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Aussi le prêtre, — dès qu'il eut déposé Tétole noire des jours de deuil, — se hâtar t-il d'aller retrouver Alain^
Ce dernier s'était enfermé dans sa chaumière, nous l'avons dit.
Le prêtre frappa, sans obtenir de réponse.
Alors il dit son nom. — Alain vint ouvrir.
l^e visage du pêcheur était toujours impassible, — seulement sa pâleur livide avait encore augmenté.
— iMonsieur le curé , — murmura-t-il d'une voix sourde, — soyez le bien-venu chez moi...— gïiain tenant je suis seul pour vous recevoir... seul... seul... Oh!, toujours seul...
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Ces quelques mots et l'accent avec lequel ils avaient été prononcés étaient déchirants.
L'abbé Bricord prit la main du jeune homme et, après l'avoir serrée avec une affectueuse compassion, il le fit asseoir à côté de lui.
— Oh ! — fit Alain, plutôt en se parlant à lui-même que pour être entendu, — vous êtes bon, vous, monsieur le curé...
— Mon enfant, — dit doucement le prêtre,—je vois ce qui se passe en vous, et j'ai peur de ce que j'y vois... — vous voulez mourir n'est-ce pas?...
— Est-ce que je peux vivre ? — répliqua Alain, avec l'expression d'un découragement et d'un désespoir impossible à rendre, — est-ce que je peux vivre ?
— Vous le pouvez et vous le devez...
Alain secoua tristement la tête.
— Ne me croyez-vous donc point?.. — demanda le prêtre.
— Vivre... —balbutia le jeune homme,
— vivre, monsieur le curé, et pourquoi ?..
— Pour remplir un devoir..
— Mon devoir était d'aimer Thémise,.«.
Ma pauvre Thémise !.. delà rendre heureuse autant que je le pouvais... et ce devoir-là, monsieur le curé, je vous jure que je le remplissais bien... —mais, maintenant... maintenant.... •
— Maintenant , reprit Tabbé Bricord,
— vous devez vivre pour votre enfant...
Alain tressailHt.
Monenfînil !..-~s'écria-t-ii avec éclat,
DE UnAND CHKMIN. 2*77
— mon enfant !.. — ah ! s'il n'était pas venu, ELLE serait encore là, elle..,
. — Alain, — dit le prêtre avec un redoublement de douceur, — ne vous laissez point égarer par le désespoir. . . —n'accusez pas une pauvre petite créature innocente,
— ne lui faites point porter la peine d'une faute qu'elle n'a pas commise...
Le pêcheur laissa tomber ses deux bras le long de son corps, et il répondit :
— Ah ! je sens bien que vous avez raison, monsieur le curé, mais je sens aussi que, moi, je n'aurai jamais le courage...
— Ce courage. Dieu vous le donnera...
Alain secoua de nouveau la tête.
— Oh î nedoutez pas !.— s'écria le prêtre, — Dieu est juste !.. — il n'impose ja-
mais à une créature un fardeau au-dessus de ses forces...
— Jamais ?. — répéta le pêcheur avec amertume, —vous voyez bien, cependant, que les miennes sont à bout !...
— Espérez...
-Quoi?
— Un secours d'en haut.
— Alors, qu'il vienne , ce secours , — qu'il vienne et qu'il se hâte... car je n'attendrai pas longtemps...
— Alain, mon pauvre ami, ne vous révoltez pas contre Dieu...
— Il n'y a pas de révolte dans mon cœur, monsieur le curé... il n'y a que du désespoir... un désespoir qui me tuera..
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— Mais, si vous mourez, que deviendra l'orphelin sur la terre ?..
— Fabien Vatinel et Jeanne ne l'abandonneront pas.
l/abbé Bricord comprit qu'il allait être vaincu dans cette lutte contre la douleur, si Dieu ne lui inspirait quelque moyen de ranimer; un peu l'énergie de cette àme brisée.
— Alain, — dit-il en obéissant à une inspiration soudaine, — vous croyez bien, n'est-ce pas, que celleque vous avez perdue est au ciel ?. . vous ne doutez point de son éternel bonheur?..
— Ah ! — * s'écria le jeune homme , — Thémise était un ange du bon Dieu., sa place est là-haut avec les anges...
—Eh bien ! c'est d'elle que vous viendra
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cette force ei ce courage dont vous avez besoin... — c'est elle qui vous protégera... — Si Dieu l'avait laissée en ce monde, elle eut vécu pour son enfant !... — du haut du ciel elle le regarde avec tout son amour de mère... — Alain, si vous veillez sur lui avec cette tendresse qui pour vous est un devoir, vous sentirez, au fond de votre cœur, qu'elle vous approuve et qu'elle vous sourit... — si, au contraire, vous ne triomphez point de votre abattement, si vous abandonnez l'orphelin, vous empoisonnerez par une cuisante blessure les ineffables joies de la pauvre mère !.. — ferezvous cela, Alain?..
