Un gentilhomme de grand chemin
Nous aimons peu les avant-propos et nous nous en abstenons, en thèse générale, avec le plus grand soin.
Mais cependant quelques lignes d'explications préliminaires nous paraissent ici tout à fait indispensables.
I/étrange aventurier donl nous nous l'ai-
sons anjomd'hui leebroniqueiir n'est point un personnage imaginaire, — sa vie n'est pas un récit de pure invention.
Nous puisons à des sources certaines tous les détails de Texistence bizarre de ce héros funeste, de ce spirituel et terrible bandit dont le nom, jadis aussi populaire que ceux de Cartoucbe et de Mandrin, est revenu bien souvent dans les naïves légendes avec lesquelles on berçait notre enfance, et qui, aujourd'hui encore, figure avec honneur dans les contes des veillées villageoises.
Nous empruntons aux chroniques locales les détails à demi-fantastiques du protogue et de l'épilogue .
Nous puisons tout le reste dans les immenses documents des archives de la po-
lice, mine féconde et encore inexploitée.
Nous n'avons pas, en écrivant ce livre, la prétention, si commune aux romanciers et trop souvent mal justiliée, d'instruire ou de moraliser nos lecteurs.
Nous voulons, tout simplement, les intéresser et les amuser si faire se peut.
En arrivant à ce but, nous aurons obtenu un succès qui nous semblera d'autant plus beau qu'il est moins commun.
En l'an de grâce 1 11 0, Étretat ne ressemblait guère à ce qu'il est devenu depuis.
Ce village, situé sur les bords de la mer dans la plus belle partie des côtes de la Normandie, ne se composait alors que de cent cinquante ou deux cents chaudières.
fî U.X <Jf::\HLL10MME
bâties en fjalets, couvertes en chaume, et habitées par des pêcheurs qui vivaient, non point de l'argent produit par leur pèche, mais de leur pèche elle-même.
Étretatse pique aujourd'hui jde rivaliser avec Trouville et Dieppe.
De coquettes maisons s'élèvent de toutes parts, remplaçant les chaumières dont* nous avons parlé tout à l'heure ; — un casino de bois peint se dresse sur la plage et promet aux amateurs de musique et de danse, des concerts et des bals. — Les baigneurs parisiens affluent. — l/excellent hôtel Blanquet offre à peu de choses près les ressources gastronomiques de la maison Dorée et du café Anglais, — des cavalcades rapides, des attelages élégants sillonnent les chemins d'alentour. —Bref, la physionomie d'Ktretatagagné en com-
DE r,fVA.M» CIII'MÏN. 7
fortable ce qu'elle a perdu en pittoresque.
Pour notre part, nous Tavouons humblement, nous aimions mieux le pittoresque.
Mais tant de gens sont d'un avis contraire qu'il est vraisemblable que c'est nous qui avons tort.
Donc, en l7lO,Etretat, nous le répétons, n'était qu'un pauvre petit pays perdu, parfaitement ignoré.
Sa baie, magnifique et sans rivale, — formant un aniphithéàtre immense borné aux deux extrémités du demi-cercle par des falaises gigantesques percées d'ouvertures naturelles, arcs de triomphe faits pour des géants et sous lesquels on passe à pied sec quand la marée esl basse, ~
8 UiN GtNTILHOMME
n'attirait encore ni les touristes curieux, ni les peintres épris de grandioses et sauvages magnificences.
Aujourd'hui, lorsqu'assis sur le galet blanc de la plage on regarde la mer verte et transparente monter lentement à ses pieds, on voit, à l'extrémité de la baie, du coté droit, une large roche noire qui domine d'une quinzaine de pieds la surface calme de l'eau.
Cette roche semble se relier à la grève par une succession de récifs, — nous disons, semble, car, en réalité, si on voulait tenter le passage, on trouverait ces récifs coupés en dix endroits par des courants rapides et profonds.
A mesure que monte la mer, les récifs sont recouverts d'abord, —puis la roche,
DE OJRAND CHEMIN. 0
envahie peu à peu par les flots qui lui font une ceinture mouvante, n'apparaît plus que comme une tache noire à la surface de Teau, et finit par disparaître entièrement.
On sait alors que la marée vient d'atteindre sa. plus grande hauteur.
Voilà ce qui se passe quand la mer est parfaitement calme, et quand une houle légère en ride à peine la surface qui ressemble à un immense tapis de moire d'un vert pâle.
Mais quand le vent souffle nord-ouest, — quand les lames arrivent du large avec leur crête blanche et déferlent sur la plage en imitant le bruit du tonnerre ; — alorK la roche à! Amont (c'est ainsi qu'on l'appelle dans le pays) est battue avec achar-
10 UN GEMILHOMME
iiement par les values qui la heurtent, se brisent contre sa niasse inerte etfont jaillir au-dessus et autour d'elle un immense panache rî écume.
Vraisemblablement, il y a deux ou trois mille ans, la roche d'Amont dominait la mer, et peut-être sa hauteur ne *le cédaitelle en rien a celle des falaises voisines.
Mais le .;>ranit, quoiqu'il semble vainqueur dans sa lutte éternelle contt(> le plus terrible des éléments, subit cependant une destruction progressive et inévitable.
Avec une irrésistible leideur lu ifler use les obstacles qu'elle ne peut briser, — et qui oserait aftirmer que dans quelques siècles les l'alaises de la Bretagne et de la îVorrnî^ndie n'auront poinl nrvdé leur^
DE nKA.xn r.HEMIN. 1 1
bornes et subi l'envahissement de TOcéan et de la Manche?
Toujours est-il que, — il y a cent quarante et quelques années, — le niveau de l'eau, même dans les plus hautes marées, lorsque le temps était calme, n'atteignait jamais le plateau de la roche d'Amont.
Sur ce plateau s'élevait a cette époque une construction étrange.
C'était, en forme de tour, uii amoncellement de rocs granitiques, sorte de muraille épaisse construite sans mortier ni ciment et se soutenant par son propre poids.
Des herbes marines et des coquillages s'attachaient à la base de cette bâtisse grossière et cyclopéenne qui semblait continuer le rocher sur !e|uel elle ét^it assise.
12 UN GEMILHOMME
Celte tour avait un rez-de-chaussée et un premier étage.
Quatre ouvertures très étroites , semblables aux meurtrières d'une forteresse et correspondant aux quatre points cardinaux, ne laissaient pénétrer à l'intérieur qu'un jour incertain et insuffisant.
Le toit était formé de poutres massives, recouvertes de larges pierres plates assez pesantes pour que le souffle impétueux de la tempête ne put les ébranler.
A cette époque les récifs n'avaient pas été, eux aussi, rongés et disjoints par l'action des vagues. .
Leur chaîne continue formait un sentier glissant et dangereux par lequel on pouvait arriver à la tour d'Amont quand la marée était basse.
DE r.UAND oni-Mix. 13
Le reste du temps, — e'est-à-dire dixhuit heures sur vingt-quatre, — la roche formait une île.
On ignorait complètement par qui, et dans quel but, la tour d'Amont avait été construite. •
.Les vieillards presque centenaires se souvenaient que dans leur enfance ils Tavaient toujours vue telle qu'elle était, et toujours inhabitée.
E]le jouissait d'une étrange et effrayante renommée.
Les pêcheurs affirmaient que le démon seul, ou tout au moins quelqu'un de ses fondés de pouvoirs, avait été capable de mouvoir et d'entasser les uns sur les autres les blocs rocailleux qui formaient les murailles et dont la plupart étaient d'un
H UN <.K.\TILHoMMK
poids tel que les forces réunies de cent hommes ne seraient point parvenues à les ébranler.
Gril avait fallu, non-seulemeut soulever ces blocs, mais encore les équilibrer et les mettre en place s'ur une étroite plate-forme où l'espace manquait pour installer des grues, des chèvres à poulies et autres machines , inconnues d'ailleurs dans le pays.
Donc, puisque la force humaine était insuffisante, l'intervention infernale devenait manifeste, — c'était du moins ce que les pêcheurs et les paysans ne manquaient point de conclure, après des dissertations interminables et d'une logique un peu douteuse.
Ajoutez à cela que, rien que dans la der-
DE tiiiAiM) CME.MIÂ. 15
nière période de vingt-cinq ans écoulés, la fondre était tombée quatre fois sur le faîte aigu de la tour, et vous comprendrez facilement la lerrenr superstitieuse que cette vieille et inhospitalière construction insj)irait aux riverains, terreur qui Ini avait valu la sinistre appellation de Tour- Maudite.
Cependant la Tour-Maudite (que nous désignerons désormais ainsi), avait été habitée autrefois, - ceci était un fait incontestable.
