Z UN GENTILHOMME
sœur qui se pressait contre elle, effarée et tremblante.
Mais soudain, elle-même pâlit et poussa un grand cri.
L'inconnu allait à son tour demander la cause de ce redoublement d'épouvante, lorsqu'un nouveau regard jeté vers le taillis la lui fit deviner.
11 venait de voir briller, à travers le feuillage, deux prunelles rondes, rouges et luisantes comme des charbons ardents.
— Ne craignez rien, — murmura-t-il en épaulant vivement son arme, et en visant avec un soin extrême et un imperturbable sang-froid, — je réponds de tout.
Il appuya le doigt sur la gâchette, — le coup partit, avec une détonnation que tous les échos répétèrent.
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A cette détonnation répondit un double cri des deux sœurs, puis un hurlement rauque et farouche.
Les branches du taillis s'entr'ouvrirent violemment, et un animal, dont on ne pouvait à cette distance préciser la nature, vint s'abattre sur la route où il se débattit pendant un instant dans les convulsions de l'agonie, auxquelles succéda bientôt le râle de la mort, puis l'immobihté la plus complète.
Le jeune chasseur s'approcha alors et reconnut qu'il venait de tuer un de ces grands loups maigres , si communs dans les hautes montagnes de l'Allemagne, où ils commettent souvent d'effroyables ravages.
— Mesdemoiselles, — dit-il, tout" en rechargeant son fusil, — l'ennemi est mort, le diinger n'existe plus, — venez voir.
L'aînée des deux sœurs se leva aussitôt et fit quelques pas pour se rapprocher de la bête fauve étendue sur la poussière ; mais la blonde enfant, plus craintive, se précipita dans ses bras, en la suppliant avec des larmes abondantes, de ne point s'exposer ainsi.
— Mais, chère Mina, chère petite folle, — répondit l'aînée en embrassant sa sœur et en s'efForçantdela calmer et de la rassurer... — qu'y a-t-il à craindre, puisque monsieur nous dit que le danger n'existe plus.
En effet, le jeune chasseur, comme pour donner une preuve de plus de ce qu'il avançait, venait de prendre le loup par les deux pattes de derrière , et le traînait jusqu'au milieu de la route.
La blonde Mina, malgré tout, pleurait et
DE GRAND CHEMIiN. iO
tremblait toujours, et ne cessait de répéter :
— Oh ! Marguerite, — chère Marguerite... n'y va pas...
Mais la brune jeune tille, dont la curiosité était excitée vivement, se dégagea avec douceur des bras de Mina, et s'approcha de la bête fauve.
Ce cadavre ensanglanté était hideux à voir et effrayant encore.
La balle du chasseur avait pénétré dans le crâne entre les deux yeux, — la gueule du monstre était entro'uverte, et sur lés dénis longues et blanches coulait une écume mêlée de sang.
— Ah ! — s'écria tout à coup Marguerite, enjoignant les deux mains, et en s'adressant à l'inconnu avec l'accent d'une recon-
naissance iniinie, — Nous vous devons la vie, monsieur !... — si nous n'avions pas ou .le bonheur de vous rencontrer, nous serions arrivées seules sur ce plateau, et nous étions certainement perdues î Périr ainsi ! — dévorées par cette gueule monstrueuse !... c'est horrible !... Oh ! ma pauvre sœur... ma pauvre Mina... remercions Dieu... remercions-le à genoux de nous avoir envoyé ainsi un sauveur ! . .
— Mademoiselle, — répondit l'inconnu, quand les jeunes lllles eurent murmuré une courte et fervente prière d'actions de grâce, — moi aussi, je dois remercier le ciel du bonheur infini qu'il vient de m'accorder... —Au prix de dix années de ma vie j'aurais acheté sans regret le bonheur de vous être utile. ~ Le souvenir de ce qui vient de se passer... du service que
DE GRAND CHEMIN- ^l
j'ai pu VOUS rendre... ne s'effacera jamais de ma mémoire...
Puis, d'une voix plus basse et légèrement tremblée, il ajouta :
— Ni de mon cœur...