L'abbé Bricord avait frappé juste.
Le jeune pécheur ne répondit pas d'abord.
DE GllAM) CllKMIN. ^81
JI cacha sa tète dans ses mains, — un sanglot convulsif remua sa poitrine...
Quand il releva la tète et quand il écarta ses mains, Tabbé Bricord vit sa figure inondée de larmes.
Alain pouvait enfin pleurer. — C'était un premier soulagement.
— Monsieur le curé, murmura-t-il ensuite , — puisque vous me dites qu'elle veut que je vive, je vivrai.... je- vivrai pour /m...
Qu'allait devenir le pauvre petit garçon privé du lait maternel dont la mort avait tari les sources ?
Jeanne. Vatinel l'avait pris chez elle.
Alain qui , nous le savons, ne voulait phis avoir aucuns rapports avec sa belle-
mère, le tit redemander et s'occupa de lui trouver une nourrice.
En tout autre cas, dix femmes de pécheurs se seraient offertes pour cette œuvre charitable.
Mais pas une, — et à quelque prix que ce fût, — n'aurait consenti à laisser s'abreuver à son sein l'enfant dontié au diable.
Déjà la fatale influence se faisait sentir.
Alain emporta son fils à Yport, et une paysanne s'en chargea.
Mais bientôt le bruit de ce qui s'était passé à Etretat le jour du baptême parvint aux oreilles de cette paysanne, — elle se hâta de rapporter l'enfant et de le rendre à son père.
Alain comprit que le même fait ne nian-
querait point de se renouveler dans tous les environs du village.
Il ne chercha plus.
Le petit Denis Poulailler eut une chèvre pour nourrice.
Un héros de grand chemin en herbe.
Un dicton, fort généralement accrédité parmi les gens du peuple, est qu'un enfant qui a été nourri par une chèvre, prend le caractère et les défauts de la capricieuse AmalUiée dont il a bu le lait.
Il devient, dit-on, fantasque, colère, brouillon, querelleur, etc..
Nous ne savons si cette croyance bizarre est complètement erronée ou repose sur quelques fondements, toujours est-il que Denis Poulailler , le futur héros de ce livre , semblerait fournir une preuve à Tappui.
Le petit garçon marchait à peine et ne faisait encore que bégayer quelques mots, qu'il annonçait déjà le plus indomptable caractère. *•■
Si, par hasard, son père lui refusait quelque chose, objet de ses désir^ enfantias, ce n'était point par des pleurs qu'il témoignait de son chagrin, c'était par des accès de véritable fureur.
11 frappait du pied la terre, —- il faisait des gestes menaçants avec ses petites mains, — le sang lui montait au visage
d'une façon effrayante, — il poussait des cris inarticulés, et force était de lui céder au plus vite sous peine de le voir tomber en des convulsions fort dangereuses.
Alain se désespérait , et les commères d'Etretat disaient à qui mieux niieux :
— Patience!.. — laissez grandir l'enfant!.. — donné au diah' ^^pt déià et
jie prox.. .
vous verrez qu'un peu' ^ , . , ., " . ^ ^ plus tard il sera digne de son nom!..
Notons en passant que c'est u
*ir cette
appellation de donné au diable qu'on nait l'habitude de désigner Denis Pou lailler.
Six ou sept années se passèrent. .
Le petit garçon était d'une taille et d'une force étonnantes pour son âge.
Si: son âme appartenait d'avance à Satan, ainsi qu'on le croyait généralement; il faut bien avouer que jamais une âme maudite ne s'était logée dans une plus charmante enveloppe.
L'enfant ressemblait d'une façon frappante à l'un des anges du tableau de VJnnonciation d'Ânnibal Carrache.
ues
~ ." ^ comme de la soie, très
es cheveux tins
, . , „ ^lent bouclés et d'une
épais , natureller
^ . , , ^iiaude et brillante, entou-
teinte brune
^ . . .il visage frais et gracieux, dont ^ aUg vif et pur colorait les joues ve- . /Utées.
Ses grands yeux, d'une nuance indécise, car leur prunelle semblait tantôt d'un noir fauve, et tantôt d'un vert profond, étincelaient de malice et d'esprit.
Sa petite bouche aux lèvres pourpres était trop jolie pour la bouche d'un homme.
Cette tête ravissante s'ajustait sur un corps dont les proportions exquises réunissaient les perfections des plus beaux enfants de marbre blanc de la statuaire antique.