Quelques hardis marins s'étant hasardés jusqu'à pénétrer dans l'intérieur, — non sans force signe de croix, — avaient vu, dans l'un des angles de Tunique pièce qui se trouvait au premier étage, un bois de lit grossièrement construit, recouvert d'un amas de paille à moitié pourrie.
4r» UN r.ENTII HOMME
En outre, il était évident qu'on avait longtemps allumé du feu dans la cheminée, et, eniin, quelques ustensiles de ménage, en fer et d'une forme tout à fait primitive, étaient disséminés çà et là sur les dalles, ou accrochés le long des murailles à des clous rongés par la rouille.
Les explorateurs audacieux de qui Ton tenait ces détails acquirent une véritable célébrité dans tout le pays comme des modèles d'héroïsme, — mais personne ne se trouva le courage de suivre leur exemple.
Le plus pauvre des pêcheurs d'Étretat ou des paysans des environs, aurait préféré, et de beaucoup, se trouver littéralement sans asyle, plutôt que de chercher un abri dans les vieux murs de la Tour- Maudite.
DE r.UANn r.HF.MïN. IT
Rien ne troublait donc celle-ci dans sa solitude et dans son isolement sinistres.
Elle appartenait sans conteste aux essaims de corneilles et de goélands qui nichaient dans les embrasures de ses étroites fenêtres et dans les fissures de ses murailles.
Les bateaux de pêche décrivaient un large circuit, plutôt que de s'en approcher en rentrant dans la baie.
Quelques marins , retenus pendant vingt-quatre heures à deux ou trois lieues au large par les vents contraires, affirmèrent à leur arrivée qu'ils avaient vu des rayons lumineux tîltrer k minuit à travers les meurtrières et se projeter sur les tlots.
Justement la nuit en question était celle
du samedi.
18 l'N GKNTILHOMMF
On décida que la Tour-MaudiU^ devait être un lieu de Vendez-vous pour les habitués du sabi)at.
Peu s'en fallut qu'à cette occasion deux vieilles femmes ne fussent rôties toutes vives en un feu de fagots, comme véhé- ■^mentement soupçonnées d'avoir chevauché sur un manche a balai.
Heureusement Taccusation ne fut point prouvée de façon suffisante et Ton se contenta de plonger dans la mer, par trois fois et la corde au cou, les pauvres sorcières innocentes.
Voilà où en étaient les choses, relativement à la Tour-Maudite, aii moment où commence le prologue de ce récit.
Ajoutons seulement que, suivant la marche ordinaire des sentiments absurdes et
DE nRAM» CHEMIN. 19
irraisonnés, la terreur superstitieuse, dont nous avons signalé les causes et les effets, grandissait d'année en année, de jour en jour, et, pour ainsi dire , d'heure en heure.
Il n y pas de fumée sans feu
Léo novembre 1110. la matinée était froide et sombre, le vent souftlait du large, la marée commençait à descendre, et des lames courtes et pressées venaient déferler sur le galet.
La mer était dure, sans être précisément m^V/uïM?^ (4).
;i) Tous les mois soulignés dans noire récit sont des termes empruntés au langage usuel des pêcheurs de Normandie.
22 U.N <JE>ÏILIU)MME
Une demi douzaine de pêcheurs , vêtus (le vareuses goudronnées, chaussés de lounges bottes de cuir écru montant jusqu'au milieu des cuisses, et coiffés de bonnets de laine écarlate, s'apprêtaient à mettre à la mer deux canots, afin d'aller cueillir leurs cordes^ c'est-à-dire lever les lignes dormantes qu'ils avaient tendues la veille au soir.
Tout à coup l'un d'eux, jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, donna des signes manifestes de la plus profonde stupeur.
Il laissa tomber les avirons qu'il portait sur son épaule droite.
Il poussa une exclamation inarticulée, et joignit ses deux mains, après les avoir élevées au-dessus de sa tête.
•—Eh! bien, Tranquille, qu'est-ce qu'il y a clone, mon garçon? — demanda un autre pêcheur dans cet horrible patois normand dont nous n'obséderons pas nos lecteurs, sous prétexte de couleur locale.
Le jeune homme ainsi interpellé, ne répondit pas d'abord.
Le vieux marin répéta sa question , accompagnée d'un assez joli coup de poing appliqué entre les épaules de celui k qui elle s'adressait.
— La Tour-Maudite!... la Tour Maudite !... — balbutia Tranquille.
— t-h bien ! quoi?...
— Regardez...
Les regards se tournèrent aussitôt ver,>
2î4 m GEMILllOMME
le point désigné et un étonnement non inoins manifeste que celui du jeune pécheur arrondi! aussitôt tous les yeux et agrandit toutes les bouches.
Un mince tilet de fumée blanchâtre s'élevait au-dessus du toit de la Tour-Maudite, tranchant sur le ciel gris et se perdant en /ig-zags capricieux.
Quoi de plus simple en apparence?
Quoi de plus terrible en réalité !
Cette fumée inoffensive prenait pour les pécheurs des proportions tout à fait fantastiques.
D'après leurs idées, ils ne pouvaient conclure, en effet, que deux choses.
Ou la Tour-Maudite cessait de faire mystère de sou infernale origine et devenail.
d'une façon authentique et irrécusable, un soupirail de l'enfer.
Ou bien, la sinistre demeure avait rec:u
un hôte pendant la nuit précédente, — et,
alors, quel pouvait être cet hôte?
•, Tous les pécheurs se posaient cetle
question.
L'un d'eux, par une sourde exclamation échappée à la terreur, se chargea d'y répondre.
— C'est le diable ! . . . — s'écria- t-il . Cette solution trouva de l'écho.
Les cinq autres voix répétèrent :
— C'est le diable!...
— Parla Notre-Dame de Fécamp!... •— dit au bout d'un instant de silence un vieux
26 UN GEMII.HOMME
marin, dont les cheveux blancs comme de l'argent tranchaient d'une façon vigoureuse sur son visage dur et lialé qui avait les tons chauds du cuivre rouge, — Nous sommes dans une belle passe, ma foi, si le diable vient comme ça s'établir chez nous !
— Ainsi, père Denis Coquin, —demanda le jeune Tranquille, — vous êtes comme nous, vous croyez que c'est le diable?...
— Kh ! qui veux-tu que ce soit, mon garçon?... —Est-ce qu'une créature humaine, raisonnable et craignant Dieu, consentirait à passer une nuit dans la Tour- Maudite et à y allumer du feu.., quand bien même ça devrait être pouf sauver sa vie?...
-—Grand Dieu, non!... — répondirent les pécheurs (l''!n air convaincu.
ut C.KAM) rilEMIX. '21
— Pour ma part, — reprit le père Coquin, — je répondrais bien que ce que nous voyons là-bas est mauvais signe pour le pays... — il iirrivera plus d'un malheur dans Etretat cette année, mes entants...— les roches déchireront nos filets, — le vent chavirera nos barques, — le feu brillera nos chaumières, — la maladie tombera sur nous et sur nos enfants comme la misère sur un pauvre homme...
Le vieux pêcheur s'interrompit |)our reprendre haleine.
— Ah ! d'abord, — s'écria un autre marin, Zéphir Samson, profitant de cette minute de silence pour s'emparer de la parole. — Ah ! d'abord, ce n'est pas moi qui voudrais mettre mon canot en mer, tant qu'on verra fumer la cheminée de la Tour-Maudite... — Oui,qiuuHl bien même
-28 U> GE^TlLHOxMME
on m'oHrirail de iiio donner en mariage la lilie du roi, ou, a mon choix, cinq cents pistoles...
-— Ni moi...
— iNi moi... — Ni moi. non plus!... -— dirent l'un après l'autre tous les pécheurs.
— Allons, rehissons nos canots sur le galet...
— C'est çà ; mais qu'est-ce que vont devenir nos c^orÉ^^^?...
— Elles deviendront ce qu'elles pourront... — Mieux vaut les perdre que de risquer d'avoir le cou tordu, ou de chavirer en pleine mer, ce qui ne manquerait pas d'arriver...
— Oh ! certainement !..,
DE CRANÎ) CÏIEMIV. %\)
— Pourtant; — liazarda un grand et beau garçon de vingt à vingt-deux ans, marin intrépide, hardi peclieur, ne redoutant ni la bourrasque, ni la tempête, n'ayant peur d'âme qui vive et ne craignant que Dieu et le diable, -- pourtant, si la Tour-Maudite continue à fumer, seulement pendant une quinzaine de jours, nous ne pourrons pas nous laisser mourir de faim, et c'est ce qui arrivera si nous ne péchons plus...