En entendant ces mots, Marguerite rougit, — mais sans se rendre compte à ellemême du motif qui la faisait rougir.
L'inconnu reprit :
— Le basard m'a jeté ce soir sur votre passage , nous allons dans un instant nous séparer pour toujours ; —je ne dois plus vous revoir... — mai^ jamais, jamais, je n'oublierai les deux anges qui viennent de m'apparaître sur le sommet de cette montagne solitaire.
De tout ce qui précède, Marguerite n'avait entendu qu'une chose.
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— Ne plus nous revoir, — répéta-t-elle, — et pourquoi ? — Vous ne voudrez pas, monsieur, priver mon père du bonheur immense de témoigner lui-même toute sa reconnaissance au sauveur de ses fdles.
— Votre père, mademoiselle, mais je n'ai pas l'honneur d'être connu de lui.
— Eh ! qu'importe?... ce que vous avez fait ce soir, vous ouvrira ses bras et son cœur.
— Oserai-je, mademoiselle, vous demander son nom ?
— Nous sommes les filles uniques du baron de Kergen. — Le château de Kergen, oùnous arriverons demain soir, est situé à environ dix-huit heues d'ici. — Mon père est un doux et noble vieillard, — on
ne peut le voir sans l'aimer, — jugezquelle serasajgie, monsieur, si, après lui avoir appris le péril auquel nous venons d'échapper, nous lui donnons l'espoir qu'il pourra bientôt presser la main de notre libérateur, — dites, monsieur, nous le promettez-vous ?...
L'inconnu était très ému de cette reconnaissance si vivement et si naïvement exprimée. — Cependant il ne répondait pas.
Marguerite renouvela ses instances.
— Oh ! — dit-elle, —je vous en conjure, promettez-moi de venir.
— Croyez bien, mademoiselle, — répondit-il enfin, — croyez bien que je le souhaiterais plus que tout au monde...
— Eh bien?
— Mais, qui sait si cela me sera possible...
— Et, qui vous en empêcherait ?
— Plus d'une raison, peut-être...
— Vous habitez ce pays, sans doute ?
— Non, mademoiselle, je suis un étranger, — un voyageur.
— Un voyageur, — alors, raison déplus; qu'importe à celui qui marche sans cesse, de marcher quelques pas de plus. — Allez, monsieur, la reconnaissance d'un vieillard vous dédommagera bien du dérangement que pourra vous causer votre visite à Kergen...
— Un dérangement , mademoiselle ! — Ah ! Dieu m'est témoin que ce n'est pas un dérangement que je crains...
— Et, quoi donc ?
— C'est un danger.
Marguerite leva sur l'inconnu ses grands yeux noirs qui offraient en ce moment une expression d'étonnement indicible.
— Un danger, — répéta-t-elle.
Oui, mademoiselle, un danger.
— Et, lequel?
— Hélas! mademoiselle, — celui d'emporter au fond de mon cœur un trop amer regret qu'aucune espérance ne viendrait adoucir...
Nous ne savons si Marguerite se rendit parfaitement compte du sens caché de cette phrase.
Toujours est-il qu'elle baissa les yeux et n'insista pas pour faire expliquer davantage le jeune chasseur sur ce point délicat.
Il y eut alors quelques instants de silence que l'inconnu rompit le premier en disant :
— Voici votre chaise de poste, mademoiselle.
La jeune fdle tressaillit.
Distraite de toute autre pensée par la conversation qui précède , elle ne s'était point aperçue que le bruit des roues et des grelots se rapprochait sensiblement.
La voiture, en ce moment, n'était plus qu'à quelques centaines de pas.
— Déjà !... — murmura-t-elle, avec une adorable naïveté :
— Oui, déjà^ — répondit le jeune homme avec une tristesse qui n'était point jouée, — le moment est venu de nous séparer. — - Le hasard nous avait réunis pour
un instant... — Je vous le répète, mademoiselle , cet instant laissera dans mon âme d'ineffaçables souvenirs...
Marguerite entr'ouvrit les lèvres,
Mais le temps lui manqua pour articuler une réponse.
