons, — soyez notre capitaine !

Denis remercia comme il convenait. — Puis, séance tenante, usant de son droit de capitaine, il nomma Roncevaux lieutenant.

Le partage des cent soixante mille livres en or fut fait immédiatement après.

Quant aux pierreries, un homme de la bande alla les proposer à un juif de Strasbourg, lequel servait parfois de receleur et d'acheteur aux gentilshommes de grand chemin.

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Ce juif, estimant ces pierres précieuses à une valeur de plus d'un million, en offrit incontinent cent mille francs. — Offre qui fut acceptée.

On voit que l'expédition à l'auberge du Faucon blanc avait rapporté aux onze bandits un chiffre assez rond de deux cent soixante mille livres.

Denis Poulailler débutait bien dans ses fonctions de capitaine.

Laissons s'écouler un laps de temps que nous ne saurions déterminer d'une façon parfaitement exacte, mais qui n'était ni de plus d'un an, ni de moins de six mois.

Transportons-nous, à quinze lieues environ de Falkenhorst, sur le point le plus

élevé de la haute montagne d'Elster.

C'était vers la fin du mois de juillet, et, à une chaude journée d'été , succédait une soirée magnifique.

Depuis le sommet du mont Elster une perspective vraiment magique s'offrait aux regards éblouis.

A l'occident, dans un ciel de feu, le soleil se couchait derrière des nuages embrasée, enflammant de rougeàtres vapeurs les perspectives infinies d'un paysage de vingt lieues d'étendue.

Dans ce panorama splendide, les villes et les bourgades semblaient des points blancs à peine distincts , — les collines et les vallées ne se distinguaient que comme des taches un peu plus sombres, — les rivières étincelaient ainsi que des ruisseaux d'argent fondu.

De l'autre côté de la montagne, tout était plongé, au contraire, dans les ténèbres transparentes du crépuscule naissant.

En face, la grande route, toute miroitante de poussière, gravissait lentement et par des rampes escarpées les flancs du mont Elster, et se dessinait à la manière d'un long ruban blanc, vingt fois replié, sur les pentes rocheuses et moussues.

En arrière , cette même route, redescendant dans les vallées pour gagner le pays plat, côtoyait des précipices noyés dans l'ombre et disparaissait complètement sous les rameaux touffus d'une sombre et luxuriante végétation,

Rien de plus radieux, de plus animé, déplus vivant que l'un des deux aspects.

Rien de plus triste , de plus morne, et nous dirons presque de plus lugubre que le second.

C'est que d'un côté le soleil, ce grand artiste, prodiguait encore les trésors de sa palette féerique, tandis que de l'autre il cédait la place à ce douteux clair-obscur dont le divin Rembrandt seul a su tirer des effets si prodigieux.

Le sommet de la montagne, couronné de sapins centenaires aux longs bras d'un vert presque noir, offrait un plateau de quelques centaines de pas d'étendue, sur lequel passait la route.

C'était un lieu d'arrêt et de repos entre les fatigues de la montée et celles de la descente.

Le Chasseur et les jeunes Filles

Sur ce plateau, au moment où nous venons d'y conduire nos lecteurs, un homme se tenait debout, dans la partie la plus rapprochée de ce versant splendidement éclairé, que nous décrivions il n'y a qu'un instant.

Cet homme, qui pouvait avoir de vin(>t

à vingt-cinq ans, tout au plus, offrait d( s traits charmants et le teint d'une femme sous des cheveux noirs, abondants, lustrés comme de la soie, et bouclés naturellement.

Une toilette d'une élégance merveilleuse et d'un goût exquis, ajoutait encore à la grâce naturelle de la tournure la plus aristocratique qu'il fût possible de se figurer.

Cette toilette consistait en une veste de gros de Naples blanc, brodée en argent,— en un habit de chasse de drap vert, d'une finesse exquise, rehaussé de broderies d'or formant des feuillages entrelacés et d'une déHcatesse infinie, — et en une culotte^de soie, sur laquelle s'ajustaient des guêtres blanches, de peau de chamois, montant jusqu'un peu au-dessus du genou etagraffées avec des boucles d'argent.

Joignez à cela un petit chapeau lampion en feutre noir, galonné en or, et posé sur l'oreille droite, — un jabot et des manchettes des plus belles dentelles de Malines, et vous aurez une idée à peu près complète du costume de ce séduisant inconnu.

Un grand chien épagneul, blanc et roux, se tenait couché à ses pieds sur le gazon.

Un fusil de chasse, très court de canon, précieusement damasquiné et dont la crosse d'ébène était incrustée en or et en nacre de perle, se voyait appuyé contre le tronc d'un arbre.

La bandoulière de ce fusil était de soie cramoisie.

Le jeune chasseur - (l'épagneul et le fusil, nous autorisent à donner ce titre à

notre inconnu), — le jeune chasseur, debout au bord du plateau de la montage, fixait un regard aussi perçant que celui d'un vautour sur les profondeurs du paysage, et ses yeux revenaient, invinciblement et comme malgré lui, s'attacher aux détours multiples que décrivait la route aux flancs de la montagne.