— Eh ! — s'écria le père Denis Coquin avec une sorte de colère, ~ Tn en parles bien à ton aise, toi, Alain Poulailler !... — Voyons, sais-tu un moyen d'empéche]* le diable de garder la Tour-Maudite?...
— Sans doute, — répondit froidement Alain.
— Et ce moyen, quel est-il?
— C'est de l'en chasser...
Le vieux père Coquin haussa les épaules.
— L'en chasser !... — répéta-t-il, — faismoi donc le plaisir de me dire un peu comment on s'y prendra, pour l'en chasser?... — Sera-ce toi. ou iuoi, par hasard, qui nous en chargerons?...
— Ni vous ni moi, père Coquin.
— Eh ! qui donc ?
~ Monsieur le curé.
Tous les pécheurs se regardèrent.
Cette idée si simple n'était venue à aucun d'eux.
l)F. r.MAM) CHK.MIX. ^\
— 0]ii, M. le curé — reprit Alain Poulailler, — lui qui n'a {>as plus peur du diable que je n'ai peur, moi, d'une chatrouUle ! — Avec quelques paroles de son gros livre de messe et avec quelques gouttes d'eau bénite, vous verrez s'il n'éteint pas le feu qui fait cette fumée, et s'il ne noie pas dans la mer celui qui a allumé ce feu...
— ^11 a, ma foi, raison!... — s'écria le père Coquin. — C'est drôle, je n'avais pas pensé à ça, moi...
— Allons chercher M. le curé, — dit Zéphir Samson.
— Il ne pourra pas venir tout de suite, — répondit Alain.
— Et, à cause?..
~ A cause qu'il est à l'église dans ce
3"? UN CENTfMIOMMF
moment-ci... — la messe sonnait comme nous arrivions snr le Perrey.
— Eb bien! allons à réj^bse... nous entendrons la messe et nous ramènerons M. le curé avec nous...
Cet avis ne rencontra pas d'opposant.
Les six pêcbeurs rentrèrent dans le village, se dirigeant vers l'égbse qui est située à pbis d'un quart de beue du bord de la mer, et, cbemin faisant, ils s'arrêtaient à la porte de cbaque chaumière, racontant révènement étrange qui jetait le trouble et la terreur dans tous les esprits.
Bientôt le village entier fut averti de ce qui se passait.
En moins d'un quart d'heure, la plage était couverte de monde.
m HRANB CHEMIN. 33
S'arrêter à chaque pas n'est point le moyen d'aller vite, — aussi nos pêcheurs arrivèrent-ils à la porte de l'église, au moment où le curé en sortait après avoir terminé sa messe.
Ce prêtre était jeune encore, do haute taille, d'une belle et noble figurr-.
Il nous suffira, pour le décrire au moral, d'ajouter qu'il consacrait sa vie à la pratique ardente des; trois vertus théologales : — la foi — l'espérance — la charité.
Quant à son instruction, elle était sérieuse et profonde , ce qui est assez dire que son esprit restait inaccessible aux superstitions vulgaires qu'il s'efforçait de détruire, mais sans grand succès, dans la cervelle étroite de ses paroissiens.
Ce point était le seul sur lequel l'abbé
3i tlN r.F.NTM.HOMME ^
Bricord rencontrât dans le pays tine résistance opiniâtre.
Lorsqmi s'etlorçait de démontrer aux pêcheurs et aux paysans l'absurdité palpable de certaines croyances fortement enracinées, ses interlocuteurs 1 écoutaient en silence, ne répondant k ses arguments que par quelques membres de phrases dans le genre de ceux-ci :
— - Ah î dam !... je ne dis point non, monsieur le curé...
Ou bien :
— Ça se pourrait bien, que vous auriez raison toiii de même..»
Ou tMicore :
— Oh ! vous eu savez phis long que nous
DE CRAM» CHRMIN. §5
là-dessus, vous qui êtes un savant, monsieur le curé...
Et, malgré la logique irrésistible du jeune prêtre, — leurs convictions restaient dans leur esprit, solides et inébranlables comme la roche granitique sûr laquelle était assise la Tour maudite.
Persuadé désormais de son impuissance à Tendroit des superstitions villageoises si profondément enracinées, Tabbé Bricord avait fini par prendre son parti et il n'entamait plus des discussions sans résultats et dans lesquelles il risquait souvent de voir la patience lui échapper.
— La nuit est trop épaisse encore dans ces pauvres intelhgences, — se disait-il, ~ ils prennent le ilambeau pour une torche... — Attendons.
3G UN CRNTiLHOMME
L*église d'Etrelat, dont la construction remonte au douzième siècle, est un monument assez curieux du style de l'architecture bysantinc.
Un porclie, orné de scidptures grossières, précède la nef.
L'abbé Bricord, nous le répétons, traversait ce porche, au moment où il rencontra les pécheurs.
Tous les six ôtereni simultanément lenrs bonnets rouges.
— Mes enfants, — leur dit le prêtre en s*arrêtant, — est-ce le bon Dieu, ou bien est-ce moi que vous venez chercher ici ?...
— C'est vous, monsieur le curé... — répondit le père Coquin, — c'est à vous que nous avons affaire...
— Eh bien ! que me voulez-vous, mes enfants ?...
— Nous venons vous prier de prendre voire gros livre, votre eau bénite, voire goupiiion, et de venir avec nous sur !e Perrcy,
— Mais, - lit l'abbé Brieord,— je n'avais
point entendu dire qu'il y eût un nouveau canot ou une nouvelle barque à bénii au- % jourd'liui...
— Oh ! il n'y en a pas non plus.
— Alors, pourquoi me demander, ainsi que vous le faites, de porter sur la plage le missel et l'eau bénite?,..
•— Eh ! monsieur le curé, ce n'est pas d'une bénédiction qu'il s'agit...
38 VS GENTILHOMME DE GiiAiND CHEMIN.
— Ah ! — murmura Tabbé Bricord avec étonnemeiit.
— Il s'agit de maudire!... il s'agit de chasser !... — reprit le vieux pécheur.
Le prêtre recula d'un pas et sembla pâlir.
— >laudire !... chasser!... — répéta-t-il, — et qui donc?...
^ — Le diable, — répondit le père Denis Coquin d'une voix sombre.
L'abbé Bricord. — Alain. — Théroise
En entendant les dernières paroles prononcées par le vieux pécheur, l'abbé Bricord avait repris aussitôt sa ligure calme et bienveillante.
Seulement un léger sourire, qui s'efforçait de ne [)oint paraître ironique, entr ou-
40 l.S t^KMJLlIOMME
vrait ses lèvres et laissait voir ses dents blanches et bien rangées.
— Chasser le diable !... — répéta-t-il, — Eh ! mes pauvres enfants, je le chasse autant que je puis, et ce que je demande à Dieu, dans mes prières, avec le désir ie plus ardent d'être exaucé, c'est d'éloigner de nous ce tentateur qui rode sans cesse autour de nos âmes...
Et le jeune prêtre ajouta, mais tout bas :
— Quierens teo quem devoret!,,.
— Ah bien ! par exemple, — répliqua le père Coquin qui n'avait pas compris le moins du monde que l'abbé Bricord parlait au figuré, — le bon Dieu ne vous a pas écouté pour cette fois-ci, monsieur le curt^... il a laissé venir k diable... et c'est
DK GKA^U CHEMIN. iî
pour ça que nous voudrions que vous vous donniez la peine de venir le chasser...
— Je vous accompagnerai partout où vous le voudrez, mes enfants, — mais, eniin , ce démon dont vous parlez , où csi-il?...
— Dans la Tour-Maudite.
— Ali! ah!,.. — vous en êtes bieii sûrs ?
— Oui, monsieur le curé.
— Vous Tavez vu?...
Le vieux pêcheur hésita avant do répondre. — Mais cette hésitation fut de courte durée.
— Non, monsieur le cure, nous ne l'avons pas vu, mais c'est tout comme, ..
— Quelqu'un, alors, vous a dit Tavoir
vu?...
— Non, monsieur le curé, personne.
— Expliquez-vous mieux dans ce cas, je vous en prie, car je ne vous comprends guère.
— Monsieur le curé, il sort de la i'uniée de la Ïour-Maudite!...
Et le père Coquin s'arrêta, convaincu que cette phrase allait produire sur son interlocuteur le même effet qu'elle aurait produit sur lui-même si elle lui avait été dite dans une semblable circonsta»ce.
Son attente fut déçue.
— EIj bien? — demanda simplement l'çibbé Bi.icord, . 0.^
DE GRA nD CHfclMlN. 43
— Monsieui* le curé, — s'écria le pécheur, — je vous dis qu'il sort de la tumée de la Tour-Maudite !... — Est-ce que vous trouvez que ça ne prouve rien ?...