Le postillon, profitant de ce que la montée s'était sensiblement adoucie, venait de
remettre ses chevaux au trot, et la voiture'
s'arrêtait à côté des jeunes fdles.
Un vieux domestique à tête grise, vêtu d'une longue houppelande galonnée, descendit du siège avec plus de vivacité qu'on n'aurait pu en attendre de son âge.
Il sembla très-surpris de voir mesdemoiselles de Kergen en compagnie d'un jeune cavalier.
Marguerite ne lui laissa pas le temps de parler.
— Mon vieux Frantz, — lui dit-elle vivement, et avec cette familiarité des jeunes filles vis-à-vis d'un serviteur qui les a bercées dans ses bras , — as-tu entendu un coup de fusil tout-à-l'heure?...
— Oui , —• répondit Frantz , — et j'ai pensé que quelque braconnier à l'affût venait de tuer un pauvre lièvre allant au gagnage.,, vilaine engeance que ces braconniers!...
Marguerite prit Frantz par la main et le conduisit auprès du corps inanimé du loup-cervier.
— Regarde ! — lui dit-elle.
Le vieux serviteur poussa un cri.
L'Embuscade.
— Ah ! mon Dieu ! — murmura-t-il ensuite en levant les mains et les yeux vers le ciel, — ah ! mon Dieu !...
— C'est efl'rayant, n'est-ce pas, mon bon Frantz ? —dit Marguerite. —Eh ! bien, figure-toi que sans le courage et la présence d'esprit de monsieur ~ (et elle désignait
86 UN GL}<TILHOMME
l'inconnu) — cette horrible bête nous dévorait toutes vives, ma pauvre Mina et moi...
Le vieux domestique, en entendant ces paroles, se précipita presque aux genoux du jeune homme. — II saisit ses deux mains qu'il couvrit de baisers, et il balbutia, d'une voix entrecoupée :
— Que le bon Dieu vous bénisse, monsieur.. . vous bénisse et vous récompense . . . — Le pauvre Frantz n'a plus que bien peu d'années à vivre, maiscesannées, croyez-le bien , il les donnerait pour vous de bon cœur...
L'inconnu releva le bon vieillard et s'efforça de mettre un terme à la touchante expansion de sa reconnaissance.
— Le croirais-tu, Frantz, — reprit ^ïarguerite , — monsieur refuse de venir au
château de Kergen et d'y recevoir les re merciements de notre père ?...
— Oh ! c'est mal, cela, par exemple ! — s'écria le vieillard, — M. le baron serait si heureux de voir monsieur... — Oui , certes ! — continua-t-il, en s'adressant à l'inconnu, — le plus beau jour de la vie de mon excellent maître , serait celui où il pourrait serrer dans ses bras le sauveur de ses chères enfants...
— Vous voyez, monsieur, — reprit Marguerite, — vous voyez ! — ce que je vous disais tout à l'heure, Frantz vous le répète...
— Hélas ! mademoiselle, je ne puis, moi, que vous répéter ma réponse : — ce que vous me demandez, je souhaiterais ardemment de le faire, mais, par mnlheur, c'est impossible...
Marguerite secoua la tête.
— Ah! — murmura-t-elle , — il n'y a d'impossible que ce qu'on ne veut pas . .
— Vous êtes injuste envers moi !... — s'écria l'inconnu, — oui, bien injuste!... si vous saviez... si vous saviez...
— Quoi donc? — demanda Marguerite.
L'inconnu ne répondit pas ; — sa contenance exprimait un extrême embarras et la conversation dut se terminer là.
— Nous avons encore un fameux bout de chemin à faire avant d'atteindre Zeltheim où vous devez coucher, — dit le postillon à Frantz, — je crois que nous ferions joliment bien de nous remettre en route...
Marguerite et sa sœur entendirent ces mots et comprirent toute la justesse de cette observation.
DE GRAND CHKMIX. 89
Elles remontèrent en voiture. — Frantz regrimpa sur le siège et le postillon se remit en selle.
Au moment où le carrosse allait s'èbran-
1er, Marguerite, par la portière, tendit à l'inconnu sa main.
