‹ Un gentilhomme de grand cheminChapitre 11 sur 11 · UX GENTILHOMME · texte numérisé non relu

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étaient injustes, mais, le plus souvent, en désignant au hasard on désignait le vrai coupable. •

Un certain automne,' Denis Poulailler s'attaquait plus spécialement aux pommiers.

On eût dit qu'il s'était juré à lui-même de faire renchérir le prix du cidre cette année-là.

Depuis une semaine, profitant des nuits sans lune, il avait déjà ravagé une douzaine de vergers.

Les paysans, poussés à bout, résolurent de mettre un terme à ce qui se passait.

Quelques-uns d'entre eux se réunirent en concihabule secret.

Dans ce concihabule il fut décidé que

chacun d'eux, pendant un certain nombre de nuits, ferait le guet dans son jardin afin de surprendre le piliard — - et, qu'une fois qu'on Taurait pris en flagrant délit, on en ferait bonne justice.

Ce qui fut dit, fut fait.

Dès la troisième nui», au moment ou Denis Poulailler commençait à coups de gaule sa besogne destructrice, il sentit la main lourde de Tranquille Dragon, notre ancienne connaissance, s'appuyer sur son épaule.

Denis voulut fuir.

Mais la chose était matériellement impossible.

Tranquille Dragon, sans manifester la moindre irritation, prit le jeune garçon par le miheu du corps et le porta chez lui.

Là, il commença par lui lier solidement les mains derrière le dos, — ensuite il lui passa une. corde autour de la cheville, et il attacha l'eitrémité de cette corde au pied du lit.

Ceci fait, il se coucha et s'endormit.

Denis Poulailler était d'un caractère trop fier pour s'humiher jusqu'à pousser des cris et jusqu'à demander grâce.

D'ailleurs il avait la conviction que, le lendemain matin, il serait mis en liberté, après avoir reçu, peut-être, quelques taloches.

Cela n'avait rien de bien effrayant.

En conséquence, il s'étendit par ierte et et il ne tarda guère à s'endormir à son tour.

Au point du jour, Tranquille Dragon alla prévenir les autres pêcheurs de la capture qu'il avait faite.

On délibéra sur la punition qu'il convenait d'infliger au coupable, et nous verrons dans un instant quel fut le résultat de cette délibération.

D'abord Denis Poulailler resta attaché au pied du lit pendant toute la grand'messe, — ce jour étant un dimanche.

Après la messe, Tranquille Dragon se procura un petit âne.

On plaça sur cet âne le jeune garçon, en chemise, la figure tournée du côté de la

croupe et les mains toujours Hées derrière le dos.

On lui attacha sur la poitrine un grand

écriteaii de papier, sur lequel le plus savant de la bande avait tracé ces mots :

Donné au Diable, VOLEUR.

Puis, tout en le fouettant à grands coups de verges, on le promena dans toutes les rues, au milieu des huées des autres enfants.

Denis avait un front d'airain et un cœur de bronze.

Il ne laissa rien voir de ce qu'il souffrait physiquement et moralement.

Mais, quand on l'eut délié et qu'il fut rentré chez son père, il s'évanouit de honte et de colère.

Le lendemain il tombait très dangereusement malade.

Un enfant qui promet.

Pendant huit jours, Denis Poulailler fut entre la vie et la mort.

Alain, désespéré, et le bon abbé Bricord ne quittaient guère le chevet de son lit.

Une fièvre ardente brûlait le sang dans les veines du malheureux enfant, et c'était chose effrayante que d^entendre dans son

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délire, des malédictions et des blasphèmes sortir d'une bouche si jeune.

Tant et de si rudes épreuves successives avaient fini par triompher de la résignation du pauvre Alain, et il en était arrivé à croire, comme tout le monde, que son fils était bien, en effet, donné au Diable,

Enfin la nature vivace et vigoureuse de Denis triompha des eff'orts de la maladie.

Sa convalescence fut courte, mais sa santé physique se retrouva seule dans son état habituel, — son caractère et ses dispositions morales semblaient entièrement changés.