Cette route semblait absolument déserte, sauf un point noir qui se mouvait lentement sur les pentes les plus lointaines de la rampe.

Ce point noir était un carrosse auquel, sans aucun doute, il fallait encore plus de deux heures de marche avant d'atteindre le plateau.

L'inconnu n'eut pas plus tôt constaté la lente approche de ce carrosse, qu'il prit

dans sa poche un sifflet d'argent, pareil à ceux dont les officiers de marine se servent au milieu du fracas de la tempête pour indiquer la manœuvre à leur équipage, et que, l'approchant de ses lèvres, il en tira à trois reprises un son tellement aigu et si prolongé qu'évidemment il 'dut se faire entendre sans peine à une distance de deux ou trois lieues au moins.

Quelques secondes s'écoulèrent, — puis l'inconnu, qui prêtait l'oreille, entt^dil arriver jusqu'à lui un son exactement pareil, mais affaibli par la distance.

Ce son paraissait venir du pied de la montagne, du côté déjà plongé dans l'obscurité.

L'inconnu fit un geste de satisfaction, et, sans souci de fripper sariche toilette, il s'as-

sit sur le gazon doux et touffu, au pied de l'arbre contre lequel il avait appuyé son fusil.

Ensuite il parut s'absorber dans de profondes réflexions, tandis que sa main droite jouait machinalement avec les longues soies de l'épagneul étendu à côté de lui.

Une demie heure ou trois quarts d'heure se passèrent ainsi.

Tputàcoup le bel animal releva la tête et fit entendre un aboiement doux et étouffé à dessein.

Cet aboiement n'avait rien d'hostile.

On eût dit que le chien voulait prévenir son maître de l'approche de quelqu'un, mais que, en même temps, il voulait témoigner, autant que cela dépendait de lui,

qu'il ne croyait point que ce quelqu'un fut

un ennemi.

L'inconnu se leva vivement et fit une dizaine de pas en avant.

11 ne distingua rien d'abord.

Le soleil était complètement couché et le crépuscule avait monté peu à peu de la plaine aux sommets des montagnes.

Enfin, au bout de quelques secondes, l'inconnu entrevit deux formes féminines, à coup sur jeunes et gracieuses, qui, debout au milieu de la route à un endroit où elle formait un coude, semblaient ne plus oser ni avancer ni reculer.

Sans doute le sourd aboiement de Fépagneul avait effrayé les arrivantes.

60 UiN GEISTILHOMME

L'inconnu devina la cause de ce temps d'arrêt, et, jetant son fusil sur son épaule, il se dirigea vivement vers les deux femmes, après avoir ordonné au chien de rester en arrière.

A mesure que le jeune chasseur avançait, il se rendait mieux compte de la grâce enchanteresse des craintives apparitions.

Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il lui fut impossible de ne point s'avouer à lui-même qu'il avait sous.ses yeux les deux plus célestes visages qu'il eut jamais , non pas seulement vus, mais encore rêvés.

Les jeunes fdles — (car toutes deux, sans aucun doute, avaient encore droit à ce titre charmant), — semblaient sœurs, à en croire je ne sais quelle vague ressem-

blance, quoique leurs traits fussent dissemblables, ainsi que la couleur de leurs cheveux.

L'aînée pouvait avoir dix-huit ans, la seconde seize au plus.

L'une était brune, — l'autre était blonde, La longue chevelure noire de l'aînée, réunie en deux grosses nattes soyeuses et parfumées et renouées avec des rubans couleur de feu, tombait presque jusqu'à ses talons.

Les magnifiques cheveux blonds de la cadette , ruisselaient sans ordre sur ses épaules, en boucles naturelles.

Toutes deux, vêtues d'une étoffe de soie changeante, à reflets mordorés, portaient sur leurs bras de légères mantes de voyage en taffetas noir.

Le jeune chasseur mit Je chapeau à la

main, et, après avoir profoiidemment salué, il dit d'une voix très douce et avec le ton de la plus respectueuse galanterie :

— Mon Dieu, mesdemoiselles, dois-je avoir le très vif chagrin de penser que la présence de .votre humble serviteur vous inspire une appréhension quelconque?...

L'aînée des deux sœurs avait eu le temps de s'apercevoir de la bonne mine et de la grande jeunesse de son interlocuteur, et elle se sentait déjà complètement rassurée, — aussi reprit-elle en levant sur lui ses grands yeux noirs expressifs, à demi voilés par un réseau de longs cils :

— Oh ! non, monsieur, maintenant nous n'avons plus peur . . . — mais vous conviendrez sans doute que la présence d'un homme armé, à cette heure et dans un en-

droit aussi écarté, pouvait dans le premier moment sembler inquiétante...

L'inconnu s'inclina en signe d'adhésion, puis il reprit :

— Si j'osais, mademoiselle, vous adresser une question... si je ne craignais de vous paraître indiscret...

Comme il hésitait à achever sa phrase , la jolie brune lui dit avec un sourire.

— Eh ! bien, monsieur ?

