I 4 UN GENTILHOMME
UD p-^f eil saut , il faudrait qn'ïï eût bien mauvais cœur pour te refuser...
— Ainsi, — demanda Alain, — si c'était vous?...
— Oh ! si c'était moi, je te répondrais : — accordé diwance!,,,
— Quoi que ce soit? — murmura le jeune homme transporié de joie.
— Ma foi oui, — quoi que ce soit... — à moins que la chose ne fût impossible, comme de te faire pêcher du hareng frais au mois de juillet dans la baie d'Etretat, ou de te prêter quarante-cinq Hvtes tournois... — Par malheur, ce n'est pas à moi que tu veux fi^ire t^ demande, et, tout ce qae je puis pour ton service, c'est de te S0ïjhait(:ir bonne chance...
— Père Vatinel, — dit Alain, — peutêtre vous trompez- vous...
— Comment?
— Père Vatinel, mon bonheur ou mon malheur sont entre vos mains...
— Alors, parle, mon garçon... — Mieux vaut que ton bonheur dépende de moi que d'un autre t'es plus sûr de ton affaire...
— Père Vatinel, j'ai eu vingt-et-un ans à la Saint-Michel...
— Je sais... je sais...
— J'ai une maison, - un champ, — un canot et des filets...
— L^ maison est solide, — le champ rapporte, — le canot est neuf, — les filets
aussi, et rien ne t'empêche d'ajouter que tu t'en sers avec agrément...
— Tout ça c'est pour vous dire, père Yatinel, que si j'avais une femme, je serais bien en état de soutenir mon ménage,
— quand bien même il arriverait un enfant neuf mois après le jour de la noce, et toujours comme ça, pendant une demidouzaine d'années...
~ Je n'ai jamais prétendu le contraire,
— répondit Fabien.
Jeanne Vatinel écoutait avec attention.
Quant à Thémise, elle avait passé successivement par toutes les nuances, — depuis le rose le plus vif jusqu'au pourpre le plus foncé.
Pour le moment, elle était violette.
Alain Poulailler reprit, — mais avec une hésitation qui trahissait sa modestie et le peu de confiance qu'il avait en luimême :
— Eh ! bien, père Vatinel... voyez-vous, il n'y a qu'un mot qui serve...
— Alors, dis le donc, ce mot...
Alain s'arma de tout son courage et il balbutia, plutôt qu'il ne prononça les paroles suivantes :
— Thémise et moi... nous nous aimons., et nous nous sommes promis de nous épouser... sauf votre consentement, bien entendu...
— Ah ! ah ! — s'écria Vatinel avec un joyeux éclat de voix, — le voilà donc ce
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yrand secret!., ce secret si bien caché que personne ne s'en doutait !... — il y a beau temps, ma foi, que je vois que vous vous aimez !... je le savais peut-être avant que vous le sachiez vous-même !..,. — vous vous êtes promis de vous épouser !... eh! bien, mes enfants, épousez-vous...
— Vous consentez? — murmura Alain transporté de joie.
— Pourquoi donc pas?...
— Ah ! père Vatinel, il faut que je vous embrasse !...
Et, joignant l'action aux paroles, lejeune pêcheur se jeta au cou du vieux Fabien.
— Eh ! mon garçon, — s'écria ce dernier tout suffoqué de cette chaleureuse étreinte, — prends donc garde à ce qm
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tu fais !.. — tu vas me casser ma pipe !...^tiens, embrasse plutôt Thémise... — ça te fera plus de plaisir... et à elle-aussi...
Alain ne se fit point répéter deux fois cette permission.
Il prit la joli« tille dans ses bras, et il couvrit ses joues brunes et fraîches de baisers retentissants qui n'en ternirent point, comme bien on pense , les couleurs éclatantes.
Les trois jeunes sœurs de 'J'hémise avaient cesser de tourmenter le chat et regardaient de tous leurs yeux.
La vieille mère Vatinel, elle-même, prenait un petit air guilleret, se rappelait le temps jadis et se sentait totitè' rtf eûnie.
- Eh ! bîén? peré VatiM, — dit Alain,
quand la première ébullition de son joyeux délire se fut un peu calmée, — à quand la noce?
— Mon garçon, — répondit le vieux marin, — nous irons dimanche prochain trouver M. le curé et nous nous arrangerons avec lui pour faire publier les bans.:. — je crois que rien n'empêchera de célébrer le mariage vers les fêtes de Noël... — Ah! ça, tu vas souper avec nous... —j'ai là un petit baril de genièvre que j'ai trouvé la semaine passée en mer...— pour sûr ça vient de l'Anglais... c'est autant de pris sur l'ennemi, — nousl'étrennerons...
Alain n'avait garde de refuser l'obligeante proposition de Vatinel.
Il s'assit à côté de Thémise.
Il fit honneur aux pommes de terre
bouillies, — honneur au beurre salé qu'on servit en même temps, — honneur aussi au baril de genièvre.
Cependant il ne se sentit point capable de tenir tête jusqu'à la fin au pêcheur qui avalait rasade sur rasade, comme si son gosier eut été garni d'étain, et son estomac doublé de fer blanc.
La brûlante liqueur, à la longue, produisit son effet.
Vatinel commença à déraisonner, — à chanter, — à parler haut.
Il cria qu'il voulait monter dans sa barque et s'en aller, tout seul, combattre le diable à la Tour-Maudite...
Puis, peu à peu, sa voix devint indistincte, — sa tète alourdie roula d'une