Le jeune garçon avait perdu sa gaîté bruyante, ses allures tapageuses.

Il était devenu sombre, taciturne, concentré en lui-même, — il s'absorbait sans

cfôse dans quelque pensée amère, et c'est à peine s'il répondait des mots interrompus lorsque Alain lui adressait la parole.

Ce n'est pas tout.

Lui pour qui le grand air, le mouvement, la liberté, le plein soleil, étaient des (.éléments indispensables de vie, il s'enfermait tout le jour, ne sortait que la nuit, et, alors, il portait ses pas errants dans les lieux les plus déserts, dans les sentiers les plutS inaccessibles des falaises.

Un^e nuit, Denis aperçut les fanaux d'un grand', navire qui, sorti quelques heures aupar avant des bassins du Havre, avait mouill é à une demi-lieue, à peu près, de la baie d' Etretat, pour y attendre le vent et la marée.

11 r^itra au;ssitôt danè la demeure de

son père, — il y prit un marteau et quelques-uns* de ces clous énormes dont se servent les constructeurs de bateaux.

Puis il se dirigea du côté delà chaumière de Tranquille Dragon, Tauteur principal de l'humiliante correction qu'il avait eu à subir.

Cette chaumière avait une seule porte et deux fenêtres.

Les fenêtres étaient ce qu'on appelle vulgairement aujourd'hui à guillotine, et si étroites qu'un homme de taille moyenne n'aurait pu y passer.

Denis ne s*en occupa point.

Il prit les longs clous dont il s'était muni et se mit en devoir de clouer la porte, de telle façon qu'il fût impossible de l'ouvrir depuis l'intérieur.

Comme il fallait ne faire aucun bruit, afin de ne point éveiller les gens qui dormaient dans la chaumière, .ce travail demanda à Denis beaucoup de temps et des précautions infinies.

Il plaçait un petit tampon de linge sur la tête de chaque clou afin d'amortir la sonorité du fer heurtant contre le fer, et il frappait à petits coups , égaux et réguliers.

Quand sa besogne fut achevée , ses doigts étaient meurtris et sanglants, mais personne n'avait pris Téveil.

Le jeune garçon porta alors Tune après

l'autre, autour de la chaumière, les bottes

de paille amoncelées sous un hangar qui

se trouvait voisin, puis il tira de sa poche

une pierre k fusil et un couteau et il se mit

en devoir' de battre le briqucl.

306 UN GEiNTILHOMME

On devine son projet sinistre.

Bientôt l'amadou prit feu,— une flamme bleuâtre s'échappa d'une mèche souffrée, et Denis attacha cette flamme à une poignée d'herbes desséchées dont il jeta la moitié sur le toit de chaunxe et l'autre moitié sur les bottes de paille dressées contre la chaumière.

En moins d'une minute un long serpent de feu léchait les murailles fragiles, de ses langues rouges et aiguës.

La vengeance de Donné-au-Diable était en bon train. — 11 s'enfuit, et se mit à courir de toute sa vitesse dans la direction de la plage.

De temps en temps il s'arrêtait, — il se retournait, et un sourire d'une horrible expression se dessinait sur ses lèvres, tan-

dis qu'il regardait les flammes grandissantes de l'incendie colorer le ciel noir d'une teinte rougeàtre et sanglante.

Enfin, tout haletant de sa course rapide, il arriva sur le bord de la nier au moment où Talarme commençait à se répandre dans le village, et où Ton entendait des cris d'épouvante et d'appel se croiser et se répondre.

11 pesa sur la corde qui amarrait un ca-' not à quelques brasses de la plage, et, sautant dans ce canot, il coupa l'amarre avec son couteau , prit les avirons et se mit à nager de toutes ses forces dans la direction du grand navire dont il apercevait toujours les fanaux.

Le plan de Denis était fort simple.

11 voulait atteindre ce bâtiment, se his-

ser à bord en se suspendant à quelque cordage et se blottir dans un coin sombre où il fût impossible de le découvrir avant que le vaisseau, brick ou goélette, ait quitté ces parages.