— ('ela prouve évidemment qu'il y a du feu, — répondit l'abbé Bricord en souriant de nouveau. — Je n'ai point la prétention de nier l'infaillibilité du proverbe qui attirnie qnil ny a point de fumée sans l'en.
— Mais ce feu, monsieur le curé, — ce feu, qui l'a allumé?...
— Je n'en sais rien, — ni vous non plus, à ce qu'il paraît.
— Nous ne le savons que trop, au contraire, monsieur le curé, — c'est le diable!,..
44 O GLMILfiaMML
L'abbé Bricorcl haussa les épaules.
— Mes pauvres enfants, — lil-ii d'un ton moitié indulgent, moitié sévère, — si vous me disiez cela un soir de Coudrée^ je croirais que le gros cidre vous a ])orté a la tète et vous a (Mé le bon sens et la raison...
— Ainsi, monsieur le curé, — reprit avec un grognement sourd le père Coquin que la contradiction irritait, — ainsi vous ne croyez point qu'il sort de la fumée du toit de la Tour-Maudite?... — Nous nous sommes pourtant mis à six pour la voir, cette fumée, et avec douze bons yeux, je vous en réponds !...
L'abbé Bricord frappa légèrement du pied.
— Eh ! — s ecria-t'il, — ce ne sont pas
les yeux du corps qui vous manquent , pauvres esprits aveugles que vous êtes !... ce sont les yeux de Tintelligence !... — Ce n>8t point la fumée que je nie, c'est la cause à laquelle vous Tattri huez !.. — Laissez donc !à vos suppositions absurdes qui viennent déjà de me faire commettre le péché d'impatience, dont je m'accuse et dont je me repens, et retournez tranquilment à votre besogne.
Et l'abbé Bricord, saluant de la main le groupe des pêcheurs, lit quelques pas pour s'éloigner.
Le vieux Denis Coquin se gratta l'oreille, et dit :
— Comme ça, monsieur le curé, vous ne voulez point venir à notre aide?...
if; UN GFNTÏI.HOMVIE
— De quelle façon l'entendez-vous mon ami ?
— J'entends que vous refusez de porter sur le Perrey votre gros livre et votre eau bénite et de chasser le diable en disant des paroles...
— Oui, certes, je refuse.
— Et, pourquoi?
— Parce que si Dieu, dans certains cas, a accordé à ses ministres sur la terre le droit et le pouvoir d'exorciser le malin esprit, les formules de Fexorcisme, dans une circonstance comme celle qui se présente aujourd'hui, ne seraient et ne pourraient être qu'une cérémonie dérisoire, par conséquent sacrilège.
— Ah ! bien, puisque c'est comme ça.
— répliqua le vieux pécheur eu remetlaul son bonnet rouge et en lenfonçant jusque sur ses yeux, orageux symptôme qui ne manquait jamais de faire trembler sa femme et ses dix enfants, — puisque c'est comme ça, nous n'ayons plus qu'à dépecer nos barques et qu'a en faire du bois à brûler!,..
— Etes-vous fou, Denis Coquin, — dit vivement l'abbé Bricord, — et que signifie cela?...
— Dam ! monsieur le curé, nous ne retournerons point à la mer, pour sûr, tant
que nous aurons le diable pour voisin
et, puisque vous ne voulez pas le chasser...
Il n'eut pas le temps d'achever.
— Ah ! pauvres têtes faibles!... — s'é-
48 UN r.FNTÎÏHOMME
cria le jeune prêtre, — pauvres ignorants et pauvres fous qui refusez de vous laisser conduire et éclairer par celui qui voit plus loin que vous et mieux que vous, — il faut donc vous céder sous peine de voir votre entêtement et votre crédulité enfanter des malheurs... — Que Dieu me pardonne ma faiblesse, je vais avec vous...
— Monsieur le curé, — hasarda le père Coquin, radieux de la première victoire qu'il venait de remporter, — n'oubliez pas le gros livre et l'eau bénite...
— - je n'en aurai pas besoin, — répondit
l'abbé Bricord, — venez...
Et il sedirigea rapidement vers la plage, suivi de son cortège de pêcheurs.
Quand ils arrivèrent sur le galet, tous les habitants du village, hommes, fem-
HE CHAXD DHEMLN. 49
mes et enfants, s\ trouvaient déjà réunis.
Leurs regards, exprimant tontes les variétés de la curiosité et de l'ett'roi, se fixaient avec obstination vers la Tour- Maudite que couronnait toujours son aigrette de fumée blanchâtre.
Rien n'éveille l'imagination comme la terreur.
Un certain nombre de paysannes affirmèrent, — et de la meilleure foi du monde, — qu'une très forte odeur de soufi're venait jusqu'à elles.
A l'arrivée du prêtre, toutes les têtes se découvrirent et le silence le plus absolu régna sur la plage.
— Monsieur le curé, — dit le père Coj. 4
.SO U>' r,KNTIIJIOMMC
quiii eu touchant doucemenl le coude de
l'abbé Bricord, — voyez-vous?...
— Sans doute, — je vois cette fumée dont vous m'avez parlé...
— Eh bien ! monsieur le curé, voici ce qui arrivera tout à l'heure : - quand vous aurez dit vos paroles, la Tour- Maudite s'écroulera dans la mer avec un fracas épouvantable et le diable disparaîtra sous la forme d'un serpent de feu, ou sous tout autre, non moins horrible...
— Je ne dirai pas de paroles... — la Tour ne s^écroulera point dans la mer... — vous ne verrez aucun serpent de feu... et
Je calmerai vos inquiétudes d'une façon beaucoup plus simple...
— Laquelle donc, monsieur le curé ?
Dr GIUNU CHKMI.N. ; . I
— Je vais aller à la Tour-Maudite... — J'y» pénétrerai et je saurai par qui est allumé ce feu dont la fumée cause votre épouvante... ^
Le vieux pêcheur leva les mains vers le ciel.
— Ah ! miséricorde , — s'écria-t-il ensuite avec une douleur sincère, — notre bon curé n'a plus sa tête !...
L'abbé Bricord sourit de nouveau, de son même sourire doux et un peu railleur.
11 ne répondit point à Denis Coquin.
— Mes enfants, — fit-il en s'adressant à un groupe de jeunes gens qui l'entouraient, — je vais à la roche d'Amont, mettez un canot à la mer je vous prie...
55 UN r.E.>TILUO.MME
Après une demi-minute d'hésitation, trois jeunes gens se détachèrent du groupe.
Ils firent gHsser un canot sur le galet et bientôt la légère embarcation se trouva à flots.
- La stupeur était génér^ale.
— Maintenant, — reprit le curé, — qui vient avec moi ?
Un profond silence accueillit cette demande.
— Qui vient avec moi?.. — reprit Tabbé Bricord.
Même silence.
— Eh bien ! — dit alors le pi^étre voyant que personne ne se présentait, — j'irai
Dt: GRA.ND CHLMIN. 53
seul, et: avec l'aide de Dieu, j'arriverai/..
Et il se dirigea vers le canot qui , retenu par une longue corde , dansait furieusement sur les lames.
En ce moment un jeune homme s'avança.
(./était Alain Poulailler, celui qui, le preniier, avait donné l'idée d'aller chercher le prêtre.
— Ma foi, monsieur le curé , — lît-il , — votre peau vaut mieux que la mienne et, puisque vous vous risquez, je puis bien me risquer aussi... — d'ailleurs , tout seul et n'ayant pas l'habitude de manier l'aviron, vous resteriez en route et, surtout, vous ne viendriez jamais à bout d'aborder
Ôi UN (JK.NTILIIOMME
la roche... — je vais avec vous, monsieur
le cure...
Ces paroles produisirent une impression profonde sur les assistants.
Alain Poulailler prit aussitôt dans l'esprit de tous des proportions gigantesques.
Seulement on entendit, au milieu de la foule, pousser un faible cri.
Une jeune fille venait de s'évanouir à demi dans les bras de ses compagnes.
Cette jeune lille était tout à fait gracieuse et charmante.
La capeline du pays encadrait merveilleusement son visage frais et rond, dont les riches couleurs rappelaient celles des plus belles ponjmes de Normandie.
DE liUANU CHKMIN. 55
Ses cheveux et ses yeux étaient noirs, — d'un noir bleuâtre et velouté.
Un corsage de gros drap brun dessinait sa taille ronde et souple qui ne connaissait ni le secours du buse, ni les ressources menteuses du corset .