Ce dernier la saisit et l'appuya doucement contre ses lèvres.
— Adieu ! mademoiselle... — balbutiat-il.
— Laissez-moi espérer que c'est : au revoir... — répondit la jeune fille.
— - Non, — répéta tristement l'inconnu, — cQsiadieii... adieu'pour toujours...
Marguerite, découragée de sa persistance inutile, laissa retomber sa main.
Le postillon fouetta ses chevaux qui partirent au trot.
Le carrosse roula rapidement sur le plan incliné de la descente et le jeune chasseur resta seul et immobile dans l'endroit désert où il se trouvait.
Pendant quelques secondes, appuyé sur son fusil et écoutant le bruit des grelots qui s'affaiblissait dans le lointain, il sembla s'abandonner tout entier à ses réflexions mornes et profondes.
Mais, soudain, et comme si une pensée inattendue et foudroyante venait de l'assaillir, il se frappa le front et, jetant son fusil sur son épaule droite, il se mit à courir dans la direction qu'avait suivi la chaise de poste.
Il fit ainsi une centaine de pas, puis, quittant la grande route qui décrivait sur les flancs de la montage ses sinuosités infinies, il se précipita hardiment dans un
sentier taillé pour ainsi dire à pic au milieu des rochers et des broussailles, et praticable à peine en plein jour pour les chèvres et pour les bergers quj les conduisaient au pâturage.
Certes, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances contre une que l'inconnu périrait pendant le périlleux trajet qu'il venait d'entreprendre avec une témérité qui tou- " chait à la folie.
Cependant, au bout de moins d'un quart d'heure, il atteignit, sans autre mal que quelques égratignures aux mains , un terrain plus facile qui, par une pente douce et gazonnée, conduisait à un vallon ombragé d'arbres séculaires.
La grande route passait dans ce vallon et sous ces arbres.
L'inconnu, au moment de s'engager parmi les ténèbres de ce couvert épais qui ne laissait point les vagues clartés du ciel arriver jusqu'à la terre , tira de sa poche le le petit sifflet d'argent dont nous avons déjà parlé, et, l'approchant de ses lèvres, en lit sortir un son prolongé, mais si faible et si doux qu'il aurait été à peine perceptible pour des oreilles inattentives.
Un son exactement pareil lui répondit aussitôt.
L'inconnu entra alors sous les arbres et continua à marcher rapidement.
Au bout de quelques minutes , deux hommes, qui semblaient sortir de terre devant lui, lui barrèrent le chemin, et une voix murmura à son oreille :
— Oui va là ?
— Vivent les nuits sans lune! — répondit l'inconnu.
A ce mot de passe, les deux hommes
s'écartèrent respectueusement, et la voix qui avait parlé d'abord reprit :
— Pardon , capitaine , nous ne vous avions pas reconnu, — sous ces diables de vieux hêtres il fait plus noir que dans un four éteint, où dans la marmite d'une sorcière... — Au coup de sifflet de tout à l'heure nous nous doutions bien que c'était quelqu'un des nôtres , mais cependant nous n'en étions pas assez sûrs pour ne point prendre de précautions.
— Bien... bien... — répondit le jeune homme que nous venons d'entendre nommer capitaine. — Vous faites bonne garde et vous avez raison... — où est Roncevaux?
— OÙ VOUS l'avez laissé, capitaine, — près du fossé qui borde la route.
— C'est bon, —j'y vais.
Le capitaine, en qui sans doute nos lecteurs ont depuis longtemps reconnu le chevalier Jean Denis de Poulailler, — se remit en marche et atteignit bientôt l'endroit désigné.
Pour la seconde fois, une voix lui demanda :
— Qui va là?
Pour la seconde fois il répondit :
— Vivent les nuits sans lune !
Puis il appela, mais d'un ton bas et étouffé:
— Eh ! Roncevaux.
— Voilà, capitaine... — répondit le lieu-
tenant, en faisant quelques pas au-devant de son chef.
— Vous avez entendu le signal que je vous ai donné il y a plus d'une heure depuis le haut de la montagne !