— Vous permettez donc?

— Sans doute...

— Alors cette question, la voici ; (Comment se peut-il faire, mademoiselle, que vous vous aventuriez ainsi, seule avec mademoiselle votre sœur, sur une route près-

tu m GENTILHOMME

que déserte et où vous êtes exposée à des rencontres bien autrement dangereuses que la mienne?... N'est-ce pas un peu imprudent?...

— imprudent, — oui monsieur, — mais fort naturel... — écoutez...

L'inconnu prêta l'oreille.

On entendait retentir dans le lointain les grelots de plusieurs chevaux et les claquements précipités du fouet d'un postillon.

— Nous ne sommes point seules, — poursuivit la jeune fille, — notre chaise de poste nous suit...

— Mais elle est loin encore...

— A mi-côte, à peu près.

— Comment donc l'avez-vous quittée?..

— Au bas de lamontapne, — comme le postillon venait de mettre ses chevaux au petit pas et que, d'après son affirmation, il fallait plus de deux heures et demie pour atteindre le plateau que je vois à quelques pas de nous, — ma sœur et moi nous sommes descendues de voiture... — Nous avons pris les devants et nous sommes arrivées jusqu'ici tout en courant et tout en cueillant des fleurs sur les bords de lu route...

En effet, la jeune tille blonde portait dans ses bras une véritable gerbe de fleurs des champs...

L'aînée continua :

— Notre vieux domestique n'a pu nous suivre dans cette course rapide, -— le postillon, sans doute, s'est arrêté plus d'une m. 5

fois pour laisser souffler son attelage, et voilà comment il se fait que nous soyons ainsi isolées... — Vous venez de nous faire sentir toute notre imprudence, — aussi, au lieu d'attendre la voiture ici, nous allons retourner sur nos pas et courir au devant d'elle...

Et la jeune fille faisait un mouvement pour effectuer la résolution que nous venons de lui entendre exprimer.

L'inconnu l'arrêta doucement :

— Vous devez être bien fatiguées déjà, mesdemoiselles , — murmura-t-il, — je vous supplie de vouloir accepter pendant quelques minutes ma présence comme une sauvegarde qui vaut au moins celle d'un vieux serviteur et d'un postillon... — Vous me rendrez bien heureux en acceptant.

DE GHAND CHEMIN. . 67

Les jeunes tilles semblaient hésiter.

L'inconnu poursuivit avec vivacité :

— Oh ! d'abord, vous le devez...

— Pourquoi donc? — demanda la jolie brune en souriant.

— Parce que, sans moi, rien ne venant vous inquiéter, vous auriez continué à suivre tranquillement votre chemin... — J'ai été la cause involontaire de votre inquiétude, — vous ne devez pas me refuser le droit de réparer le mal que j'ai fait.

Les deux jeunes filles se mirent à rire de la chaleur avec laquelle parlait l'inconnu.

Puis l'aînée répondit :

— Allons, soit! - servez-nous d'es-

58 m GENTILHOMME DE GRAND CHEMIN.

corte, monsieur, puisque vous semblez le désirer... — il me semble que le bruit des grelots approche, et la corvée que nous vous donnons-là ne sera pas longue...

Au lieu de répondre par quelque galanterie fade et banale, l'inconnu se contenta de s'incliner respectueusement.

Puis, en compagnie des deux jeunes filles, il se dirigea vers le plateau qu'ils atteignirent en quelques pas.

VJII

Un Coup de feu.

Cette sève vivace et exhubérante qui circule avec le sang dans les veines des très jeunes gens, avait empêché les deux sœurs de s'apercevoir de la fatigue pendant leur rapide ascension.

Mais, à peine étaient-elles arrêtées depuis deux minutes^ qu'elles se sentirent lasses outre mesure.

Elle s'assirent donc sur le gazon, au pied d'un arbre, précisément à cet endroit où l'inconnu s'était reposé peu de temps auparavant.

Le jeune chasseur resta debout en face d'elles.

Pendant quelques instants aucun de nos trois personnages n'échangea une parole.

Le crépuscule avait complètement disparu pour faire place à la nuit ; — mais des myriades d'étoiles, brillant dans le ciel pur, rendaient l'obscurité transparente.

Tout à coup , le grand épagneul qui s'était couché à quelques pas de son maître se leva d'un bond, tourna la tète du côté d'un taillis assez épais qui bordait

hE GRAND CHEMIN. 71

l'autre côté de la route, et, hérissant son poil soyeux, se mit à aboyer furieusement en donnant tous les signes de la plus vive inquiétude.

En même temps il sembla à l'inconnu qu'il entendait dans le taillis un froissement de branches.

— Oh ! mon Dieu ! — murmura la plus jeune des deux sœurs , — mon Dieu , qu'y a-t-il donc?

— Je ne sais... — rien, j'espère, — répondit l'inconnu en armant vivement son fusil.

— Oh ! j'ai peur !... j'ai peur !...

Les aboiements de l'épagneul s'étaient changés en hurlements farouches.

La jolie brune s'efforçait de rassurer sa

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