Sa jupe courte, d'une étoffe de laine rouge ressemblant à de la flanelle, laissait voir, jusqu'un peu au-dessus de la cheville, sa jambe Une, chaussée d'un bas de coton bleu, et son petit pied enfermé dans un petit sabot de bois brut.
dette jeune tille qui se nommait Arthémise Vatinel — et, par abréviation, TUémise, n'oiïrait dans ses ajustements, comme on le voit, rien de ce qui constitue en général la bergère et la pêcheuse d'opéra comique.
56 UN GEiNTiLiiuMxMi: Di: i.ua:.u chemin.
Sa beauté vivace et luxuriante, pleine de sève et de verdeur, n'avait besoin d'aucun art pour, sembler complète et donnait un charme infini au simple costum e que nous venons de décrire.
Thémise et Alain s'aimaient, — du moins le disail-on généralement dans le village.
Après ce qui venait de se passer, il devenait, on en conviendra , tout à fait impossible d'en douter encore.
Peut-être, si Alain Poulailler avait entendu le petit cri poussé par Thémise et s'il avait vu son demi évanouissement, peut-être sa résolution d'accompagner l'abbé Bricord à la Tour-Maudite auraitelle chancelé.
Mais Alain était déjà trop loin sur le galet |>our rien voir et pofur rien entt^adrc.
Le Diable.
Vraisemblablement nos lecteurs s'étonnent des singuliers noms que nous donnons à nos personnages.
Denis Coquin — Zéphir Samson — Tranquille Dragon — Arthémise, etc. — Voilà, certes , pour des paysans, des appellations étranges.
Nous n'en disconvenons point, et nous nous bornons à affirmer "que ces noms nous ne les inventons pas.
Le village d'Etretat compte, aujourd'hui , quinze cents âmes.
Eh ! bien, les deux tiers au moins des familles s'appellent Coquin — Samson — Vahn — Vatinel, etc..
Les Coquin passent même généralement pour les plus honnêtes gens du pays.
Voilà pour les appellations de famille. — Nous ne nous chargeons nullement de les expliquer.
Quant aux petits noms, les plus usités sontceux-ci iZéphir -Tranquille — Alain — Sénateur — Arthémise - C'éopâtre — Radegonde, etc.
DE GUA^D rilKMlN. 59
C'est donc aux usages du pays, et non pas à nous, qu'il faut attribuer cette bizarrerie.
Cela dit, passons.
L'abbé Bricord était descendu si bas sur la piage que récume de la mer venait mouiller ses pieds.
Alain Poulailler pesa sur la corde au bout de laquelle dansait le canot.
La petite barque s'approcha de terre aussitôt, et Tabbé Bricord s'apprêtait à s'y élancer quand une gigantesque exclamalion, composée du cri simultané dequatre cents personnes, retentit soudainement.
— Regardez !... regardez !.., — disaient toutes ces voix.
60 U> GL>TILHMMMi:
Un honinie, d'une très haute taille et d'une apparence étrange, venait de sortir de la Tour-Maudite et s'avançait sur les bords de la plateforme.
Cet homme, autant du moins que la distance permettait d'en juger, portait une longue harbe rousse qui retombait jusque sur sa poitrine.
Ses cheveux, de la même couleur, étaient au contraire coupés tout à fait ras.
Il était vêtu d'une sorte de justaucorps de toile à voile, et d'une de ces petites jupes grises, comme en portent les pêcheurs bretons.
Sa tête et ses jambes restaient nues.
Pendant une ou deux secondes il conserva l'immobihté la plus complète, puis il rentra dans la Tour.
11 en ressortit presque aussitôt , portant une petite barque sur ses épaules.
11 fallait que la barque fut bien légère ou que la force de Tinconnu fût surnaturelle, car son fardeau ne Tempéchait point de marcher d'un pas ferme et hardi sur les pointes des rochers ])aignés par la lame.
Quand il eut atteint un endroit où il se trouvait de niveau avec la mer, il s'arrêta, — il se débarrassa du canot qu'il portait et qu'il laissa ghsser sur un plan incliné de la roche.
Puis il bondit dans cette frêle embarcation, qui sembla près de chavirer sous ses pieds et qui disparut complètement, cachée par une vague énorme.
Les pêcheurs et les paysans rassemblés
t)î UN <iFMIl.HôMME
siirlaplaye, regardaient cette scène avec une stupeur et une curiosité qu'il est facile de se figurer.
Toutes les poitrines étaient haletantespersonne ne respirait plus , — le jeune prêtre lui-même se sentait ému et troublé.
Pendant un instant, chacun crut que l'esquif venait de sombrer.
Il n'en était rien.
On le vit presque aussitôt reparaître au sommet d'une lame, flottant comme un bouchon de liège.
Alors l'inconnu dressa un petit mât— déploya une voile carrée, et, serrant lèvent au plus près, le canot se dressa d'abord comme un cheval trop ardent qui se cabre qunnd on lui fait sentir le mors, puis il se
mit à bondir sur les flots avec la rapidité de l'éclair.
L'inconnu gouvernait de manière à traverser la baie dans toute sa largeur et à gagner le large, de l'autre côté des falaises de gauche.
— Ah ! s'écria Denis Coquin — du train dont va cette coquille de noix, elle sera sans dessus dessous dans trois minutes, à moins que ce ne soit le diable qui la conduise... ce que je crois toujours...
En même temps, et comme pour donner raison aux paroles du vieux pêcheur , un violent coup de vent coucha presque entièrement sur le côté l'esquif de l'inconnu.
Le sommet du mât laboura la mer.
Denis Coquin se frotta les mains d'un air de triomphe.
G 4 UN CENTÎIHOMME
—- Voilà la chose !... — murmura-t-il — je savais bien que ça finirait comme ça, et...
Mais il n'acheva pas.
Le canot s'était redressé et continuait sa course furieuse.
Denis Coquin arracha son bonnet de laine et courut à l'abbé Bricord.
— Monsieur le curé... monsieur le curé — murmura-t-il d'une voix haletante, — j'espère que vous n'en doutez plus... — C'est le diable ! le grand diable d'enfer ! ... — au nom du bon Dieu, ne le laissez pas échapper quand vous l'avez comme ça sous la main!... — Dites une parole, une simple parole, et vous allez tout voir s'engloutir... la barque et le patron...
DE GRANÎ) CHFMÎN 05
— Denis Coquin, — fit le jeune prêtre d'un ton sévère, — est-ce sérieusement que vous me priez de demander à Dieu la perte d'un de vos semblables?...
— Un de mes semblables!... — répéta le vieux pêcheur en reculant avec épouvante, — ah ! grand Dieu !... monsieur le curé, ne dites pas des choses comme ça ou je suis perdu !... — Vous ne me croyez point?,.. —Eh ! bien, voyons, faites seulement le signe de la croix... — rien que le signe de la croix , monsieur le curé... et vous verrez...
Denis Coquin parlait d'une voix tellement suppUante et d'ailleurs sa demande avait pris des proportions si modestes que le prêtre crut pouvoir accéder à cette prière.
60 !TN r.RNTILHOMME
Il éleva sa main droite, —il retendit vers les flots, et il traça dans l'air la forme sacrée d'une croix.
Sans doute l'inconnu aperçut ce geste et compritquelle signification il devait avoir, s'adressant à lui.
11 se dressa tout debout dans la barque, et l'on entendit un éclat de rire sardonique retentir au-dessus du bruit de la mer qui brisait sur le gaiel.
Ce fut tout.
Contrairement à l'espoir si profondément enraciné dans l'esprit de Denis Coquin, le canot ne disparut point et il continua k courir sur la crête des flots, comme un cheval emporté.
Au bout de quelques niinutes, il doublait la pointe d'Aval et disparaissait.
DE GKAlND CHEMIN- 61
Quand l'étrange embarcation eut cessé d'être en vue, il sembla qu'un poids venait d'être enlevé de dessus la poitrine de chacun.
Jusqu'à ce moment, on avait gardé le silence, ou, au moins, on n'avait parlé qu'à voix basse.
Toutes les langues se délièrent à la fois et ce fut à qui ferait les plus absurdes commentaires au sujet de ce qui venait de se passer.
Le vieux Denis Coquin se faisait remarquer surtout par une animation extraordinaire.
Il allait d'un groupe à l'autre, pérorant, gesticulant, et répétant avec une inébranlable conviction :
68 UN GENTII-HOMME
— C'estle diable !... oui, le diable... et si monsieur le curé avait voulu, tant seulement, dire les paroles, vous auriez vu...
— Cependant, — hasarda Alain Poulailler, — M. le curé a fait le signe fie la croix sur la mer et ça n'a rien prodnil...
— D*abord, — reprit vivement le vieux pêcheur, — il ne faut pas dire que ça n'a rien produit, puisqu'à ce moment-là le diable a fait nne horrible grimace...
— Nous avons entendu un éclat de rire..