Ou, tout au moins, s'il ne pouvait monter à bord, il comptait s'installer dans la chaloupe que les navires traînent habituellement à leur remorque, et s'y tenir caché en attendant le jour.

Sans doute, alors, le bâtiment aurait déjà fait beaucoup de chemin et, certes, il ne reviendrait point sur ses pas pour remettre l'enfant à son point de départ.

La mer était unie comme une glace et pas un souffle d'air n'en ridait la surface. 1

Denis avançait rapidement.

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En moins d'un quart-d'heure, maintenant, il devait atteindre le but de sa course.

Soudain une légère brise de terre s'éleva.

— Voici qui va m'épargner un peu de fatigue... — pensa le jeune garçon.

Et, laissant là les avirons, il se mit à hisser la voile du canot.

La marche de Tesquif doubla de vitesse, et Denis n'eut plus d'autre peine à se donner que celle de tenir la barre.

Mais voici que tout-à-coup il s'aperçut que des lumières passaient et repassaient à bord du navire.

Dans le calme profond de la nuit il entendit commander une manœuvre. — Le

grincement des cordes et le cri des poulies arrivaient distinctement jusqu'à lui.

Puis les lumières changèrent de place et s'éloignèrent sensiblement.

Le navire, profitant de la brise, venait d'appareiller et courait, vent arrière, toutes voiles dehors.

Soutenu par un espoir insensé, Denis se mit à sa poursuite.

La brise fraîchissait de plus en plus et la mer devenait houleuse.

La petite barque volait, conservant rigoureusement sa distance, mais «ne gagnant pas un pouce.

Deux heures se passèrent amsi.

Le vaisseau et la barque avait complè-

tement gagné la haute mer, et Denis, quand il regardait du côté d'Étretat, n'entrevoyait plu$ au ciel les derniers reflets de l'incendie que comme une clarté vague et rougeâtre.

Peu à peu cette clarté pâlit de plus en plus et finit par devenir complètement indistincte.

La terre cessait d'être en vue, et le jour allait bientôt paraître.

En ce moment le navire à la poursuite duquel s'acharnait Denis, vira de bord et changea de direction.

L'enfant voulut, lui aussi, modifier la marche de son canot mais il ne put venir à bout d'exécuter la manœuvre nécessaire.

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11 continua donc à courir en ligne directe, s'éloignant de plus en plus du vaisseau qui étaitfun brick à trois mâts.]

Bientôt il se trouva complètement isolé sur l'immense surface de la mer, — alors il abattit sa voile et le canot s'arrêta, rudement bercé sur les lames.

Denis regarda autour de lui, et, malgré l'indomptable énergie dont il avait fait preuve plus d'une fois, il se sentit pris d'épouvante et de vertige.

Il ne voyait à l'horizon immense que des vagues moutonneuses, — il ne savait plus de quel côté était la terre, et d'ailleurs, après l'action criminelle commise par lui pendant la nuit précédente, il ne pouvait songer à retourner à Étretat.

Qu'allaitai donc devenir, perdu dans

son canot fragile, sans provisions, sans eau, sans autres vêtements que ceux qu'il portait sur lui et que Técume de la mer, chassée par la brise en pluie fine, avait déjà complètement transpercé ?

L'air du matin était vif et glacial, — Denis grelottait.

Il se jeta tout étendu ùans le Ibnd de la barque, et se mit à sanglotter.

Bientôt le soleil se leva, — ses rayons radieux séchèrent les vêtements du jeune garçon et leur d#uce chaleur le ranima et lui rendit un peu de résolution.

Denis avait souvent entendu dire que l'Angleterre se trouvait de l'autre côté de la mer, mais il n'avait aucune notion de géographie, il ne se rendait point compte des distances, et il en arriva à se persua-

der qu'il n'avait qu'à courir devant le vent, puisque le vent venait de France, et qu'il arriverait bien certainement avant la nuit à la côte d'Angleterre.

En conséquence il hissa de nouveau sa voile et le canot reprit sa marche.

