‹ Un Gouvernement Arabe à Damas Le Congrès SyrienChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’occupation

Le régiment français de cavalerie du détachement de Syrie-Palestine, après avoir remonté la haute vallée du Jourdain, avait, le 30 septembre 1918, occupé les hauteurs, à l'Ouest de Damas, et cerné dans les gorges du Barada des éléments turco-allemands qui furent décimés par le feu des mitrailleuses.

Par le Sud, venant de la région du Hauran, les avantgardes de l’armée du Hedjaz atteignaient les faubourgs de la ville.

La population damascaine ne doutait plus de sa libération.

Des notables se réunirent dans le quartier du Kanaouat, chez l’un d’entre eux, Mahmoud el Barody, et décidèrent qu’une délégation se rendrait auprès de Ahmed Djemal Pacha, commandant la 4° armée turque.

Ce fut au colonel Chucri Pacha Ayoubi qu'échut le redoutable honneur de faire comprendre au dicta-

teur toutes les graves conséquences que pouvait avoir

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pour Ja population syrienne son obstination à ne pas vouloir quitter la ville où il avait installé son quartier général et que, depuis quatre ans, il terrorisait.

Djemal Pacha, moins par générosité que parce que qu'il se rendait compte que les habitants de Damas ne lui apporteraient aucune aide dans sa résistance à l’avance des Alliés, confia à Chucri Pacha le soin de veiller à la sécurité de la ville: et, le 30 septembre, à deux heures de l'après-midi, discrètement, il quitta le pays dont il avait été le vice-roi.

Le colonel Chucri Pacha Ayoubi tenait ses pouvoirs de Djemal Pacha; cela suffisait à le rendre suspect à beaucoup de damascains.

L’abandon du pays par les autorités ottomanes, la swpicion dont était entouré Chucri Pacha Ayoubi posaient un problème qui devait être résolu, avant même l’entrée des Alliés, si on voulait éviter au territoire la période de désorganisation qui résulte fatalement de l’effondrement d’une autorité basée sur la force.

Il fallait organiser un pouvoir effectif, susceptible d’être obéi.

Ce furent les Emirs Abdou (Abd el Kader } et Saïd (Mohammed Saïd) el Djezairi, de la puissante maison des Abd-el Kader, qui crurent pouvoir assumer cette lourde tâche.

Les Abd el Kader incarnaient aux yeux des popula- Lions syriennes la résistance aux doctrines pantou-

raniennes dont Djemal Pacha avait étéle sanguinaire

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propagateur. Cinq membres de leur famille, fils ou petits-fils du Chef algérien, avaient été, au cours de la guerre, assassinés par ordre des autorités militaires ottomanes.

Dès le 29 septembre, ils avaient organisé, à leurs frais, une milice de 15 à 1800 moghrébins qui protégea les chrétiens et les juifs; à cette milice fut confiéela garde de tout ce qui sollicite d'habitude l'envie des pillards et des fanatiques: les administrations publiques, les banques, les habitations des étrangers. L’ordre fut assuré. Mais les nouvelles autorités ne s’attribuèrent pas qu'une fonction éphémère; tandis que l’Emir Saïd lançait des télégrammes de propagande hachimite ?, son frère l'Emir Abdou accomplit un grand geste politique qui fut accueilli avec enthousiasme par ses compatriotes : il rompit avec l’Empire Ottoman en proclamant l’indépendance de la Syrie; et le drapeau chérifien fut hissé sur le Seraï el Hakouma.

Les patriotes syriens espéraient qu'à leur arrivée les troupes alliées consacreraient un état de fait qui répondait à leurs aspirations. Le Haut-Commandement anglais ne le voulut pas: il retarda la marche des avant-gardes britanniques, qui cédèrent le pas aux troupes chérifiennes : 1800 réguliers, disent des documents officiels, et les hordes des combattants auxiliaires, Bédouins ou Druzes, venus pour piller.

1. Le roi du Hedjaz, Hussein Ibu Ali, est 'e chef de la famille des Hachem,

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Au lieu où, selon la tradition, Saül entendit la voix du Seigneur et que les Musulmans appellent «Khadem» le Pas, pointextrême atteint par le prophèteMohamed dans sa chevauchée victorieuse vers le Nord, le Général Allenby fit de l’Emir Fayçal Ibn Hussein le Libérateur de la Syrie.