La moelleuse élasticité des mouvements de Denis , lorsqu'il courait ou lorsqu'il sautait, rappelait involontairement l'inimitable grâce des bonds d'un jeune tigre.
Ce n'était point là, du reste, le seul rapport de l'enfant avec ce prince royal de la race féline.
Denis Poulailler en avait aussi l'astuce, — la rapacité et la cruauté juvénile.
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Ainsi, il mentait habitiiellement et avec une habileté si grande qu'il fallait avoir la preuve du mensonge pour le soupçonner.
Lorsqu'il convoitait quelque chose, et souvent même sans autre but que de contenter un instinct bizarre, il oubhait toute distinction de propriété et faisait mainbasse sur l'objet à sa convenance.
Enfin il trouvait un plaisir tout particu- Her à tourmenter et à faire souffrir les animaux.
C'était pour lui une volupté raffinée que d'assister à l'agonie d'un pauvre chien ou d'un malheureux chat, à moitié assommés à coups de galets.
Les enfants du même âge que Denis le redoutaient à l'égal du feu, par la raison fort simple qu'il usait et abusait avec eux de la supériorité de sa force.
Denis Poulailler avait six ans, lorsqu'il entendit pour la première fois un petit garçon de neuf à dix ans le saluer du nom de donné au diable.
Il considéra ces mots comme une injure, et, se précipitant sur celui qui les avait prononcés et qui cependant le dépassait de toute la tête, il le renversa et lui heurta si bien et si longtemps la tête avec un gros caillou qu'il le laissa sans connaissance sur la place.
Cet acte de vengeance ne servit qu'à lui faire confirmer de plus en plus ce surnom qui Tirritait.
Bientôt on ne le désigna plus autrement.
Ceci lui causa dans les premiers temps un perpétuel accès de race.
Mais, peu à peu, il s'accoutuma à s'entendre traiter ainsi, et, au lieu de subir ce surnom comme une insulte, il s'en fit un titre d'honneur.
Le chagrin d'Alain Poulailler augmentait de jour en jour.
Vainement mettait-il tout en œuvre, la douceur et la force , la persuasion et la violence, pour dompter l'indomptable caractère de son fils.
Il n'obtenait aucun résultat.
L'enfant se riait des conseils, des exhortations, des reproches.
— La règle générale n'est pas faite pour moi, — répondait-il, — je ne suis pas un enfant pareil aux autres, puisque je suis donné au diable!.. .
L'abbé Bricord ne négligea rien pour pétrir et façonner cette jeune âme, — pour y port^ la lumière, pour la tioumettre au joug salutaire des croyances religieuses.
H essaya d'assouplir . par l'instruction cette nature si forte, — si vivace, — si exhubérante, — si capable de grandes choses, pour le bien comme pour le mal.
Efforts perdus ! •— peine inutile !..
L'enfant répondait au prêtre, de même qu'il avait répondu à son père :
— A quoi bon tout cela ?.. — à quoi me serviraient la religion et la science?.. — ne suis-je pas damné d'avance ? — Et , quant à mon chemin en ce monde, je n'aurai pas de peine à le faire, puisque je suis donné au diable ! . . .
Ainsi Denis Poulailler se faisait une
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arme du préjugé contre le préjugé luimême.
Avec les iftsultes des jeunes garçons de son âge, il avait accepté sa prédestination qui, désormais, était un fait accompli.
Il n'est que trop commun, ici-bas, de voir les choses arriver, uniquement parce qu'elles ont été prédites.
Les niais et les dupes crient : Au miracle!., — et ne s'aperçoivent pas qu'on a forcé la main au hasard.
§ Lorsque le fils d'Alain et de Thémise eut atteint l'âge de onze ou douze ans, ses. déprédations ne connurent plus de bornes.
Il faisait le mal, presque toujours sans profit pour lui-même et uniquement pour le plaisir de se sentir nuisible.
Ainsi , il farçait, à la marée basse, les grossières serrures de bois des réservoirs creusés dans le roc vif et dans lesquels les pécheurs conservent leurs homards et leurs tourteaux.
Il coupait les amarres des bateaux qu'on n'avait point tirés sur la plage.
Il dévastait les vergers de pommiers à cidre, — abattant en une heure, à coups de gaules, la moitié d'une récolte.
Et beaucoup d'autres méfaits dont l'énumération serait trop longue.
Ajoutons d'ailleurs que si quelque acte de pillage ou de désordre avait Heu , sans que l'auteur ou les auteurs en fussent connus, la rungieur publique accusait aussitôt Donné au Diable .
Quelquefois, peut-être, ces accusations