— Sans doute... il ricanait, le maudit... mais ce n'était que par bravade... au fond ça le brûlait comme si on l'avait touché avec un fer rouge... je l'ai bien vu, moi, il riait à la façon des gens qui ont le feu dans le corps . . . -— et puis la vérité est que le signe de la croix ne suffisait pas... — Ah ! si
M. le curé avait voulu dire les paroles.... Mais il ne Ta pas voulu...
Et, après avoir ainsi parlé, Denis Coquin allait répéter les mêmes choses d'un autre côté.
L'abbé Bricord était retourné au presbytère.
Le jeune prêtre priait avec ardeur. -- 11 priait Dieu d'envoyer un peu de sa lumière à ces pauvres intelligences obscurcies.
Pendant toute la journée, les marins et les paysans d'Etretat demeurèrent sur la plage.
Ils ressemblaient à ces essaims d'abeilles qui bourdonnent confusément aux alentours de leur ruche, quand un événement
70 TTN fîRNriIJIOM^Îf.:
imprévu, tel que rinvasion de quelque frelon ennemi, est venu mettre le désordre et Teffroi parmi elles.
Aiuiin canot ne prit la mer ce jour-là.
Vers le soir, on vit tout à coup une voile brune apparaître à l'horizon , comme un point imperceptible mais qui grandissait rapideujent.
— Oh ! oh ! — fit Zéphir Samson — qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ce n'est pas un bateau d'ici, pour sur, —répondit Tranquille Dragon,— personne n'est allé à la mer...
— Alors,— répliqua Alain Poulailler, — ça sera quelque canot d'Yport ou de Fécamp qui va louvoyer en serrant la côte...
Denis ('oquin n'avait encore rien dit.
DE GKA.Nb CHtMLN "I
Il se taisait une espèce de lunette d'approche avec ses deux mains, et il regardait.
— Ça, mes enfants !.. — s'écria-t-il au bout d'un instant, — c'est la barque du diable !... elle a le cap sur la Tour-Maudite !... elle revient !... J'en mettrais ma main droite au feu, et ma tète avec !...
Le vieux pêcheur ne se trompait pas.
Kn eifet. à mesure que le bateau avançait, — et Dieu sait s'il marchait vite, -- chacun reconnaissait les formes grêles et la petite voile carrée de l'esquif fantastique.
Bientôt on put distinguer l'inconnu avec sa haute taille et sa longue 'barbe rousse.
Quand son embarcation fut arrivée a
72 LN GLNTILHOMAIE
cent pas environ de la roche d'Amont, il cargua sa voile.
L'allure du canot se ralentit, mais, telle était la force de Timpulsion, que Tavant de l'esquif vint toucher la roche, sans que celui qui le montait ait eu besoin de se servir des avirons.
On le vit démonter tranquillement son màt, — déployer une longue corde dont l'une des extrémités s'attachait k la proue du canot, puSs s'élancer sur la plateforme, à l'endroit précis où il s'était embarqué quelques heures auparavant. ,
Alors il attira à lui l'embarcation, parut la soulever sans peine, et, la chargeant de nouveau sur ses robustes épaules, il disparut avec elle dans l'intérieur de la Tour- Maudite.
DE GKA>D CHEMKV. T3
Bientôt une fumée blanchâtre, mais plus épaisse que celle du matin de ce même jour , monta vers le ciel à travers les fissures du toit délabré.
Cette fumée s'épaissit peu à peu.
Elle devint grise, — puis noire , — puis elle prit des tons rougeàtres, k mesure que l'obscurité descendait sur la terre.
Le diable faisait son souper !...
La balle d ar^rent.
Pénétrons, si vous le voulez bien, dans la pièce principale du presbytère d'Klretat.
Cette pièce, située au premier étage de la seule maison du village qui fut construite en pierres et qui eut un premier étage audessus du rez-de-chaussée, était vaste et
TG LN GEiNTlLHOMME
décorée avec une simplicité toute monacale.
Les murailles, jadis blanchies à la chaux, avaient depuis bien longtemps échangé leur blancheur primitive contre un ton grisâtre, résultant de la fumée et de la poussière.
Au lieu de plafond, des solives mal écarries et des poutrelles saillantes.
Au lieu de parquet, ou même de plancher, des briques, fort médiocrement ajustées.
L'ameublement consistait en un lit de bois de sapin, supportant une paillasse et un matelas, et à demi-caché entre de grands rideaux d'indienne imprimée en couleur.
Une douzaine de planches, formant des
rayons, étaient chargées des cent et quelques volumes qui composaient la petite bibliothèque de Tabbé Bricord.
Une commode en vieux bois de chêne noirci , -- une petite table ronde et quatre chaises de bois brut, complétaient tout Tameublement.
Quatre ou cinq imayes de dévotion, curieuses par la naïve originalité du dessin et de la couleur, se voyaient le long des murailles.
Au lieu de pendule, il y avait sur la cheminée une petite statuette de la Vierge, Tabbé Bricord avait placé, de chaque côté de cette statuette , quelques magnifiques coquillages des mers tropicales , qui lui avaient été rapportés par un marin du pays, revenu de ces contrées lointaines.
Le seul objet de luxe qui se trouvât dans
78 UN CKMILJlo.M.ME
cette chambre, était Tune de ces montres d'argent , toutes rondes à force d'être épaisses, que les gens des campagnes appellent oignons.
' Cette montre, pendue à un clou, était unique à Etretat.
Elle indiquait huit heures du soir au moment où nous nous introduisons auprès de l'abbé Bricord.
Ce dernier marchait lentement, et à pas égaux, dans la chambre éclairée tout à la fois par une petite lampe de fer et par les flammes joyeuses d'un fagot de joncs marins^ •
11 tenait à la main un vieux bréviaire , rehé en basane noire à coins de cuivre, et il achevait l'office du soir avant de faire honneur au souper qui se trouvait tout
MF r.P.AN'l) rilTMIN. i\)
servi sur la petite table ronde, au coin du feu.
Ce souper consistait en un tourteau cuit dans Feaude mer, en un morceau de pain bis et en un pot de terre brune, rempli d'un cidre aigrelet et coupé d'eau.^-
On voit que le bon abbé Bricord ne se montrait point sybarite en ses goûts.
Il venait de tourner le dernier feuillet.
Il venait de dire : Jmen, après le dernier verset, et il refermait son bréviaire, quand la porte s'ouvrit sans qu'on eût frappé.
Une vieille paysanne, assez semblable pour le costume et pour l'apparence à ces sorcières écossaises que Walter-Scott aimait tant à décrire, entra brusquement dans la chambre.
80 IN r.F>TnJ10MME
— Que voulez-vous, Bérénice? — demanda le jeune prêtre.
— Monsieur le curé, —répondit la p?iysanne qui servait de domestique à l'abbé Bricord,— il y a en bas quelqu'un qui veut vous parler.
— Qui donc?
— Un pêcheur.
— Lequel ?
— Denis Coquin.
— Allons !. — pensa l'abbé Bricord, — vraisemblablement c'est encore cette ridicule histoire de ce matin qui va me poursuivre... — Mais qu'y faire?..
Et, tout haut, il répondit:
— Eh ! bien, qu^il monte...
Immédiatement après, un pas lourd retentissait dans l'escalier et le vieux pêcheur faisait son entrée.
Denis Coquin tenait à la main, respectueusement, son bonnet écarlate.
Son visage, encore plus cramoisi que de coutume , atteignait presque le ton violent de sa cravate de laine ronge.
Ses cheveux et ses sourcils blancs, tranchaient d'une façon bizarre, comme des broussailles couvertes de neige, sur cette chaude couleur brique.
Denis Coquin semblait extrêmement embarrassé de la démarche qu'il avait à faire.
Ses bras le gênaient, — il ne savait ou les mettre , — ses jambes le gênaient
8? r.N GUMILIIOMMF.
également, — 11 ne savait quelle, contenance garder, et, surtout, par quelle parole entamer l'entretien.
L'abbé Bricord mettait une innocente malice à ne point le tirer d'embarras et à lui laisser Inire les premiers pas.
Te que voyant , le pécheur prit son parti.
— Bien le bonsoir, monsieur le curé, -- dit-il, — ca va toujours bien, depuis ce matin?.. — Allons, tant mieux. ■— Moi de même, monsieur le curé... — je suis venu, voyez-vous, pour vous dire quelque chose...
— Asseyez-vous donc, Denis Coquin..
— lit l'abbé, voyant que le vieux pêcheur s'arrêtait.
Et il lui tendit une chaise.
Denis Coquin s'assit en effet, et reprit :
— Monsieur le curé , vous êtes le plus brave homme de tous les braves gens!..