Le 1er octobre, au matin, l’Emir Fayçal était à Damas.

Deux pouvoirs sont en présence : celui des Abd el Kader qui, pendant 48 heures, a maintenu lordre mais ne pouvait prétendre reposer sur l’acte volontaire d’un pays rendu libre; en face se dresse le pouvoir de l'Emir Fayçal, chef de la force occupante.

Les deux pouvoirs se toléreront-ils ? Assisterat-on à l’établissement d’un condominium qui consacrera l’existence du régime nouveau; ou bien la proclamation de l’indépendance de la Syrie n’aura-t-elle été qu’une manifestation sans lendemain?

Le problème ne fut même pas posé.

Les forces alliées, en pénétrant en Syrie, occupaient un territoire ottoman ; et tandis que l’Emir Fayçal faisait dans, Damas une entrée triomphale à la tête de l’armée du Hedjaz, le Chérif Nacer, son oncle arrêtait l’Emir Saïd que ses sentiments francophiles avaient rendu suspect à l’Etat-Major anglo-arabe et prenait sa place pour quelques heures.

A midi,l’ancien général ottoman Riza Pacha Rikabi,

un damascain, était nommé gouverneur général,

etes

Cette dernière mesure était habile; elle rassura les esprits troublés par l'arrestation de l'Emir Saïd, et apparut comme une promesse des autorités occupantes de confier aux notables syriens la direction des affaires publiques.

En droit, la théorie d’une phase intermédiaire entre le régime ottoman et le régime militaire interallié nétait pas admissible. L'autorité des Abd el Kader n'aurait pu prouver cette vitalité quidonne le moyen de se faire obéir qu’en se maintenant assez pour remettre en marche la machine administrative, inerte depuis la fuite des fonctionnaires ottomans, et recueillir l’adhésion des populations.

En fait, personne — ou presque — ne songea à discuter la légitimité du pouvoir nouveau. Les populations syriennes, trop peu habituées à l’usage de la Hiberté pour y attacher un grand prix, ne ressentirent aucune appréhension de la disparition d’un régime qui avait réalisé leur indépendance sous une forme trop éphémère pour laisser une empreinte durable. La proclamation des Abd el Kader n'avait d’ailleurs eu d’écho qu'à l’intérieur des murs de la ville de Damas; à peine les grandes villes du Nord, Homs, Hama, Alep, la connurent-elles que déjà arrivaient les troupes d’occupation envoyées par Fayçal.

Ainsi, en quelques jours, en quelques heures, une situation nouvelle était créée qui posait un problème

de nature juridique.

Du moment qu'il n’y avait pas eu, dans le laps de temps qui s’étendit entre le départ des derniers fonctionnaires ottomans et l’arrivéè des troupes alliées, constitution d’un nouveau régime, il fallait considérer les provincessyriennescomme faisant encore partie de l’Empire ottoman.

L'armée de Fayçal occupait des territoires ennemis.

Comment les autorités militaires arabes vont-elles pratiquer l'occupation ?

Les droits de l’occupant ont été nettement précisés par ia deuxième conférence de La Haye.

Les pouvoirs de la puissance occupante, dit Bonfils- Fauchille, sont limités aux nécessités de la guerre; ces nécessités satisfaites, aucune atteinte ne doit être portée aux lois du pays. C’est en ce sens que sont rédigées les « Instructions sur l’Administration des Territoires ennemis occupés » qui furent adressées aux autorités occupantes le 24 octobre, par Sir L. J. Bols, major général du commandant en chef, Sir Edmund Allenby.

Les régions conquises par les armées alliées sont divisées en trois zones d'administration, chacune d’elle ayant à sa tête un Administrateur en chef « directement responsable vis-à-vis du Commandant en Chef pour toutes les questions. »

Les Administrateurs en Chef furent invités à bien se pénétrer de cette idée que « l’occupation militaire

est temporaire el provisoire et ne peut en aucune

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façon préjuger du règlement final qui sera établi à la Conférence de la paix. En conséquence, il leur est formellement interdit d'entreprendre aucune propagande politique. »

D'ailleurs, dès le mois de septembre, le général Emir Fayçal avait reçu de son chef Sir Edmund Allenby l’ordre de se «cantonner strictement dans son rôle militaire et de n’installer aucun rouage administratif ».