La journée se passa ainsi.

Denis souffrait horriblement de la faim et de la soif, — de la soif surtout.

Vers le soir, se sentant la gorge et la poitrine en feu, il ej^^aya d'avaler de l'eau de mer, mais cette eau saumâtre ne fit que redoubler ses tortures et lui donner d'intolérables nausées.

Au coucher du soleil le vent tomba et le canot cessa de marcher.*

Jusqu'à ce moment, Denis nvait toujours

espéré qu'il allait, d'un instant à l'autre, voir les falaises anglaises se détacher dans la transparente atmosphère du couchant.

Le désespoir alors s'empara de nouveau de son âme, et avec bien plus de force que le matin de ce même jour.

Il se tordit les bras, -il se roula dans le canot, — il poussa des cris de détresse qui se perdirent dans le murmure monotone des petites lames qui brisaient autour de la barque.

Enfin, le malheureux enfant, n'ayant pas la force d'endurer plus longtemps un semblable martyre, perdit complètement connaissance.

Cet évanouissement dura toute la nuil.

La fraîcheur du matin ranima Denis.

La brise s'était élevée aux ' premières lueurs de Taube, comme la veille, elle canot marchait.

Denis essaya de se soulever.

11 y parvint, non sans peine, mais sa faiblesse était si grande qu'il lui fut impossible de se tenir debout.

Il y avait trente-six heures que le malheureux enfant n'avait mangé.

Le capitaine de la Torpille.

Denis Poulailler se laissa retomber tout étendu dans le fond de son canot.

Il lui sembla bientôt qu'un épais brouillard Tenveloppait, et que, au milieu de ce brouillard, des figures bizarres et des formes fantastiques passaient devant ses yeux

En même temps, des tintements pareils

à ceux d'une grosse cloche lentement sonnée emplissaient ses oreilles.

C'était l'agonie de l'enfant qui commençait.

Combien de temps aurait-elle duré ? — combien d'heures fallait-il encore pour que la société fut débarassée à tout jamais du jeune serpent dont les dards et les crocs se montraient déjà ?

Dieu seul le sait.

Toujours est-il que Denis fut tiré par un bruit soudain de sa somnolence peuplée de fantômes.

Il entendit fort distinctement une voix rude crier non loin de lui.

^Oh ! du canot !.. — oh!..

Denis n'avait ni la force de répondre, ni même celle de faire un mouvement.

11 entendit la voix répéter de nouveau :

— Oh ! du canot !... — oh !...

Un choc eut lieu, — Tesquif bascula comme s'il allait chavirer et Denis sentit que des mains vigoureuses le soulevaient et le retournaient. .

Une voix un peu plus éloignée, cria :

— Eh bien?

— Eh bien ! capitaine, le canot n'était point gouverné.

— Il'n'y a personne dedans ?

— Si fait, capitaine, un enfant.

— Demandez-lui d'où il vient ?

— Impossible, capitaine*, — il ne*me répondrait pas..

— Pourquoi donc ?

— Il est mort.

-Ah ! diable!..

Une main s'appuya sur la poitrine de Denis, et la voix la plus rapprochée de lui, reprit :

— Capitaine, je m'étais trompé...

—Comment?

— L'enfant vit encore, — son cœur bat, — mais si doucement, si doucement que ce n'est pas la peine d'en parler... —joli enfant, capitaine!., —je crois que c'est la faim qui l'a mis dans cet état là, car je ne vois rien dans le canot, ni à ^manger ni à boire...

— C'est bon, —on en aura soin,— amarrez le canot à la chaloupe.

— Oui, capitaine.

— Quel nom, à Tarrière ?

— Le SainUMartin, '^d'Etretat.

— Trente-huit lieues !.. — il doit y avoir longtemps que le pauvre petit diable est égaré, et, s'il n'a rien mangé depuis son village, ça ne m'étonne pas qu'il meure de faim !...

Un instant de silence eut lieu.

Puis des bras robustes s*emparèrent du jeune homme.