— Signal qui voulait dire : — restez à fa/fût, voici le gibier ! — Oui, parbleu! capitaine, j'ai entendu, et même j'ai répondu, vous devez vous en souvenir.
— C'est juste.
— Puis, un peu après, il y a eu un coup de feu, — est-ce vous qui l'avez tiré, capitaine?
— Moi-même.
— Sur quelle espèce de bête, ou de gens?
— Sur un loup.
— Ah ! diable ! -- Je ne vous fais pas
l'injure de vous demander, capitaine, si votre balle a frappé'juste... —je connais votre façon de tirer le fusil, la carabine et le pistolet. — Mais, quel est, s'il vous plaît, le gibier annoncé par votre coup de siftlet?
— Une chaise de'^poste?
— Savez-vous qui elle contient, capitaine?..
— Deux jeunes fdles et un vieux domestique.
— Par conséquent, aucune résistance possible! bonne affaire!... excellente affaire !
Et le lieutenant se frotta lés mains.
Denis l'interrompit dans cette jubilataion expansive.
— P.oncevaux, — lui dit-il.
— Capitaine ?
— Nous n'arrêterons pas cette chaise de poste...
— Vous dites?... s'écria le lieutenant, qui n'en croyait point ses oreilles.
— Je dis : — nous n'arrêterons pas cette chaise de poste...
— Et pourquoi donc cela, capitaine?
— l^arce qu'il est indigne de hraves gens comme nous, de nous attaquer à deu?c jeunes filles sans défense..
-- Aussi, capitaine, ne leur ferons-nous pas le moindre mal à ces jeunes filles... — Nous nous contenterons de les dévaliser parfaitement, et elles pourront continuer leur route ensuite...
— Roncevaux, elles mourraient d'effroi !
— Ni VOUS ni moi ne sommes effrayants, capitaine... — Vous rassurerez l'une, et moi l'autre.
— Cela ne sera pas, Roncevaux, — je veux que cette voiture passe librement...
— Ah! çà, capitaine, voyons, soyez franc avec moi... — Vous avez un autre motif que celui que vous me donniez tout à l'heure !
— Peut-être...
. — Lequel ?
— J'ai vu ces jeunes filles, je me suis trouvé avec elles, —je leur ai parlé, —je leur ai sauvé la vie en tuant le loup-cervier qui allait se précipiter sur elles...
— Ah ! ah ! capitaine, — s'écria Roncevaux, — je commencée comprendre... je
parie, capitaine, que les demoiselles sont jolies...
— Ah ! — murmura Denis, — l'une surtout, l'aînée!... c'est une fée, Roncevaux!... une véritable fée, avec ses grands cheveux noirs et ses yeux qui vous remuent le cœur !
— Capitaine?
— Roncevaux !
— J'ai une idée que je crois bonne.
— Voyons.
— Arrêtons le carrosse au passage, — engageons poliment à descendre la demoiselle ou plutôt la fée dont les cheveux noirs et les grands yeux produisent sur vous un tel effet, et qu'elle devienne votre compagne !... que dites-vous de mon idée, capitaine ?
— Je dis que tii es fou, Ronce vaux ! '
— Âh ! par exemple !...
— Oui, fou !... trois fois fou !... — Cette jeune fille est un ange!... — Comment donc veux-tu que je songe à associer sa destinée à celle d'un bandit tel que moi !...
— Bah ! — répliqua le lieutenant, — qu'est-ce que ça fait? -— Depuis le commencement du monde on a toujours vu les anges adorer les diables !... d'ailleurs vous avez pour vous la jeunesse, — la beauté, — la bravoure, — et de l'argent à remuer à la pelle!... — tout ceci compense bien un peu de diablerie !
Rachetées.
— Assez , Roncevaux ! — interrompit brusquement le capitaine, — n'en parlons plus!... —Je te répète qu'il faut que ce carrosse passe sans être inquiété, et que je le veux!...
— Fort bien, capitaine, mais je dois vous prévenir^d'une chose...
— Laquelle ?
— C'est que nos hommes seront mécontents.