Aussi chacun vous aime dans le pays , Dieu merci, et si n'importe qui voulait vous faire du chagrin en quoi que ce soit, nous serions là!.. iMais, suffit!..
— Est-ce pour me dire cela que vous êtes venu?.. — demanda l'abbé en souriant de ces louanges qui, — il le devinait sans peine, — ne devaient point être désintéressées.
Le vieux pêcheur continua sans paraître avoir remarqué cette interruption :
-- Monsieur le curé, — tit-il, — vous donneriez votre dernier morceau de pain à
84 UN GENTII.HOMMP
quelqu'un qui aurait faim.... — vous ne faites payer ni les baptênnes, ni les mariages, ni les enterrements, à ceux qui n'ont pas le moyen de les payer. — Je ne penso donc pas que vous refusiez de me rendre un bon office...
— Un bon office... — répéta l'abbé.
— Oui, monsieur le curé, et vous ne dites pas «ow, n'est-ce pas?.
— Encore faut-il savoir de quoi il s'a*
git...
— C'est juste, monsieur le curé, c'est juste !.. — Aussi je vas vous le dire, et vous allez voir comme c'est facile...
Denis Coquin croyait faire preuve d'une adresse consommée en employant, ainsi que nous le lui voyons faire, toutes sortes
DE GRAND CHEMIN. ib
d'ambages et de circonlocutions pour arriver à son but.
Cette maladroite habileté ne servait qu'à mettre Tabbé Bricord en défiance.
— Voyons, — dit-il, — parlez, mon cher Denis, — expliquez vous....
Le vieux pêcheur tira de sa poche un écu de trois livres sur lequel, avec la pointe aigùe d'un couteau, il avait tracé une croix.
— Qu'est-ce que c'est que ça? — demanda le jeune prêtre ?.
— Ça, monsieur le curé, c'est un petit écu, -— répondit le pêcheur, — et vous allez voir que , quoique je ne sois plus jeune, j'ai encore la poigne solide....
Tout en parlant ainsi, Denis Coquin,
86 UN GENTILIloMMli:
avec une vigueur qu'on devait s'étonner de rencontrer chez un homme de cet âge, pétrissait entre ses mains la pièce d'argent.
Il lui donna d'abord la forpie d'une spirale.
Puis, déployant toute sa force, et tendant ses nerfs et ses muscles jusqu'à faire craquerla jointure de ses os, il lit de cette spirale une boule d'argent de la grosseur d'une balle de fort calibre.
L'abbé Bricord avait suivi chacun des mouvements du pêcheur avec une curiosité manifeste.
Quand Denis Coquin eut achevé son travail , il en présenta le résultat au jeune prêtre,
DK <;ranu chkmin. 87
— Eh hieii? — demanda ce dernier, — qu'avez-vous voulu faire?.
— J'ai voulu faire ce que j'ai fait monsieur le curé.
^ Une balle? .
— Oui.
~ Et, dans quel but?
— Eh ! mon Dieu, tout bonnement, afin de la glisser dans le canon de moii vieux mousquet avec une bonne charge de poudre pai*-dessous et une bonne rondelle de cuir graissé par-dessus.
— Ah ! çà, il n'y a donc pas un morceau de plomb dans le pays , que vous vous servez de balles d'argent?..
Denis (Coquin se gratta rorei'le.
88 UN GLM'ILHUMME
— Ah ! c'est que, voyez-vous, monsieur le curé, — dit-il, — il y a des gibiers qui ont la peau bien dure, et l'argent les tue mieux que le plomb...
— Je suppose que ce n'est pas à ce propos que vous êtes venu me consulter... •— Vous savez que je ne suis pas chasseur...
— x\ussi, monsieur le curé, ce que je viens vous demander... — lit le vieux pécheur en hésitant. — C'est....
Il s'arrêta de nouveau.
— Eh! bien? - demanda l'abbé Bricord, — c'est?.. ^
— C'est de bénir cette balle d'argent... Le prêtre fit un mouvement brusque.
Il redressa sa haute taille et, fixant $ur
le pécheur un regard dont ce dernier ne put soutenir la fixité, il lui dit:
— Denis Coquin, j'ai peur de comprendre!.. — Voyons, ne mentez pas!. Que voulez-vous faire de cette balle, et pourquoi me demandez-vous de la bénir?
Le vieillard baissa la tête sans répondre.
L'abbé reprit :
— Au nom du Dieu que je représente, je vous ordonne de me dire la vérité.... toute la vérité!..
Denis Coquin releva la tête, et ses yeux gris étincelèrent sous ses épais sourcils blancs.
— Au fait, — dit-il, — je ne sais pas pourquoi je rougirais de ce que je veux
90 UN UKMILHOMME
faire... — C'est une bonne action, après et vous ne pourrez pas m'en blâmer, tout, monsieur le curé...
— .l'attends.
— Eb bien ! c'est pour tirer sur lui, — et vous savez qu'on ne manque jamais son coup, avec une balle d'argent marquée d'une croix et bénie.
De toute cette phrase, le curé n'avait entendu qu'un seul mot.
— Lui ! ~ répéta-t-il, — de qui voulez vous donc parler!.
— Eh ! pardieu ! de lui !.. du diable !..
— Encore !.. — s'écria le prêtre.
" Ah ! c'est qu'il faut vous dire, monsieur le curé , au'il est reve,nu... — A
l'heure ou je vous parle, il sort autant de luméedela Tour-Maudite que de la pipe de Satan!. — Mais je vas nie mettre en embuscade cette nuit près de la porte d'Amont, et quand le malin esprit prendra la mer avec son bateau fantôme je lui enverrai la balle d'argent tout droit dans le cœur...
— Eh bien ! monsieur le curé, — ajouta Denis Coquin avec un air de triomphe ,
— qu'en dites-vous ?. .
L'abbé Bricord était devenu très pâle.
— Malheureux, — s'écria-t-il avec une horreur qu'il ne cherchait point à cacher,
— je dis que vous voulez commettre un crime !.. un crime abominable !.. — Celui que vous prenez pour l'esprit des ténèbres est un homme comme vous, je n'en puis douter... — un grand coupable , peutêtre, mais alors sa vie n'en doit être que
92 UN UENTIi HOMME
plus sacrée, car il faut lui laisser le temps du repentir L. — Denis Coquin, souvenezvous de ce que je vais vous dire : — Si vous persévériez dans l'infâme projet que, grâce à Dieu , vous m'avez dévoilé à temps, non-seulement j'excommunierais votre âme, mais aussi je livrerais votre corps au bras séculier, comme coupable d'assassinat. — Vous seriez pendu, Denis Coquin, pendu et damné !.. — Ne l'oubliez pas et bonsoir...
Le vieux pêcheur, tellement attéréde ce qu'il venait d'entendre, qu'il ne songea même pas à emporter avec lui sa balle d'argent, (dont la valeur, comme nous savons, était de trois livres) , sortit de la chambre, descendit l'escalier et quitta le presbytère.
Toutes ses idées étaient bouleversées.
DE CKAM) rHFMIN. 93
Le chaos se taisait dans son esprit, où, (l'habitude, ne régnait déjà pas un ordre bien grand.
Pendant cinq minutes il marcha, sans trop savoir où il allait.
Enfin, au bout de ce temps, son moral se raffermit tant soit peu.
Il secoua la tête et il murmura :
— Certainement, notre monsieur le curé est un bien bon curé!., mais c'est bien drôle qu'étant un si bon curé, il protège autant le diable!..
Intérienrs
Huit jours environ avant les événements que nous venons de raconter dans les précédents chapitres, — vers onze heures du soir , au moment où la lune large et brillante répandait des torrents de lumière bleuâtre sur la mer unie comme une glace, — un canot à la voile, venant
90 ÏIN CENTII. HOMME
du côté de Féeamp, était arrivé à une portée de mousquet de la Tour-Maudite.
Un seul homme montait ce canot.
11 abattit sa voile, prit les avirons, et ramant avec précaution , de manière à ne faire aucun bruit, il vint aborder les récifs qui se trouvaient alors découverts, car la marée était basse.
L'inconnu , fort remarquable par sa haute stature et sa longue barbe rousse, amarra sa' barque à une pointe de rocher, et , suivant la chaussée étroite et {{lissante qui s'oflVait à lui , toute couverte d'algues, de varech et d'mitres herbes marines, il gagna l'entrée de la Tour- Maudite.
Une fois dans l'intérieur, il tira de sa poche une pierre à fusil , un couteau à
lame d'acier et de l'amadou , — il battit le briquet et il alluma une petite lanterne dont il était porteur.
Muni de cette lumière il examina tous les détails de la salle du rez-de-cliaussée, puis il monta au premier étage.