Une corde fut assujétie solidement sous

ses aisselles, et, à Taide de cette corde, on

le hissa à bord du navire, qui, par le plus i. %\

32Ï UW GENTIIJÏOMME

grand hasard du monde, avait rencontré sur son chemin le canot que le vent poussait à la dérive.

Denis ne sortait point de ce profond engourdissement qui ressemblait tant à la mort, dont il était Tavant-coureur.

On entr'ouvrit ses dents serrées et on lui glissa dans la bouche quelques cuillerées de bouillon mêlé de vin vieux.

Comme Thorrible faiblesse dans laquelle il était plongé ne provenait que d'inanition, il se ranima presqu'aussitôt.

Il était sauvé, mais ce ne fût qu'au bout de quelques heures que sa présence d'esprit lui revint et que ses idées commencèrent à se coordonner danssa tête endolorie.

Aussitôt qu'il fut en état d'entendre le$

DE GRAND CHEMirA» 323

questions qui pouvaient lui être adressées, et d'y répondre, le capitaine le fit amener devant lui. ^\

Ce capitaine, qui se nommait Goulard, commandait la Torpille , brick de commerce du Havre, en destination pour les Grandes-Indes.

C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, gros et court, d un tempérament sanguin et d'un caractère fort inégal.

Tantôt on pouvait le citer comme un BUQdèle d'humanité, de mansuétude, d'indulgence, et, dans ces moments-là, il n'aurait ni fait fouetter un mousse, ni privé un matelot de son boujaron d'eau-de-vie.

Tantôt, au contraire, il était dur, emporté, brutal, — distribuant libéralement

à son équipage les taloches et les coups de garcette.

Les variations atmosphériques influaient (F une façon bizarre sur les dispositions du capitaine.

Si le temps était au beau fixe.n^w n'égalait sa charmante humeur.

Si le baromètre annonçait pluie on grand vent, Goulard devenait atrabilaire et emporté.

Les approches de la tempête agissaient sur lui d'une façon encore plus énergique.

Le capitaine ressemblait alors , (ainsi qu'on le dit vulgairement) à un diable dans un bénitier.

Cejour-lA, le soleil brillait radieux, —

DE GllAND CHEMIN.*^ 3?5

une brise douce et 'fraîche faisait marcher le brick à souhait.

C'est assez dire que le front de Goulard était sans nuages, comme le ciel lui-même.

Au moment où Denis fut amené #n sa présence, son large visage, couronné de cheveux grisonnants et frisottants, exprimait la bénignité la plus grande.

Ses gros yeux à fleur de tète témoignaient d'une bienveillance toute paternelle.

Ses lèvres épaisses souriaient.

—Voilà l'enfant, capitaine. . .— dit le matelot, qui, le matin même, avait retiré Denis du canot.

— Il est joli.. - répondit Goulard, — joli... très joH... —bonjour petit... ^ Eh

bien ! mon garçon, comment ça va-t-il, à présent?..

— Merci, capitaine, ça va bien...

—Et, qu'est-ce que tu avais donc, petite — J'aVais faim, capitaine, voilà tout.

— Et, depuis quand n*avais-tu pas mangé, mon garçon ?

— Depuis avant-hier soir, capitaine.

— Et, toujours en mer depuis ce tempslà?

— Oui, capitaine.

— Pauvre petit diable !.. — et, 3is-moi, quel âge as-tu ?

— Douze ans, capitaine.

— Oh ! oh ! — fit Goulard, — grand

DE GRAND CHEMIN? 3î7

pour ton âge !. très-grand, même!...— comment t'appelles-tu ?

— Denis, capitaine.

— Denis, quoi?

— Denis Poulailler.

— Et, d'où viens-tu, comme ça ?

Le jeune garçon hésita avant de répondre.

Mais il réfléchit bien vite que le canot portait à Farrière le nom du village auquel il appartenait, et, quoiqu'il ne se souvint pas que le capitaine eût fait lire ce nom par un matelot, il craignit de se mettre dans rembarras par un mensonge, et il dit:

— Je viens d'Etretat, capitaine.