— Mécontents ! et à quel propos ?
— Dam ! en voyant un si facile butin leur échapper... — Souvenez-vous, capitaine, que depuis quelques semaines nous n'avons pas eu de chance, et que les parts de prise ont été bien maigres...
— Bientôt nous serons plus heureux...
— Je n'en doute pas, capitaine... mais si ces braves gens allaient se mutiner...
— Le crains-tu réellement, Roncevaux ?
— Ma foi, capitaine, vous savez aussi bien que moi qu'il est moins facile de dompter les gentilshommes de grand chemin, que de se faire écouter d'un couvent de rehgieuses...
— Ils ont juré de m'obéir !
— Et ils le feront , capitaine, toutes les fois que vous leur commanderez quelque bon coup bien hasardeux... mais ce sont des dogues hargneux que nos gens , et vous n'ignorez pas que souvent les dogues mordent la main, quand leur maître veut leur arracher l'os qu'ils convoitent...
Denis lit un geste de colère.
— Ils n'oseraient !... — murmura-t-il.
Roucevaux haussa les épaules et répondit :
— Essayez, capitaine.
Denis siffla doucement, à deux reprises, et avec une modulation particulière.
Au bout de peu de secondes tous les bandits étaient rassemblés autour de lui et du lieutenant.
104 UN GEiNTILHOMME
— Camarades, —leur dit le capitaine,— dans cinq minutes un carrosse va passer dans ce chemin creux...
Les bandits firent entendre une exclamation animée et joyeuse.
Denis continua.
— Je désire que nous n'attaquions point ce carrosse...
On entendit un murmure général de désappointement , entremêlé de quelques interjections énergiques.
— Ainsi, — dit une voix rude, — ce soir encore nous aurons monté la garde pour rien ! ,
— Triste chasseur ! — fit une autre voix, — triste chasseur que celui qui laisse passer le gibier devant lui sans tirer , et revient de l'affût la carnassière vide !
Di: GUAM) CHEMIN. I Oo
— De par tous les diables 1 — s'écria un troisième interlocuteur , — les choses ne se passaient point ainsi du temps du major !
Denis comprit que Roncevaux avait raison et qu'une sédition était imminente.
Dans un violent accès de rage intérieure, il serra fortement ses poings et se mordit les lèvres jusqu'au sang.
Mais, comme il n'était point le plus fort, il fallait momentanément céder, sous peine de compromettre inutilement son autorité ; — autorité toujours chancelante quand elle ne dépend que du bon plaisir d'une poignée de bandits.
Aussi se hâta-t-il de répondre :
— Camarades, vous ne m'avez pas laissé achever ce que j'avais à vous dire ; - je
ne veux point que vous ayez à souffrir dans vos intérêts à propos de ce que je vous demandais tout-à-l'heure... Je me propose de racheter à chacun de vous la part de butin qu'il pourrait espérer de la capture de ce soir.
— A la bonne heure , — dit l'une des des voix qui avaient déjà parlé, — le capitaine devient raisonnable.
— Il ne s'agit point ici de quelque riche gentilhomme, ou de quelque marchand cousu d'or, — poursuivit Denis, — la chaise de poste en question ne contient que deux femmes, par conséquent vous ne pourriez vous emparer que d'une faible somme, et peut-être de quelques bijoux de peu de valeur...
— Eh ! eh ! capitaine , — interrompit Hermann, ~ deux femmes, ça vaut bien
son prix, si elles sont jeunes et jolies... et si elles ne l'étaient pas vous ne vous intéresseriez point à elles, capitaine...
Denis continua, comme s'il n'avait point entendu cette interruption :
— Je vous offre à chacun dix écus ; — cela vous va-t-il ?
Il y eut un instant de silence.
Hermann le rompit.
— Tenez, capitaine,— dit-il,— dix écus, c'est trop peu !... Nous aimons mieux courir les chances de la prise.
Denis, frémissant de colère, reprit :
— Eh ! bien, vingt écus?
— Ah ! moi, — répondit Hermann pour la seconde fois, — je suis d'avis que nous emmenions ces deux dames à Falkenhorst