Les instructions adressées par le commandant en chef au colonel de Piépape ! au début d’octobre,s’inspirent des mêmes préoccupations : « J'entends maintenir le Gouvernement que jy trouverai (à Beyrouth), et laisser à celui qui le dirige le soin d’assurer le fonctionnement de toute l’administration ».

Sir Edmund Allenby n’alla pas jusqu’à confiner ses subordonnés dans un rôle strictement militaire; les « Instructions » du 24 octobre, première application d’un arrangement franco-britannique ratifié par un échange de lettres entre MM. Balfour et Cambon sous la date du 19 octobre, en font des Chefs d’Administration, responsables du fonctionnement des grands services publics auxquels ils doivent pourvoir par leurs propres moyens, tout en se conformant aux lois militaires anglaises et en respectant, autant que possible «le système turc de Gouvernement » et l’organi-

sation administrative déjà existante.

1. Le Colonel de Piépape commandait le Détachement français de Palestine Syrie.

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Ainsi donc, après entente entre la France et la Grande-Bretagne, les territoires ennemis occupés d'Asie Mineure sont divisés en trois zones d'influence sous l'autorité du général Allenby, chef suprême de l'Administration :

Zone Sud, comprenant le sandjak indépendant de Jérusalem, et les sandjaks de Naplouse et d’Acre,

Administrateur en chef : le Major-Général Sir A, Money.

Zone Nord, comprenant la ville de Beyrouth, Îles sandjaks du Liban, de Tripoli et de Lattakieh, les cazas de Hasbaya, Rachaya, Baaibek, J'isr-es-Shogour, Antioche, Harim, Beilan et Alexandrette.

Administrateur en chef : Colonel de Piépape.

Zone Est, comprenant les districts situés à l'Est des zones sud et nord, jusqu'aux limites nord des cazas de Jebel-Saman et de El-Bab.

Administrateur en chef *: le chérifien Ali Riza Pacha Er Rikabi.

Cesectionnement des pays syriensn’était que l’application d’un accord franco-britannique, dit Sikes- Picot, qui fut confirmé le 9 mai 1916, par un échange de lettres entre M. Paul Cambon, Ambassadeur de France à Londres, et Sir Edward Grey, Ministre des

Affaires Etrangères de Grande-Bretagne.

1. Traduction litiérale de l'expression anglaise « chef-administrator ». Les documents de langue arabe portent : «Hakim el Askari », qui peut se traduire par « gouverneur général militaire »,

Aux termes de l'accord Sykes-Picot, les territoires de Asie Mineure qu'il était dans l'intention des Alliés de détacher de l’Empire Ottoman se divisaient en cinq zones, bleue, rouge, brune, A et B.

Dans les zones bleue et rouge, les Puissances contractantes s’autorisent Cà établir telle administration directe ou indirecte et tel contrôle qu’elles désirent et qu'elles jugeront convenable d'établir après ententeavec l’EtatoulaConfédération d'Etats arabes»

A la France, la zone bleue (Syrie littorale, Cilicie, le Kurdistan jusqu'à Diarbékir et la haute vallée du Tigre); à la Grande-Bretagne, læ zone rouge (basses vallées du Tigre et de l’Euphrate, du golfe Persique à la région de Bagdad incluse).

La France et la Grande-Bretagne sont disposées à reconnaître et à protéger un Etat arabe indépendant ou une Confédération d'Etats Arabes dans les zones À et B. Dans la zone A: la France, et dans la zone B: la Grande-Bretagne, auront un droit de priorité sur les entreprises et ies emprunts locaux et seront seules à fournir des conseillers ou des fonctionnaires étrangers à la demande de l'Etat arabe ou de la Confédération d'Etats arabes.