Sans doute il fut plus satisfait de cette seconde pièce que de la première, car, au lieu de hocher la tête ainsi qu'il l'avait fait au rez-de-chaussée, un sourire plutôt triste que farouche se dessina 6ur ses lèvres à plusieurs reprises.
Son examen ne fut pas du reste de bien longue durée.
Il redescendit, — il éteignit sa lanterne, — il remonta dans son canot et il se mit à ramer vigoureusement dans la direction par laquelle il était venu.
i^^ IT\ r.KNTILHùMMÉ
La nuit suivante, à la même heure que la veille, Tinconnu et sa barque arrivèrent de nouveau.
Cette fois la petite embarcation était pesanmient chargée.
L'honmie a la barbe rousse passa plus d'une heure a transporter dans la Tour les différents objets qu'il avait apporté.
Il en fut de même pendant les six nuits suivantes.
l.a huitième nuit , l'inconnu , au lieu d'amarrer son canot comme de <*outume, le fit gUsser sur le plan inchné de la roche, l'attira à lui, et, le chargeant sur ses épaules , comme l'aurait pu faire un homme de force ordinaire de l'un de ces esquifs en miniature qui servent de jouets
DE GRAND CHrMîN, 99
aux enfants, il entra dans la Tour et il n'en ressortit plus.
Si quelqu'un avait alors jJénétré dans la demeure maudite, il aurait été bien surpris d'y voir toutes sortes de provisions rangées en bon ordre. ., ,,„
C'était du bois à brûler, — des planches, propres à faire des portes et des cloisons, — des bottes de paille fraîche, destinées sans doute à entretenir et à renouveler la paille qui couvrait le bois de lit.
11 y avait un mousquet en fort bon état, — des pistolets d'arçon, — une vieille épée fourbie avec soin, -^ un petit baril de vin, — un autre d'eau-de-vie, — un tonneau rempli de ce biscuit de mer dont on
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approvisionne les navires et qui remplace le pain.
Ajoutez à tout cela, des avirons de rechange,— des voiles, — quelques outils dont les constructeurs de canots ont Thabitude de se servir et, enfin, des instruments de pêche en grand nombre , tels que (ignés de fonds, — tambours, — savi* i^nas^ etc..
I/inconnu, après avoir mis sa barque en sûreté dans la pièce du rez-de-chaussée, alluma sa lanterne, monta au premier étage, promena autour de lui un regard qui n'était point exempt de cette sorte de satisfaction vaniteuse , particulière ai^x gens qui viennent de se rendre acquéreurs d'un immeuble dont l'importance et le comfort satisfont leur amour propre.
Puis il arrangea deux bottes de paille
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Cette chaujiiière, située à mi-côte, sur la gauche du village et, par conséquent, dominant le Perrey, ne passait point pour Tune des plus pauvres du pays.
D'après celle-là, qu'on juge les autres.
Elle éiait bâtie, moitié eji galets grossièrement assemblés avec un mortier jaunâtre, moitié en terre glaise pétrie avec de la paille.
De petits carreaux ver4àtres et d'une forme tout à fait irréguiière étaient enchâssés dans la muraille même et tenaient lieu de fenêtres.
Le toit de chaume, à crête de terre, couvert de mousse ejt d.e végétations parasites, ressemblait à Téchine voûtée et anguleuse d'une vache maigre.
IttI UN (;li:^TIL^OM^!E
L'unique porte se fermait avec une serrure de bois.
L'intérieur se composait de deux chambres, séparées Tune de l'autre par une cloison de planches à peine écarries.
Le sol n'était ni planchéié, ni même carrelé, — on s'était contenté de battre la terre avec du salpêtre alin de lui donner plus de consistance.
La légende du Juif-Errant et celle des Quatre-fils-Aymon, imprimées sur papier gris et ornées de figures enluminées, étaient attachées avec quatre clous sur les murs.
La première pièce servait de cuisine et de salle commune à toute la famille, et de chambre à coucher aux parents.
La table, — Tarmoire, — le lit, — le bahut, — les chaises, tout était en bois de sapin et du travail le plus grossier. — A peine avait-on pris soin d'écarrir le bois avant de le mettre en œuvre.
Thémise et ses trois sœurs couchaient dans l'autre chambre où se trouvait aussi le métier à tisser de la jeune fille, qui y lignait quatre sous par jour à faire des mouchoirs de cotonnade pour la fabrique de Bolbec.
Thémise avait dix-huit ans et nous avons, un peu plus haut, esquissé son portrait.
Ses sœurs n'étaient encore que des enfants.
Une marmite remplie de pommes de terre, suspendue à la crémaillère au-des-
SUS (Je la tlamme brillante d'un feu de joncs marins, répandait dans la chaumière son épaisse vapeur.
Le pêcheur Fabien, debout auprès de la porte, fumait silencieusement une petite pipe noire.
Jeanne Vatinel, sa femme, disposait sur la table les fourchettes de fer et les assiettes de faïence à grandes fleurs rouges et jaunes.
Thémise, assise au coin de la cheminée, était toute pâle encore de son émotion et de son évanouissement du matin.
Les trois petites tilles jouaient, au milieu de la chambre, avec un chat noir et blanc auquel elles tiraient la queue et les oreilles et qui se laissait faire, avec une ))onhomLe i)ierj j)ro]>rc à réhabiliter la
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race féline dans l'esprit de ses détracteurs.
C'était le moment ou Denis Coquin allait prier Tabbé Bricord de bénir la balle d'argent.
La porte s'ouvrit et Alain Poulailler entra.
— Bonsoir la compagnie... — dit-il.
Thémise tressaillit légèrement , et , de pàlequ'elle était d'abord, elle devint aussitôt toute rouge, comme une pivoine en fleur.
Fabien Vatinel, sans desserrer les dents, prit cordialement la m^in que Jui tendait le nouveau venu.
Alain Poulailler était un garçon fort bien vu de tout le monde et très mmè daa^ le
village.
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Sa force, — sa hardiesse comme marin, —son habileté comme pêcheur, lui avaient conquis Testime générale, en même temps que la douceur et la bienveillance de son caractère lui conciliaient l'affection.
Il possédait une chaumière, — un petit champ, dans lequel la récolte de pommes de terre était excellente, — il avait un canot et des lilels, — il était en outre jeune et bien tourné.
Tout cela faisait de lui le meilleur parti d'Etretat.
Fabien Vatinel et sa femme n'avaient donc pas été médiocrement flattés, quand ils avaient vu Alain Poulailler venir chez eux avec une assiduité dont ils devinaient bien la véritable cause.
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La beauté de Thémise était Tirrésistible aimant auquel obéissait Alain.
Les deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre.
Alain dit bonjour à la vieille mère, — il carressa le chat, — il embrassa les petites filles,— -puis il alla s'asseoir en face de Thémise, de l'autre côté de la cheminée, et, au lieu d'entamer la conversation comme de coutume, en parlant de la phiie et du beau temps, — du vent et de la mer, — de la pêche (le la veille et de celle du lendemain, — il se renferma dans un profond silence, tout en regardant la jeune fiile à la dérobée.
Les AccordaiUes
Sans doute Thémise devinait la cause de la taciturnité de son amoureux, car elle ne semblait ni s'en étonner, ni s'en offenser.
Ce silence courait donc grand risque de durer indéfiniment, si Fabien Vatinel ne
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l'eût rompu tout à coup en s'adressant au jeune homme.
— Dis donc, Alain, — lui demanda-t-il,
— pourquoi que te voilà, à ce soir, comme ça, tout rAo5^?... — T'étais plus dégourdi que ca, à ce matin, sur \egol.., (1)
— Ah ! père Vatinel, - répondit Alain,
— c'est que j'ai une chose dans l'esprit, voyez-vous, qui me tourmente...
— Du chagrin ?
— Pas d\i chagrin, mais du souci.
— A cause ?
— A cause que j'ai une demande i\ faire à quelqu'un...
-Ehhien?...
'i; Gai. — abrévialion usitée parmi les pécheurs, pour dire le galet.
— Et que, — poursuivit le jeune hom; me, — si on me refuse ce que je veux demander, — aussi vrai que je m'appelle Alain Poulailler, queje suis bon chrétien et que je connais bien mon état de pêcheur, je n'aurai plus qu'à piquer une tête, du haut de la falaise, depuis le Trouaux-Demoise((es dsxïs la mer...
Disons en passant que la falaise, à l'endroit désigné par Alain, est taillée à pic et d'une effrayante bauteur.
Fabien Vatinel se mit à rire.
■— Vous riez ! — s'écria vivement
Alain.
— Dam! oui, — car j'imagine que si celui de qui dépend ce que tu désires savait qu'il ne tient qu'à lui de te faire faire