-- Comment ça se fait-il que tu te sois

3Î8 UNAiEMiLHOMME

trouvé si loin de ton pays, comme ça, tout seul?..

— Avant-hier soir, je suis monté dans ce canot pour aller rejoindre, à une lieue au large, des barques de pêche. — Il est arrivé un coup de vent qui m'a entraîné en pleine mer, —je n'ai pas su gouverner pour revenir, et, commeje n'avais ni à manger ni à boire, j'étais en train de mourir de faim quand vous m'avez rencontré..

— Je comprends la chose, -- mais , à l'heure qu'il est, papa et maman doixeni être joliment inquiets de toi !..— hein, petit?..

Denis baissa la tête, et prit un air de tristesse d'une parfaite hypocrisie.

— Oh ! — iit-il — personne n'est inquiet de moi !...

— Pourquoi donc ça ?. •

DE Gr.ANU C11EM5N. 329

-^ Je n'ai plus ni père ni mère...

— Tu es orplielin ? \

— Oui, capitaine.

— Pauvre petit diable !.. — répéta Goulard, en faisant le geste d'essuyer une larme, dans le coin de son œil gauche, avec sa manche droite.

Puis il reprit :

—Il te reste quelques parents du moins ?.

— Pas d'autre, capitaine, qu'un méchant oncle qui me battait...

— Mais, alors, tu ne dois pas désirer beaucoup retourner dans ton village?..

— Je ne désire qu'une chose, capitaine, c'est de n'y jamais remettre les pieds.

— Comme ça se]trouve ! . . moi qui juste-

330 UNiGENTILHOMMB

ment ne pouvais t'y renvoyer !.— dis-moi, petit, aimes-tu la mer?..

— Ah ! Je crois bien, capitaine !.. — je nage déjà comme un poisson..

—Très bien î.-r-et les voyageai les aimestu aussi ?

— Passionnément.

— Dans ce cas, Tétat de marin serait de ton goût?

— Je me suis toujours dit, capitaine, que quand je serais assez grand je me ferais matelot*.

— Voyez-vous ça!., —allons, décidément tu es un joli garçon, et tu m'intéresses, foi deGoulard !..

. — Vous êtes bien bon, capitame.

DE GRAND CHEBIIN. 331

— Ecoute, petit...— à propos, comment diable m'as-tu donc dit tout-à-l'heure que tu t'appelais?

— Denis, capitaine.

— Eh bien ! Denis, je veux faire quelque chose pour toî... — d'abord, je t'emmène aux Grandes-Indes. . .

— Est-ce bien loin, capitaine ?.*

— A deux ou trois mille lieues d'ici...— répondit Goulard en riant.

Denis frappa des mains avec joie.

Plus la distance qui le séparerait d'Etretat serait grande, plus il se sentirait rassuré.

Le capitaine reprit :

— Tu voulais être matelot quand tu se-

332 UN (TÉNTILHOMMK

rais grand... — Eh bien ! tu le seras, mon garçon, et plutôt que ça...

-— Vraiment, capitaine ?..

— Pardieu !.. — dès aujourd'hui tu fais partie de l'équipage du brick la Torpille, en qualité de mousse et je t'attache à mon service particuher... — on t'apprendra la manœuvre, on fera de toi un matelot fini, et, le reste du temps, tu cireras mes bottes, tu brosseras mes habits, tu bourreras mes pipes, — tu me prépareras mes grogs et tu me serviras à table... — va, mon petit... — repose-toi aujourd'hui tant que tu voudras, — demain tu entreras en fonctions...

La perspective de cirer les bottes, de brosser les habiîs et de servir à table le capitaine Goulard ne flattait que très médiocrement Denis Poulailler.

Mais il sentait bien qu'il n'avait d'autre parti à prendre que d'accepter sa nouvelle position, telle qu'on la lui faisait.

11 suivit donc maître Flock, le matelot qui l'avait amené.

Pendant ce temps Goulard se frottait les mains en se disant, — qu'il est donc gentil, ce petit !.. — ah ! le joli mousse que j'aurai là !...

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