La zone À comprenait la Syrie intérieure avec Damas-Alep, et la Haute Mésopotamie jusqu’au delà de Mossoul ; la zône B, le désert de Syrie etla moyenne

Mésopotamie,

Enfin, dans la zone brune (Palestine, moins Haïffa et Saint-Jean d’Acre, accordés à la Grande-Bretagne) sera établie une administration internationale dont la forme devra être décidée après consultation avec la Russie, et ensuite d’accord avec les autres alliés et les représentants du Chérif de la Mecque.

Par rapport à l'accord Sykes-Picot. les limites données par le général Allenby aux territoires placés sous l'administration française réduisaient au Sud la zone bleue du district de Safed et l’étendait légèrement à l'Est de la partie Nord-Est ducaza de Baalbek, voisine de la route Homs-Damas; mais il convient d'ajouter que,par décision du Commandant en chef,le Colonel de Piépape ne fut pas autorisé à étendre son administration aux cazas de Hasbaya, Racheya et Baalbek 1 où les Gouverneurs arabes installés par les aurorités chérifiennes devaient, jusqu’à nouvel ordre, rester en fonctions.

Cette atteinte aux droits d’une puissance alliée ne s'explique que par le caractère que les autorités militaires chérifiennes ont voulu donner à leur occupation,

Fayçal et son entourage feignaient d'ignorer l’existence de l’accord Sykes-Picot, qui portait une grave atteinte à l’indépendance du Gouvernement arabe que la Grande-Bretagne avait promis au roi Hussein

de former dans les limites suivantes : frontières d’E-

1, Ces 3 cazas sont les divisions administratives de la Bekaa, haute plaineformantunesorte desillon médian entrele Liban etl’Anti-Liban,

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gypte el Méditerranée, vilayets d'Alep et Mossoul, jusqu'au confluent du Tigre et de l’Euphrate, à l’exception de la Colonie d’Aden qui reste en dehors de ces limites.

L’Administrateur en chef de la zone Est, Riza Pacha Rikabi, n’en était pas moins lié par les « Instructions » de son chef.

Mais le texte qu’il en fit publier par le journal damascain Lissan el Arab ne fait aucune mention des limites occidentales et orientales de la zone Est, cependant clairement définies par le général Allenby, pas plus qu’il n'indique la nature de l’occupation, ses effets et les droits qu’elle fait naître au profit de l’occupant.

Et, bien que le général Allenby eût rappelé que « l'Administration des territoires ennemis occupés n’est ni anglaise, ni française, ni arabe, mais est une administration militaire responsable devant le Commandant en Cheï seul et sous son seul contrôle », les chérifiens ne crurent pas devoir, pour organiser leur occupation, s'inspirer des formules établies par la deuxième Convention de la Haye.

Il ne s'agissait pas pour eux d’une occupation de « conquête » uniquement inspirée par des nécessités stratégiques,mais d’une occupation de «libération », l’affranchissement d’un peuple par ses frères de race et de religion. Leur geste libérateur, dans l’esprit des ché-

rifiens, ne pouvait supporter de limites; leur prise de

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possession des territoires de la zone Est devait être considérée comme le prélude de la cession définitive promise par les Alliés aux Arabes,une coccupatio cum tacita conventione acquisitionis. »

C’est en donnant à l'occupation chérifienne ce carac- Lère très spécial que l’Emir Fayçal, général ailié, mais aussi et surtout représentant du roi du Hedjaz, son père, inslitua dans tout le pays des Gouverneurs mili- Laires au nom du Roi des Arabes ef, sans avoir même sollicité les ordres du général Allenby, lança ses troupes dans les directions de Beyrouth, de Tripoli et d’Alexandrette.

En Lirantde l’occupationde telles conséquences, les autorités arabes en méconnaissaient le véritable caractère.

Les territoires syriens n'étaient pas soumis ici à l’autorité française, là à l’autorité britannique, ailleurs à une autorité hedjazienne,mais à une autorité Cinterailiée » représentée par le général Allenby qui, pour des raisons politiques et sans préjuger «du règlement final qui sera établi par la Conférence de la Paix», avait délégué, en Lermes stricts, aux Administrateurs en Chef placés sous ses ordres, une partie de ses pou- Voirs. ;

Ï fallut toute l'énergie dureprésentant de la France en Orient pour faire échouer — partiellement — les tentatives chérifiennes dans la zone confiée à l’administration française.

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